IL
Henri V devait songer à préparer une expédition légitimiste. Aussi, malgré tous les souvenirs qui auraient pu la retenir au pied du Vésuve, prit -elle bientôt la résolution de se transporter dans les états du duc de Modène, à Massa, où elle descendit d'abord dans une hôtellerie avant que le duc ne lui eut offert d'habiter la résidence qu'il y possédait. M. de Saint- Priest, ancien ambassadeur à Madrid, avait rencontré la princesse à Naples, et la suivit à Massa. Un grand nombre de royalistes, entre autres, MM. le maréchal de Bourmont, de Pastoret, de Kergorlay, d'Escars, ne tardèrent pas à s'y réunir au duc de Blacas, à MM. de Mesnard et de Brissac qui avaient accompagné la duchesse. Des officiers de la garde royale, des Vendéens, quelques dames françaises et légitimistes complétaient cette petite cour de Massa, où on conspirait au grand jour, sans que la police du gouvernement de Louis-Philippe parût être suffisamment informée des trames qui s'ourdissaient contre lui sur ce point de la Péninsule italique.
Cette réunion de gens dévoués à la réalisation d'une même pensée , caressant en commun une même espérance, devait nécessairement se créer bien des illusions sur ses chances de réussite. Comment aurait -il pu en être autrement, du reste, lorsque chaque jour M me la duchesse de Berri recevait des rapports conçus dans des termes tels que
ceux-ci : « L'ordre de choses existant, livré à de cqjitinueUes émeutes, voit sans cesse la paix publique compromise par des troubles; il a perdu sa popularité sans acquérir de la force, La désaffection fait chaque jour de nouveaux progrès, La répression violente que le Gouvernement a été contraint de mettre en usage pour résister à tant d'attaques, n'a pu avoir lieu sans susciter bien des colères. En même temps, dans la généralité de la population, le désenchantement a succédé à l'enthousiasme. Toutes les utopies de l'opposition de quinze ans démenties par les faits, tant de promesses aboutissant à tant de mensonges , tant de sacrifices sans compensation, ont produit dans les opinions, qui avaient d'abord accueilli avec faveur le nouveau régime, une sorte d'athéisme politique accompagné d'une profonde indifférence. Au milieu de cette apathie générale , Madame , ayant pour elle le chaleureux dévoûment des provinces méridionales et les sympathies belliqueuses de la Vendée, peut tout entreprendre et tout changer en France par un hardi coup de main. L'esprit de l'armée est incertain et chancelant. Un premier succès déterminerait des défections , et une fois qu'un régiment aurait pagsé sous les drapeaux de Son Altesse Royale, tout serait dit. Sans doute les partisans de la prudence peuvent objecter qu'il y a des périls à courir et des obstacles à vaincre ; mais on ne change
point la 'forme d'un État sans surmonter des obstacles et sans courir des périls. L'occasion est belle, il faut la saisir; la chance est bonne, il faut la jouer... D'ailleurs, Son Altesse Royale doit considérer que plus elle laissera se prolonger la crise , plus la situation de la France deviendra mauvaise. Chaque année ajoute une nouvelle plaie à ses finances et aggrave sa situation politique en Europe , N'est-il pas à craindre que les puissances étrangères n'attendent pour l'accabler que le moment où, minée par ce mal intérieur qui la dévore, elle ne sera plus en état de se défendre. Ne serait -il pas plus national, plus digne de Marie -Caroline, de prévenir ce malheur en tranchant la question par un coup hardi, avant qu'épuisée de sacrifices et désorganisée par la prolongation d'une crise funeste, la France se trouvât dans un état de faiblesse et d'infériorité politique d'où elle serait longue à sortir? En un mot, ne vaudrait-il pas mieux prévenir le mal que d'avoir à le réparer? » Presque tous les personnages qui entouraient en ce moment M me la duchesse de Berri avaient, il est vpai , un intérêt personnel et direct à voir les choses sous ce jour favorable, puisqu'ils devaient remplir, les charges importantes dans le gouvernement de la future régente. Cependant, il faut le dire, aucune considération égoïste ne les dirigeait; et s'ils se faisaient des illusions, elles étaient parfaitement con-
sciencieuses. Il n'y avait auprès de la duchesse que des . gens convaincus et pas un intrigant , chose bien rare en pareil cas.
