‹ Histoire de mon temps: 1re série, règne de Louis Philippe, Seconde ..., Volume 2</h1> <span class="addmd">By Edouard-Ferdinand de Beaumont-VassyChapitre 1 sur 13 · Histoire de mon temps: 1re série, règne de Louis Philippe, Seconde ..., Volume 2</h1> <span class="addmd">By Edouard-Ferdinand de Beaumont-Vassy · texte numérisé non relu

Histoire de mon temps: 1re série, règne de Louis Philippe, Seconde ..., Volume 2</h1> <span class="addmd">By Edouard-Ferdinand de Beaumont-Vassy

I. Complot dit des tours de Notre-Dame. Conspiration de la rue des Prôuvaires. M. de Chateaubriand. Troubles de Grenoble. Répression vigoureuse. Affaires d'Italie. Expédition d'Ancône.— II. Situation morale et politique de Paris. Les saint- simoniens. Grandeur et décadence de l'association saint -simonienne. Procès et condamnation. Première invasion du choléra. — - III. La duchesse de Berri à Naples et à Massa. Son entourage. Projet de constitution. Ordonnances. Départ de Massa. Débarquement près de Marseille. Mouvement avorté. Marie-Caroline traverse la France pour se rendre dans la Vendée. — IV. Hésitation des chefs vendéens. Insistance de la duchesse. Le comité de Paris. M. Berryer aux Mesliers. Prise d'armes ordonnée et contremandée. Soulèvement partiel. Combats divers. Dispersion des bandes vendéennes. Marie -Caroline se réfugie à Nantes. — V. Mort de Casimir Périer. Le compterendu. Journées des 5 et 6 juin 1832:

Si la sourde fermentation qui agitait les provinces du midi et de l'ouest de la France attirait à bon droit l'attention du gouvernemçnt et devenait pour lui le sujet des préoccupations les plus sérieuses , la situation politique de Paris était elle-

même de nature à éveiller ses soupçons et ses craintes. Au milieu des joies un peu forcées d'un hiver que Ton voulait animer et égayer à tout prix, un fait sihgiiiier se produisit tout à coup : dans la soirée du 4 janvier 1832, on entendit retentir soudainement le bourdon de l'église de Notre- Dame. Le gardien se précipita dans les tours, et fut accueilli par un coup de pistolet. Des conjurés s'étaient donc réunis sur ce point et voulaient au son du tocsin rassembler leurs complices épars dans la grande ville. Quel était le nombre dé ces derniers? une pareille tentative était-elle sérieuse? et quelle résistance éprouverait la force publique en la combattant? Le gardien effrayé courut chercher des soldats qui, pénétrant dans les tours,- y arrêtèrent, après l'échange de quelques coups; de fusil, sept individus presque tous jeunes et obscurs. Un incendié s'était toanifesté ; il fut éteint sans grande peine, et aucun mouvement extérieur ne répondit à cette bizarre tentative.

On avait trouvé affichée dans l'intérieur des tours, une proclamation renfermant les passages suivants : « Citoyens! pouvons -nous après avoir, dans les immortelles journées, versé notre sang pour la liberté, vbir les défenseurs de la patrie enfermés dans de profonds cachots avec les plus infâmes brigands....; la Pologne périr sous le fer de la Russie ; l'Italie livrée à ses bourreaux ; là Bel-

gique à l'Angleterre ; nos frontières aux ennemis? Non , tant que le sang coulera dans les veines d'un seul français, il ne se laissera jamais asservir sous la loi d'un lâche tyran qui ne rêve que guerre civile , trahison, désespoir, misère, ruine du peuple et perte du pays.... crions d'une voix unanime : Aux armes ! aux armes ! » Ces formules déclamatoires indiquaient , ^mlgvé. leur banalité, l'origine républicaine du (J&nplot. L'instruction judiciaire prouva qu'il était f en effet, l'œuvre de quelques enfants perdus des sociétés secrètes > mais elle démontra en même temps que la police en avait eu connaissance assez à temps pour pouvoir en prévenir l'explosion si elle l'avait jugé convenable, circonstance qui devint favorable aux accusés : cinq sur huit furent acquittés par le jury^ tandis que les trois autres n'étaient condamnés qu'à une incarcération de peu de durée.

Un mois s'était à peine écoulé depuis cette tentative républicaine (il est vrai de dire que les mois étaient des siècles à cette époque agitée), qu'une conjuration légitimiste plus sérieuse éclatait à son tour dans des circonstances non moins singulières. Nous avons eu déjà l'occasion de parler de ce nombreux personnel de soldats de la garde royale , de gardes du corps, de vieux serviteurs de la branche aînée, dans lequel il était si facile de recruter d'actifs conspirateurs. On parvint à former ainsi un

noyau assez considérable pour pouvoir tenter le coup le plus hardi en s'introduisant dans le palais des Tuileries , à la faveur d'une fête de la cour. Des agents de M me la duchesse de Berry avaient répandu de fortes sommes d'argent dans les masses nécessiteuses, et un nommé Poncelet , ancien combattant de Juillet, désormais acquis à la cause de la Légitimité, s'était chargé d'organiser le coup de main qui devait faire tomber Louis -Philippe et sa famille au pouvoir des conjurés. Quelques personnages de distinction se trouvèrent compromis dans cette affaire. Des ouvertures directes avaient même été faites à M. de Chateaubriand, qui leur a consacré un chapitre de ses Mémoires posthumes. Le grand écrivain raille impitoyablement cette tentative avortée , qu'il dépeint avec une verve singulière : « Dans ce formidable complot, dit -il, il ne manquait pas de personnes graves, pâles, maigres, transparentes, courbées, le visage noble, les yeux encore vifs, la tête blanchie. Ce passé ressemblait à l'honneur ressuscité, venant essayer de rétablir, avec ses mains d'ombre, la famille qu'il n'avait pu soutenir de ses vivantes mains. Souvent des gens à béquilles prétendent étayer les monarchies croulantes.... D'un autre côté, les héros de Juillet ne demandaient pas mieux que de s'entendre avec les carlistes pour se venger d'un ennemi commun, quittes à s'égorger après la victoire.... On m'infor-