Mais toute cette petite cour redoutait l'action et l'autorité de M. de Blacas, auquel le roi Charles X avait confié des pouvoirs très -étendus. On craignait l'extrême modération de sa politique et l'éloignement du vieux roi pour une tentative à main armée dont le succès lui semblait fort douteux. La présence du duc de Blacas était gênante; Marie -Caroline résolut de l'éloigner, et lui demanda de se rendre à Holy-Rood pour obtenir de Charles X la reconnaissance formelle de ce titre de régente qu'elle prenait d'elle-même jusqu'à la majorité de son fils, en vue des événements qui pouvaient ultérieurement s'accomplir. Elle insistait aussi sur les graves inconvénients qui résultaient nécessairement de l'absence d'unité dans les tentatives du parti royaliste, et sollicitait l'intervention puissante de M. de Blacas pour obtenir l'homogénéité qui lui semblait, de toutes les conditions de succès, la première et la plus nécessaire. M. de Blacas céda aux désirs chaleureusement exprimés de la duchesse , qui put alors se livrer sans contrainte à la réalisation des plans désormais arrêtés dans sa pensée .
Un projet de constitution avait été longuement élaboré par les hommes qui formaient d'avance; auprès de Marie -Caroline, une sorte de conseil de
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régence. Les bases de cette constitution nouvelle étaient empruntées à notre ancienne législation politique, et modifiées dans dès détails essentiels suivant les exigences du temps : on revenait à la grande constitution des états-généraux qui seraient composés de deux chambres et se réuniraient à des intervalles marqués pour discuter les lois qu'on aurait à leur soumettre. Des assemblées provinciales, élues à deux degrés par le suffrage universel , devaient siéger annuellement, et, tout en réalisant dans des limites possibles la théorie de la décentralisation, surveiller d'une façon pratique les grands intérêts des localités. D'autres mesures d'un caractère moins général complétaient ce système de gouvernement, qui ne pouvait naturellement recevoir son perfectionnement entier que lorsque le succès aurait couronné l'cpuvre à laquelle la duchesse de Berri se dévouait, il faut bien le dire, avec un courage à la Marie-Thérèse, bien remarquable dans une nature alors si frêle et si nerveuse. #
Un gouvernement provisoire avait été établi à Paris. Il se composait de quatre membres, que nous citons dans l'ordre où ils se trouvaient désignés par l'ordonnance rendue à Massa : le marquis de Pastoret, le duc de Bellune, le vicomte.de Chateaubriand et le comte de Kergorlay. Le, comte de Floirac devait exercer les fonctions de secrétaire de ce gouvernement provisoire destiné à saisir et
à concentrer le pouvoir dans le cas où le triomphe de la cause légitimiste l'eût enlevé aux hommes de la révolution de 1830, ambitieuse hypothèse, assez facilement admise par un parti qui se souvenait trop de 1815, et se plaçait au point de vue exceptionnel des provinces méridionales ou bretonnes.
Diverses ordonnances furent également rendues à la veille de l'expédition méditée; elles devaient être insérées clans un Moniteur qui serait imprimé à Marseille ou à Nantes : souvenir et imitation du Moniteur de Gand. L'une autorisait les soldats des classes de 1828, 1829 et 1830, à rentrer dans leurs foyers, déclarant que l'effectif de l'armée était hors de proportion avec les ressources de l'État , sans que les relations de la France avec les puissances étrangères le rendissent nécessaire. Une autre accordait à tous les militaires ayant fait partie de l'expédition d'Afrique sous les ordres du maré- . chai Bourmont, non- seulement les grades et décorations demandées régulièrement pour eux par le maréchal , mais encore une gratification de trois mois de solde. Une troisième abolissait l'impôt sur les vins, et réduisait l'impôt du sel à 10 francs par quintal métrique. D'autres enfin décrétaient que les contributions foncière, personnelle, mobilière, l'impôt dos patentes et celui des portes et fenêtres pour Tannée 1832, seraient perçus sur les rôles
dressés pour l'exercice de 1830, en vertu des lois rendues en 1829, que la garde royale serait rétablie, avec adjonction de deux régiments pour remplacer la garde suisse, etc. i "
Après avoir réglé tous ces détails préliminaires, et préparé une proclamation à l'armée, on songea à tenter la grande entreprise, dont l'exécution résolue par M me la duchesse de Bem ne pouvait pas, du moins le pensait-elle, être plus longtemps ajournée. Mais sur quel point des côtes de France serait-il convenable de débarquer? C'était une question grave et controversée. Entre lès provinces de l'Ouest et celles du Midi, il fallait choisir. On opta pour le Midi par une double raison : le soulèvement du Midi, s'il était possible, pouvait, seul, donner une importance décisive aux événements dont l'Ouest allait devenir le théâtre; en second lieu, une tentative insurrectionnelle était depuis longtemps préparée à Marseillle par les soins de quelques notabilités légitimistes, parmi lesquelles se distinguaient plusieurs officiers supérieurs de la garde royale. Cette question une fois débattue et résolue, il fallait encore s'occuper des voies et moyens indispensables à la réalisation matérielle de l'entreprise, et voilà ce que l'on imagina : M. de Saint-Priest possédait également, on le