mait de ces menées que je combattais. Les deux partis voulaient me déclarer leur chef au moment certain du triomphe.... Bientôt la catastrophe arriva. On connaît la rue des Prouvaires, rue étroite, sale, populeuse, dans le voisinage de Saint-Eustache et des Halles. C'est là que se donna le fameux souper de la troisième restauration. Les convives •étaient armés de pistolets , de poignards et de clefs; on devait, après boire, s'introduire dans la galerie du Louvre, et, passant à minuit entre deux rangs de chefs-d'œuvre, aller frapper l'usurpateur aumK lieu d'une fête. La conception était romantique; le xvn e siècle était revenu; on pouvait se croire au temps des Borgià, des Médicis de Florence et des Médicis de Paris, aux hommes près. » Deux . des conjurés vinrent à neuf heures du soir faire auprès de M. de Chateaubriand une nouvelle tentative qui fut repoussée comme les premières. L'illustre écrivain traitait de folle une telle entreprise et prédisait la perte des hommes qui se jetaient inconsidérément dans de semblables hasards. Il était dans le vrai : Le préfet de police, M. Gisquet, instruit qu'un marché d'armes avait été passé par les conjurés avec un fournisseur qui devait livrer ces armes dans la soirée même, en laissa parvenir un certain nombre à leur destination, afin que le flagrant délit pût être plus aisément d^istaté , et ne fit entourer et investir la maison de

la rue des Prouvaires qu ? au moment où les conspirateurs allaient mettre leur complot à exécution. Lorsque les agents se présentèrent, Poncelet déchargea un de ses pistolets sur un sergent de ville, qu'il renversa à ses pieds. Mais cette résistance était, vaine; les armes, les cartouches, l'argent, les clefs du Louvre et des Tuileries que les chefs du complot étaient parvenus à se procurer/ tout fut saisi. Poncelet et cinq des conjurés furent condamnés à la déportation. Les autres, au nombre de vingt-et-un, subirent un emprisonnement plus ou moins long, et dont le maximum de la durée ne dépassait pas cinq ans. On avait, dans le premier moment , arrêté près de trois cents personnes ; plusieurs notabilités légitimistes furent compromises. Étrange tentative qui prouve à quel point étaient alors vivaces les espérances des partis hostiles au trône de Juillet !

L'effervescence de la province coïncidait, d'ailleurs, avec les complots de la capitale : une dépêche télégraphique , en date du 1 4 mars , apprenait au ministre de la Guerre que de graves désordres venaient de se produire à Grenoble, à la suite d'une mascarade politique où des jeunes gens de la ville s'étaient plu à personnifier grotesquement le budget de l'État , accompagné des deux budgets supplémentaires, plaisanterie naturellement accueillie par des rires et des applaudisseme^fc 1 ,

mais bientôt suivie de rumeurs et de provocations. Les autorités 1 , méconnues un moment, en avaient appelé au zèle de la garde nationale , et la garde ►«nationale ne s'était pas présentée en nombre. Il avait donc fallu engager la troupe de ligne contre les émeutiers. Le conflit fut sanglant. C'était précisément le 35 e régiment de ligne, composé pour la majeure partie , d'anciens soldats de Tex- garde royale, qui tenait alors garnison à Grenoble. Charmé de pouvoir prendre une revanche sur les révolutionnaires , il réprima avec une énergie terrible ces tentatives de désordres, par lesquelles Grenoble semblait vouloir suivre le fatal et récent exemple de Lyon. La répression fut même si forte , si complète, que , redoutant d'exciter de nouvelles agitations dans les rangs du peuple exaspéré, le général Saint -Clair, pressé par le conseil municipal de Grenoble , crut devoir demander au lieutenantgénéral Hulot, qui commandait la division militaire, le renvoi du 35 e de ligne, et cependant ce régiment venait de faire bravement son devoir. Après quelques hésitations, le général Hulot décida que le é e serait dirigé de Lyon sur Grenoble , pour y remplacer le 35 e . Il lui adjoignait en même temps un régiment de dragons et une demi-batterie d'artillerie. On ne pouvait guère se méprendre, du reste,

a 1. M. Maurice Duval était alors préfet de l'Isère.

sur les tendances républicaines de cette émeute de Grenoble; l'attitude de conciliatiqi* , mais aussi d'autorité, que cherchait à y prendre un républicain bien connu, M. Jules Bastide y eut parfaitement^ suffi pour éclairer le gouvernement à cet égard. *

Casimir Périer et le maréchal Soult furent vivement, quoique diversement émus , en recevant ces nouvelles, le premier comme défenseur de l'ordre, le second comm§ champion de la dignité militaire. Le conseil tout entier se montrait disposé à les suivre sur le terrain d'une ferme et immédiate répression. Le maréchal , au nom dé la discipline et dans le but de rendre de la confiance à l'armée, déclara qu'il fallait que le 35 e rentrât dans la ville, et il fit connaître en ces termes, la résolution du gouvernement :

« L'ordre public a été troublé à Grenoble. Le . 35* régiment de ligne, chargé de le rétablir, a parfaitement rempli son devoir. Sa conduite a été telle qu'on pouvait l'attendre du bon esprit et de l'excellente discipline qui distinguent tous les régiments de l'armée. Le roi a ordonné que des témoignages de sa satisfaction fussent adressés au 35 e . Sa Majesté n'a point approuvé que ce régiment se fût retiré de Grenoble. Le lieutenant- général Delort, \ commandant^ supérieur de la septième division

l militaire, a reçu Tordre de le faire rentrer dans la

[: ville avec les autres troupes qui y sont dirigées.

Aucune sorte de transaction relative au 35 e régiment n'avait été et n'avait pu être faite entre de prétendus députés de Grenoble et l'autorité supérieure militaire; elle la désavoue formellement. Digne de la confiance du roi, l'armée a prouvé qu'elle ne cessera jamais de la mériter par sa discipline, et son exactitude à remplir tous les devoirs qui lui sont imposés. Elle sera toujours prête à combattre les ennemis qui menaceraient l'indépendance de la patrie et les factieux qui tenteraient de renverser les lois ou de troubler la tranquillité publique. Soldats! depuis le jour où le drapeau national vous a été rendu, vous n'avez cessé de l'honorer par votre dévouement, votre courage et votre discipline. Vous avez entouré le trôneet les institutions de Juillet d'un rempart au pied duquel les partis sont venus expirer. Soldats! le roi et la France vous remercient. »

La force est , dans certains cas donnés , l'habileté suprême , et ces énergiques paroles produisirent un grand et salutaire effet. Elles attestaient , et c'est pour cela que nous les avons textuellement reproduites, quel abîme séparait le ministère Périer des cabinets impuissants ou révolutionnaires qui l'avaient précédé. Au spectacle de toutes ces crises intérieures , de ces tentatives plus ou moins audacieuses des divers partis, l'impatience, une impatience maladive s'emparait de Casimir Périer et le

dominait tout entier. Des incidents extérieurs vinrent accroître encore ces dispQsitions irritables en conseillant au ministre une mesure non moins énergique que toutes celles qui l'avaient précédée, mais* d'une portée infiniment plus grande : la dissidence la plus complète existait, au commencement de 1 832, entre le gouvernement pontifical et les légations. Celles-ci prétendaient que les réformes promises par le saint -père n'avaient pas été réellement accordées, et refusaient 4' obéir à l'injonctiop de désarmer leurs gardes civiques. Pn présence de ces dispositions insurrectionnelles, Grégoire XVI avait transmis aux chefs de ses forces militaires qui se trouvaient alors à Rimini et à Ferrare, Tordre de se porter avec les corps placés sous leur commandement sur Bologne, Forli, Ravenne, et dans une partie de la légation de Ferrare , qui jusqu'alors n'avait point été occupée. Le cardinal Albani était investi des pouvoirs de commissaire extraordinaire et chargé de faire exécuter ces mouvements sous sa direction suprême. Le pape faisait en même temps (à la date du 10 janvier 1832) dresser par le cardinal Bernetti une note circulaire aux ambassadeurs de France, d'Autriche, de Prusse et de Russie, qui, dans leurs réponses à cette notification , et tout en s'accordant à blâmer la conduite des insurgés, ajoutaient qu'ils ne doutaient pas que l'exécution des ordres pontificaux ne rencontrât une soumis-

sion immédiate. Voici (juelles étaient 3 cet pgard les paroles* de M. de Saint- Àulaire, représentant jje la France auprès du saint -siège apostolique ;

« S'il arrivait cependant que , dans leur mjssioji toute pacifique , les troupes exécutant les ordres de leur souverain , rencontrassent une résistance coupable , et que quelques factieux osassent commencer une guerre civile aussi insensée dans son but que fatale dans ses résultats , le soussigné ne fait nulle difficulté de déclarer que ces hommes seraient considérés comme les plus dangereux ennemis de la paix générale par le gouvernement français qui , toujours fidèle à sa politique tant de fois proclamée sur l'indépendance et l'intégrité des états du saintsiége, emploierait au besoin tous ses moyens pour les assurer. La bonne intelligence qui existe entre le gouvernement du roi et ceux de ses augustes alliés, assure l'accomplissement des vœux que le soussigné prie S. E. de porter aux pieds de Sa Sainteté. »

Toutefois , la résistance s'organisait dans la Romagne. Le général Baluzzi, commandant en chef des gardes civiques de Bologne , avait répondu par une proclamation énergique à la note du cardinal Bernetti, et les habitants semblaient disposés à refuser l'entrée de leur territoire aux troupes pontificales, qui n'étaient composées, disaient- ils, que d'aventuriers et de malfaiteurs. Bien qu'il ne fût

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plus permis de douter d'une nouvelle intervention des Autrichiens, les gardes civiques de Bologne n'hésitèrent pas à engager la lutte avec les soldats de Grégoire XVI; et prenant position, au nombre de dix -huit cents hommes avec trois pièces de canon, dans la plaine de Césène , elles attendirent de pied ferme l'armée papale, forte de quatre mille hommes d'infanterie , de six cents dragons et de deux obusiers. L'engagement dura plusieurs heures : les dragons pontificaux , accueillis par une fusillade meurtrière, furent repoussés à diverses reprises ; cependant le chef des gardes civiques étant tombé sur le champ de bataille , ses troupes battirent aussitôt en retraite , laissant sur le terrain • deux cents morts ou blessés. Elles se dirigèrent sur Forli, qui, ainsi que Césène et Ravenne, fut bientôt occupée par les soldats romains. Des scènes de sauvage destruction, des actes de cruauté que rien ne justifiait, marquèrent la prise de Césène et de Forli. Des citoyens de tout rang, des ecclésiastiques, des enfants, des femmes, furent impitoyablement passés par les armes, et la soldatesque furieuse se livra à un pillage effréné. L'exaspération des Romagnols s'accrut naturellement à la nouvelle de ces excès ; mais les forces autrichiennes se présentèrent le 28 janvier devant Bologne^ qui ne put leur résister , et, quelques heures après, elles y faisaient leur entrée , suivies de trois mille

fantassins pontificaux ayant à leur tête le cardinal Albani, qui procéda immédiatement au désarmement des gardes civiques.

Cette intervention autrichienne avait, certainement réveillé les haines des populations de la Romagne ; toutefois les désordres et l'indiscipline des troupes papales firent non -seulement accepter, mais même quelquefois désirer la présence des détachements allemands. Les soldats du feld- maréchal Radetzki, de ce vieil homme de guerre qui devait quelques années plus tard jouer un rôle si important et si décisif dans l'histoire moderne des révolutions italiennes , observaient en effet la discipline la plus sévère.

Le gouvernement français apprit avec étonnement cette rapide intervention des Autrichiens ; il résolut aussitôt de combattre l'influence politique qui pouvait en être la conséquence en occupant l'un des points de la péninsule italienne. Cette détermination du ministère présidé par Casimir Périer, devait donner une impulsion nouvelle au parti libéral et tourner du côté de la France les Sympathies que les Autrichiens s'étaient acquises par leur conduite modérée. Le drapeau français allait donc se montrer encore une fois sûr la terre italienne, et y flotter glorieusement comme par le passé. Le 7 février, l'ordre parvint à Toulon d'embarquer immédiatement les deux bataillons de

guerre du 66° régiment d'infanterie de ligne , et dès ie 2& , l'expédition dirigée par le général Cubières, ayant sous ses ordres le colonel Combes, arrivait en vue d'Ancône. Plusieurs compagnies furent débarquées pendant la nuit. A Ja pointe du jour, les Français s'avançaient vers la ville, faisant, sauter une des portes, et s'emparaient de tous les postes occupés par les poitfificaux. À midi* le colonel Combes se présenta devant la citadelle à la tête d'un bataillon; il somma le commandant de lui en ouvrir les portes > et des négociations s'engagèrent. On convint que l'on introduirait dans la place un détachement de Français égal en nombre aux troupes pontificales; que le service serait fait concurremment par les soldats des deux nations ; enfin, que le drapeau tricolore serait arboré auprès du drapeau romain.

Cette occupation à main armée d'une ville papale sans l'assentiment du souverain pontife, pouvait être interprétée comme un acte hostile et donner lieu à des collisions sérieuses. Elle compliquait singulièrement le problème du maintien de la paix générale , et soulevait d'ailleurs une foule de questions pleines de difficultés. Ainsi, les puissances prendraient-elles fait et cause pour le pape? Le ministère français désavouerait-il ses agents, ou persisterait -il à maintenir ses troupes dans Ancôneî dans ce cas, obtiendrait-il l'aveu de la cour de Rome par ses

négociations? Quelles seraient enfin les conséquences de l'entreprise? En attendant que l'avenir dissipât tant d'incertitudes, le cardinal Berne tti, dès que ies rapports des agents du gouvernement romain à Ancône lui eurent fait connaître l'événement dans tous ses détails, transmit une note au comte de Saint-Àulaire pour protester formellement contre la violation du territoire pontifical par les troupes françaises.

La conduite ultérieure du saint -siège répondit à cette première démarche. Vainement le général Cubières publia-t-il, en arrivant à Ancône, mie proclamation toute pacifique, dans laquelle il annonçait aux habitants que la mission qu'il avait à remplir resserrerait les liens d'amitié qui unissaient depuis longtemps la France et les Etats de l'Eglise; vainement s'était- il empressé d'atténuer par des mesures pleines de modération tout ce qu'il y avait eu de brusque , d'inusité dans les premiers actes de l'occupation française, et de désavouer toute idée de faire capituler les troupes pontificales* celies-ci n'en reçurent pas moins, ainsi que les autorités, l'ordre de quitter la ville; le pape prescrivit ea outre d'enlever ses drapeaux, insignes et armoiries des édifices publics, et le gouvernement de la province fut transporté à Osimo.

A ces faits succédèrent plusieurs notes de la chancellerie apostolique adressées à l'ambassadeur

français; chacune d'elles semblait détruire de plus en plus l'espérance d'un arrangement amiable. Les mouvements des troupes pontificales et autrichiennes qui manœuvraient comme si le parti eût été pris de bloquer étroitement Ancône , contribuaient encore à en éloigner la possibilité. De leur côté, les Français se fortifiaient dans la ville ; ils avaient reçu des renforts en hommes et en matériel par la gabarre le Rhône, et le général Cubières avait passé un marché de fournitures qui prévoyait le cas de l'occupation des environs dans un rayon de six lieues.

Cependant cette question , qui d'abord avait paru grosse de tant d'orages, ne tarda pas à obtenir une solution pacifique, la cour de Rome ayant enfin consenti à entrer à ce sujet dans la voie des négociations. Une convention intervint le 10 avril, par laquelle le pape autorisait le séjour des Français à Ancône. Lès conditions principales de cet arrangement diplomatique étaient établies en ces termes :

« 1° Les quatre cent cinquante hommes arrivés à Ancône sur la gabarre le Rhône seront immédiatement embarqués pour la France ; 2° les troupes débarquées le 23 février restent, pendant la durée de leur séjour, soumises à l'ambassadeur français, qui doit être autorisé par son gouvernement à donner immédiatement des ordres aux commandants de ces troupes; 3° ni les troupes, ni l'escadre ne pourront, sous aucun prétexte , recevoir des ren-

forts; il ne sera pas permis aux Français pendant leur présence à Ancône d'entreprendre des travaux de fortification ; ceux auxquels ils sont occupés dans ce moment cesseront et ne seront pas repris; 4° aussitôt que le gouvernement papal n'aura plus besoin des secours qu'il a demandés aux troupes impériales, le saint -père priera S. M. I. A. de les retirer, et en même temps les troupes françaises évacueront Ancône par mer. »

Peu de jours après la conclusion de cette affaire, un corps de carabiniers pontificaux fut expédié de Rome à Ancône, où sa présence devint presque aussitôt une nouvelle cause de troubles et de violences. Le général français se vit obligé de consigner ce corps pour éviter les plus grands malheurs. Telle était donc alors la position critique du Saint- Siège , que nulle part, dans les légations, ses troupes ne pouvaient paraître sans ajouter à l'exaspération déjà si grande des habitants. -

La révocation du cardinal Albani de ses fonctions de commissaire extraordinaire ne parvint même pas à l'apaiser. Accablées d'impôts ou d'emprunts forcés, les populations ne cessaient de réclamer des réformes politiques ; Ancône se mit pour ainsi dire en guerre ouverte avec le gouvernement pontifical, et, par un décret du 21 juin, le pape fulmina l'excommunication majeure contre les principaux coupables. Mais ce ne fut pas uniquement à h. 2

son autorité spirituelle que le Saint-Siège eut recours au milieu de ces embarras nombreux: il conclut avec la diète helvétique un traité par lequel il prenait à sa solde tout un corps d'armée recruté dans les cantons des^risonsB^é#^ïRïd ; il travailla en outre à organiser des volontaires nationaux qui devaient être divisés en centuries et en décuries ; enfin il conclut avec la maison Rothschild, un emprunt de trois millions de scudi, de valeur nominale, ou environ 16,200,000 francs.

Cette expédition d'Ancône, acte rationnel et viril du ministère Périer, avait remué la fibre nationale. La France comptait donc encore pour quelque chose en Europe, et son épée jetée dans la balance avait conservé tout son poids? C'était une habile diversion aux sourdes menées des partis. Toutefois le mal était déjà bien grand pour que ce glorieux remède pût suffire, et l'orage, un instant détourné, n'en menaçait pas moins le trône de Juillet à peine consolidé.

La situation morale de Paris correspondant entièrement à son attitude politique, la singulière perturbation que la révolution de Juillet avait jetée

dans les esprits se produisait sous bien des formes diverses. On comprend qu'à la suite d'une crise de eette nature, et comme conséquence immédiate des désordres moraux qu'elle entraîne , l'anarchie des idées puisse passer promptement dans les écrits. Le dévergondage de la littérature qui, en absorbant , pour ainsi dire , la lutte intéressante engagée, dans les dernières années de la Restauration, entre les classiques et les romantiques, avait fait dégénérer en scandales, les ingénieux efforts provoqués par ce grand tournoi de l'intelligence; ce dévergondage, disons-nous , n'était pas le seul et déplorable indice du désordre moral que la révolution de 4830 avait engendré.

La secte saint- simonienne , dont nous avons succinctement indiqué au commencement de ce travail la nature et les tendances, avait, en grandissant, étendu sa sphère d'action ; et cette action, portant en majeure partie sur les masses populaires, devait nécessairement attirer l'attention d'un gouvernement conservateur ; car, si les doctrines politiques du saint -simonisme demeuraient dans un demijour mystique assez favorable aux équivoques , ses formules sociales se révélaient clairement dans cet axiome « A chacun selon ses œuvres » et ses doctrines morales- étaient l'émancipation absolue de la femme, c'est-à-dire la suppression du mariage, entraînant comme conséquence naturelle , l'aboli-

tion de la famille. C'était donc à la vieille et éternelle organisation de la société que les saint -simoniens s'attaquaient); et la récente insurrection de Lyon avait fourni des preuves évidentes de la désastreuse influence que pouvaient avoir ces enseignements bizarres sur des imaginations ardentes et des esprits peu cultivés.

Nous nous efforçons de donner aux incidents et aux détails historiques la juste proportion qu'ils doivent avoir, sans chercher , comme cela s'est fait dans des livres de parti, à les grandir quelquefois outre mesure et à leur attribuer, pour les besoins d'une cause politique, une importance véritablement mensongère. Ici, et malgré l'étrangeté des détails, il est impossible de ne pas insister sur l'existence éphémère , mais très -caractéristique, de cette association singulière dont l'action fut plus grande que ne l'avait* été à une autre époque , celle des théophilantropes , précisément parce qu'elle ne se contentait pas, comme cette dernière, d'innover en matière religieuse , et préludait dans ses prédications aux théories du socialisme.

Pendant les premiers mois de son organisation matérielle, l'association saint - simonienne avait trouvé en elle-même des ressources suffisantes pour soutenir une existence dont le bruit et l'éclat semblaient destinés à attirer, à grouper les adeptes. C'était le temps où des réunions nombreuses et bril-

lantes se tenaient toutes les semaines dans un vaste appartement de la rue Monsigny ; où les hommes qui, disaient- ils, avaient reçu de Dieu « la mission d'appeler le prolétaire et la femme à une destinée nouvelle » s'efforçaient de réaliser « l'association universelle » et paraissaient revêtus d'un costume bizarre , dont l'élégance théâtrale avait pour but de frapper l'imagination et les yeux en faisant ressortir tous les avantages physiques. L'argent, cette indispensable puissance créatrice, ne manquait pas alors, et certains sociétaires imprudents avaient libéralement pourvu par l'abandon de capitaux considérables aux exigences de la première heure. Mais ces ressources diminuèrent peu à peu ; et bientôt leur insuffisance fut si notoire, qu'il fallut recourir à des jeux de bourse, à des émissions d'actions, descendre des hauteurs mystiques où l'on s'était placé pour se livrer à des préoccupations toutes matérielles, qui ne pouvaient plus, du reste, qu'ajourner la ruine. Le Globe, journal de l'association, cessa bientôt de paraître; et dans son dernier numéro, celui du 20 avril 1832, M. Enfantin, en sa qualité de « père de la famille nouvelle » adressa au « monde » une sorte d'allocution qui se terminait ainsi : « J'ai parlé , je veux agir. L'apostolat est fondé ; je me retire avec quarante de mes fils dans le lieu même où s'est passée mon enfance, sur l'une des hauteurs qui dominent Paris. Vous

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avez ma parole, vous aurez bientôt mes actes; mails je veux me reposer et mé taire. *> Et le père Enfantin se retira $ en effet) à Ménilmontant , d'où il envoya dix apôtres, parmi lesquels on distinguait MM. Charles Duveyrier, Michel Chevalier, Pierre Leroux, Emile Barraultj prêcher aux populations la doctrine saint -simonienne.

Il est certain que, durant les périodes révolutionnaires, la nature humaine se montre sous des aspects tout particuliers^ inhérents, pour ainsi dire , à ces époques historiques ; si bien que lorsqu'elles ont pris fin $ on croirait volontiers que les bizarreries qui lefe ont signalées n'ont jamais eu d'existence réelle $ que 6e sont les souvenirs vagues, confus, infidèles peut- être * d'un rêve étrange et lointain.

L'esprit ne demeure -t^- il pas confondu > par exemple, en s'arrêtant sur cette page singulière de la chronique socialiste publiée par M. Louis Blantf , Sur les dix pretaièrfcs années du règne de Louis -Philippe, livre tout rempli de minutieux détails Concernant les tentatives de rénovation sociale qui signalèrent les premières années du gouvernement de 1830? « Ceux qui, dans le collège, repoussaient les doctrines d'Enfantin, se sentaient transportés tout à coup au bord d'un abîme immense qu'ils n'avaient pas soupçonné; ils se demandaient avec terreur si leur vie n'avait été

qu'un rêve; ils éprouvaient une douleur jusque-là sans nom en se trouvant, pour jamais peut-être, séparés de celui que , dans les élans d'une tendresse infinie, ils avaient si longtemps appelé leur père. Pour les autres, c'était un redoublement de ferveur inexprimable, une exaltation qui allait jusqu'au délire. Souvent, dans une salle dont les portes avaient été closes soigneusement, et dont les murs étaient fidèles, les discussions durèrent des jours entiers > des nuits entières, sans interruption, sans distraction, sans repos. Il arriva quelquefois à des jeunes gens moins capables que leurs compagnons de résister à ces luttes dévorantes, de chanceler et de s'évanouir : on enlevait les corps sans que pour cela la discussion s'arrêtât. Un jour, M. Cazeaux eut une heure d'extase, et se mit à prophétiser. Un autre jour, M. Olinde Rodrigues fut comme frappé d'apoplexie, parce que, demandant à chacun des membres s'il n'était pas vrai que l'Esprit saint fût en lui, Rodrigues, M. Reynaud ne lui avait répondu que par des paroles d'incrédulité; la crise fut extrêmement violente, et le docteur Fuster, pour sauver le malade , dut recourir à une rétractation formelle de M. Reynaud, que cet accident avait rempli d'affliction et d'inquiétude Quoique le secret des débats

qui agitaient le collège fût bien gardé, il était impossible que le reste de la famille n'en reçût pas indirectement l'impression. A la démarche affaissée

do? mefi&bres du collège , à leur visage qui portait l'empreinte des longues insomnies, à leurs lèvres décolorées, au désordre de leur langage, au mjftère dont ils s' entouraient, les membres du deuxième degré avaient compris qu'un drame terrible se jouait; l'anxiété était devenue générale. Mais quel terme à ces divisions? »

Tout en faisant la part de l'exagération (et par exemple, ne semblerait-il pas que la France entière se préoccupât alors des divisions intimes , des querelles plus ou moins passionnées de la famille saint simonienne?), on croit rêver enlisant de semblables lignes (Jictées par une évidente bonne foi. A quel degré d'aberration l'intelligence humaine, sortie des voies de la réalité pratique et du possible , peut-eHe donc arriver en certains jours d'exaltation ou de vanité stérile !

Finissons-en,. du reste, avec les saint-simoniens, hommes d'imagination et d'esprit, qui , dans les pratiques de leur retraite à Ménilmontant , ne s'étaient point aperçus que, bien loin de faire du nouveau, ils copiaient servilement les couvents du moyen âge. Quelques mois plus tard, le 27 août, MM. Enfantin, OlindeRodrigues, Michel Chevalier, Duveyrier et Barrault durent comparaître devant la cour d'assises, inculpés du double délit de réuiyon illicite et d'outrage à la morale publique. M. Michel Chevalier avait publié la veille une note ainsi conçue :

« Le procès des saint-simoniens aura lieu lundi 27 août. Ils doivent se rendre à pied au Palais-de- Justice , revêtus du costume apostolique que leur a donné le Père ; ils n'en portent pas d'autres. Les prévenus sont : 1° le Père; il fut élève de l'Ecole polytechnique en 1814; son âge est trente-six ans. 2° Michel Chevalier, ancien élève de l'École polytechnique et ingénieur des mines, ex-directeur du Globe, vingt-six ans. 3° Emile Barrault, ex-professeur à Sorrèze et à Paris, prédicateur, trente -huit ans; Charles Duveyrier, ex-avocat, et rédacteur du Globe , vingt-neuf ans. Il a été missionnaire saintsimonien en Belgique et en Angleterre. Les conseils des prévenus sont tous membres de la famille apostolique. Le Père n'en aura pas. » M. Enfantin avait , en effet , demandé deux femmes pour conseils « dans une question qui intéressait spécialement les femmes » , et cet appui lui avait été refusé par le tribunal. Quant à M. Olinde Rodrigues, exclu à. dessein de la nomenclature publiée par M. Michel Chevalier, il ne prétendait qu'à un but : celui de se poser en héritier unique de Saint-Simon luimême, tout en défendant les doctrines de cet illustre chef contre les attaques nouvelles dont on le menaçait.

Le 27 août, dans la matinée, toute la colonie de Ménilmontant revêtue de la tunique bleue se forma en cortège processionnel et descendit des .hauteurs

de Paris pour se diriger vers le Palais -de -Justice au milieu d'une population étonnée ou railleuse. Arrivés devant le tribunal, les saint -simoniens attendirent en silence l'entrée du père Enfantin, qu'ils saluèrent par un chant religieux auquel prirent part un certain nombre de dames affiliées à la secte saint-simonienne et qui avaient fait partie du cortège. Deux d'entre elles, nommées Cécile Fournel et Aglaé Saint -Hilaire, vinrent se placer derrière \epere, et l'audience commença. Les conclusions suivantes, signées de M. Michel Chevalier, avaient été déposées par les conseils des inculpés : « Attendu que le serment proposé aux témoins implique dans son sens le panthéisme confus, c'està-dire l'athéisme, il plaira à la cour faire insérer au procès -verbal que les témoins, en prêtant le serment tel que le prononce M. le président, entendent ne pas faire abstraction de leur fqi religieuse. » La bizarrerie de, ces conclusions étonna un instant les juges; mais du reste, l'audition des témoins n'eut pas lieu , car le premier appelé s' étant tourné vers le père Enfantin et lui ayant-demande s'il pouvait prêter le serment exigé, le père répondit négativement, et tous refusèrent.

Deux séances furent consacrées à cet étrange procès : dans la première , on entendit le réquisitoire de M. Delapalme> avocat général, des discours de MM. Olinde Rodrigues, Duveyrier, Barrault,

Michel Chevalier et les plaidoiries de leurs défenseurs. Dans lé seconde^ M. Enfantin prit la parole ; et la curiosité publique $ vivement excitée , fut singulièrement déçue. Après avoir reproché aux juges de lui avoir refusé le conseil des femmes, d'avoir nié qu'un lien véritable existât entre ses fils et lui , il s'écria : « J'ai besoin de m'inspirer... j'ai besoin de m'inspirer par le regôrd. Je voudrais faire connaître à M. l'avocat général la force, la puissance du regard!... » Une hilarité générale accueillit ces paroles. « Avez -vous besoin de vous recueillir? demanda le président; mais M* Enfantin continua : « Je" puis vous dire quelle importance nous "attachons aux formes $ aux regards, à la beauté ; nous avons voulu que le prêtre de notre religion se présentât avec des formes qui pussent révéler la vie qui respire en lui. Le prêtre doit être beau, sage et bon : bonté, sagesse > beauté > résument trèsnettement notre dogme. Ce sont surtout les beaux corps que je voudrais laver de leurs souillures et * appeler à une meilleure existence... » Et bientôt le Père suprême s'étant interrompu de nouveau pour concentrer ses regards sur le tribunal, le président impatienté s'écria ; « Nous avons autre chose à faire ici que d'attendre le résultat de vos contemplations » ; et il suspendit aussitôt la séance.

Ces débats se terminèrent par la condamnation de MM. Enfantin* Chevalier, Duveyrier, à un an

de prison et 100 francs d'amende. Plus heureux, MM. Barrault et Rodrigiies ne subirent qu'une amende de 50 francs , sans incarcération. L'issue de ce procès devait nécessairement amener la dissolution de la secte , l'éparpillement des adeptes. Mais si la doctrine et les prédications saint-simoniennes prouvèrent jusqu'à quel point peut aller le désordre des idées à la suite d'une révolution, elles eurent une conséquence bien plus sérieuse, et qui ne devait être appréciée que plus tard, en posant pour ainsi dire les bases du socialisme par l'inauguration de ces deux théories fondamentales : la suppression du mariage, c'est-à-dire de la famille ; la distribution de la fortune publique, mise en commun à chacun selon ses œuvres , c'est-àdire, l'abolition de la propriété individuelle. . . En France, à Paris surtout, l'esprit était donc notoirement malade, et le corps allait subira son tour des atteintes matérielles d'une nature terrible. Le choléra , ce redoutable inconnu , s' élançant du fond de l'Asie, traversant d'immenses espaces avec la rapidité de la foudre, et tout aussi meurtrier qu'elle, avait frappé d'abord aux portes de Moscou et de Saint-Pétersbourg; puis, suivant les Russes dans leur campagne de Pologne , joignant sa destruction rapide et bizarre à la destruction ordinaire des combats, s'était avancé au centre de l'Allemagne. Tout à coup il franchit le détroit et

parut à Londres, la grande cité marchande, où ses ravages furent affreux. De Londres, il s'élançait sur Paris.

11 y a des fléaux qui , de loin en loin , prennent dans les fastes des peuples de véritables propor-' tions historiques. Le moyen âge a eu sa peste noire, le xix e siècle devait subir le choléra asiatique; et peut-être était-ce une même chose sous des noms différents que ces deux terrifiantes maladies, pourvoyeuses actives de la mort. Le premier bulletin officiel fut publié dans la journée du 29 mars 1832. Il était ainsi conçu : « Depuis trois jours , quarante personnes ont été atteintes du choléra, sur lesquelles quinze ont succombé. » Le soir, chacun s'abordait en se communiquant la funeste nouvelle , et contre l'évidence du danger, l'insouciance française ne pouvait plus chercher à entrer en lutte. L'aspect général de Paris, qui d'abord n'avait paru subir aucune modification sérieuse , ne tarda pas à s'altérer profondément, le peuple, tout surpris de la rapidité avec laquelle le choléra enlevait dans ses rangs les premières victimes de ses fureurs , alors que rien, pour ainsi dire, ne pouvait efficacement combattre les progrès du mal en présence du trouble , de l'hésitation , des essais divers de la science , le peuple , perfidement provoqué par des instigateurs de désordres, en vint à croire à un système d'empoisonnement prémédité contre lui,

et se porta, sur quelques individus soupçonnés de servir d'agents à cette machination lâche et atroce, aux plus terribles, aux plus déplorables extrémités. On ne voudrait pas admettre lp réalité des scènes de violence et de meurtre qui se passèrent alors sur plusieurs points de Paris, que le Moniteur luirmême , dans sa stricte et naïve sincérité , se chargerait de prouver ce détail historique. On lit en effet, dans le numéro du 5 avril 1832 : « C'est sur la foi d'alarmes vagues que des citoyens ont été insultés, frappés, meurtris, tués ou jetés à la rivière. Pfaus ne saurions trop répéter qu'il n'existe pas, après les plus actives recherches, un seul fait qui donne la moindre apparence de vérité aux bruits d'empoisonnement. Que l'on se rassure donc , et qu'on se mette en garde surtout contre ces mensonges qui produisent des résultats si funestes. Des ordres sont donnés pour atteindre les auteurs ou les provocateurs des crimes commis. »

La terreur apparaissait d'autanf plus grande, que la foi religieuse était moins forte; et du reste, le sinistre tableau que présentait alors Paris , était bien fait pour épouvanter les plus intrépides : en quelques jours , la mortalité cholérique y devint si considérable, que les moyens de transport ordU n'airement employés par l'administration des pompes funèbres, se trouvèrent insuffisants. Bientôt on dut n^ttre eu réquisition toutes les voitures dites tapisr

sières que l'on put rencontrer dans Paris , et on se servit même des fourgons de l'artillerie pour enlever les cercueils déposés le soir à la porte des maisons; funèbre récolte, qui s'accomplissait dans l'ombre avec une rapidité trop significative.

Aujourd'hui que le choléra, pour ainsi dire acclimaté dans nos contrées, ne présente plus ces caractères de fureur qui signalèrent son invasion en France au printemps de 1832, on ne comprend plus que difficilement les scènes d'horreur et de deuil qui signalèrent particulièrement cette douloureuse épreuve de la population parisienne. Elles donnèrent lieu à de grands et nobles dévouements, et les classes élevées de la société payèrent largement aux masses souffrantes leur charitable tribut de confraternité chrétienne. Le duc d'Orléans visita courageusement les hôpitaux, accompagné de. Casimir Périer, non moins intrépide que le prince en cette circonstance, et cependant, déjà frappé de la maladie qui devait si promptement le conduire au tombeau. Une association de jeunes gens , pour la plupart auditeurs au conseil d'Etat, montra le zèle le plus intelligent et le plus efficace dans la création et l'organisation des ambulances civiles dont chaque quartier dût être doté. L'archevêque de Paris, M. de Quélen, offrit sa maison de campagne de Conflans, naguère visitée par l'émeute, pour en faire un hôpital ; mais son offre fut repous-

sée par le conseil municipal de Paris. Malgré tant d'épreuves matérielles , la passion politique dominait encore. La duchesse de Berri, ayant adressé . à M. de Chateaubriand une somme de 1 2,000 francs destinée à être répartie entre les douze arrondissements de la ville où était né son fils, le grand écrivain transmit en ces termes à M. de Bondy, préfet de la Seine, l'expression des désirs de la princesse exilée :

« Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous envoyer, de la part de S. A. R. madame la duchesse deBerri, la somme de 12,000 francs pour être distribuée à la classe indigente de la population de Paris atteinte de la contagion. Le secours n'est sans doute pas proportionné au besoin, mais c'est le denier de la veuve. »

Et M. de Bondy répondit :

« Je regrette de ne pouvoir accepter, au nom de la ville de Paris, les 12,000 francs que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Dans l'origine des fonds que vous offrez on verrait, sous une bienfaisance apparente, une combinaison politique contre laquelle la population parisienne protesterait tout entière par son refus. »

M. de Chateaubriand s'étant adressé , au nom de la charité , à chacun des maires de Paris , individuellement, un seul eut le courage d'accepter. Mais ce n'était déjà plus par ambassadeur que la

duchesse de Berri prétendait parler au pays, et, dans son ardent désir de déployer aju grand jour l'étendard de son fils, elle allait se jeter elle-même avec une intrépidité singulière au milieu de l'ardente mêlée des partis.

Nous avons vu que Marie -Caroline, après un très-court séjour en Piémont, s'était embarquée à Gènes et dirigée ensuite sur Florence. De là, elle se rendit à Naples, où Louis -Philippe aurait compris et voulu qu'elle vécût paisiblement en dehors de la politique, au milieu de sa famille. Mais cette vie sans intérêt, sans mouvement, sans éclat, ne pouvait pas convenir à la nature vive et chevaleresque de la duchesse. Madame avait d'ailleurs une foi ardente dans l'avenir et la fortune de son fils. C'était bien plus qu'il n'en fallait pour lui conseiller les résolutions les plus énergiques , les entreprises les plus aventureuses.

La cour napolitaine, assez timorée, avait demandé au gouvernement français s'il voyait quelque inconvénient au séjour de la duchesse de Berri à Naples, et cette démarche seule prouvait que ce n'était pas là le centre d'action véritable où la mère de

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