1. Voir les notes et documents historiques, à la fin du volume.
sait, le nom et le titre de duc d'Almazan, moins généralement connu que le premier. Il se rendit à Livourne, où il savait trouver un bateau à vapeur faisant le service entre Livourne et Gênes, le Carlo Alberto, et, sous le nom de duc d'Almazan, parvint ànoliser ce bâtiment qui devait le conduire, disaitil , à Barcelone et à Gibraltar. Voici en quels termes était rédigée cette convention à la date du 23 avril 1832 : « Par le présent écrit, le sieur J.-B. Serra, recommandataire , et Antoine de Ferrari, subrécargue du paquebot à vapeur sarde le Carlo Alberto, commandé par le capitaine Georges Zahra, donnent en nolisement à son Excellence M. le duc d'Almazan, grand d'Espagne de première classe, le susdit paquebot pour un voyage affaire d'ici à Barcelone et Gibraltar. Le susdit duc d'Almazan déclare accepter le nolisement, et s'oblige de payer la somme de 1,200 piastres fortes d'Espagne, plus les frais de port , de patente , de combustible et autres. La totalité de ce paquebot sera à l'entière disposition de M. le duc d'Almazan, sans que ledit capitaine puisse recevoir ni marchandises, ni passagers. Le voyage devra commencer, le temps le permettant , au plus tard demain 24 du courant. Dans la somme ci-dessus indiquée de 1 ,200 piastres fortes, est comprise la nourriture de treize personnes de la suite de M. le duc d'Almazan. » Ces treize personnes devaient être : M me la duchesse de Berri ,
M ,,e Lebeschu, son ancienne et fidèle dame d'atours, le maréchal de Bourmont, accompagné de ses deux fils, Adolphe et Charles, MM. deMesnard, de Kergorlay et son fils, de Brissac, Sala, Ledhuy, Sabatier et un subalterne. Adolphe Sala, officier de la garde royale, fut chargé de monter abord du Carlo Alberto et de le diriger vers le point de la côte où rembarquement devait avoir lieu.
M mc la duchesse de Berri prétexta un voyage à Florence. Une voiture de poste fut conduite vers le soir aux portes du palais : elle reçut dans l'ombre M n,c de Podenas accompagnée d'une femme de chambre, et fit route pour la Toscane, tandis que la princesse s'éloignait elle-même dans une direction différente, suivie de M 1Ie Lebeschu et de M. de Brissac. A onze heures, les passagersdu Carlo Alberto se trouvaient rassemblés sur la côte ; après une assez longue et pénible attente, les feux lointains du navire furent signalés. Une chaloupe s'approcha de la plage; M. Sala donna la main à la princesse pour l'y faire entrer; et bientôt, au milfeu d'un profond silence, le Carlo Alberto cingla vers ces rivages de la France auxquels aspirait si ardemment Marie- Caroline.
Le 27 avril, il relâchait à Nice pour y prendre du charbon. Le 28, au milieu de la nuit, il se trouvait en vue du phare de Planier. Deux fanaux furent aussitôt allumés à son bord, signal convenu qui fit
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immédiatement approcher une grande barque changée depuis plusieurs nuits de courir des bordées stir ce poiilt désigné des côtes de la Provence. Cependant le vent s'était élevé tout à coup; il soufflait avec une violence extrême , et la mer était devetiue très -houleuse. La barque vint se présenter bord à bord au Carlo Alberto : mais les deux bâtiments, soulevés par les vagues furieuses, tantôt s'éloignaient l'un de l'autre , tantôt s'entrechoquaient d'une façon effrayante. Il fallait prendre le moment "où les deux bords se toucheraient pour s'élancer dans la barque dont les planches humides étaient devenues dangereusement glissantes. La princesse ne montra pas un instant d'hésitation et de frayeur; elle se jeta avec une aisance joyeuse et toute virile -dans le bateau où vinrent successivement la rejoindre MM. de Bourmont, de Mesnàtd, de Kergorlay et de Brissac, qui s'étaient déguisés en pêcheurs, suivis du pilote dont nous avons déjà parlé. Ce dernier connaissait admirablement la côte , et savait aussi par quels signaux devait être indiqué le point où il fallait débarquer. C'était une barque de pêche que le bateau envoyé ainsi pour recueillir et transporter Madame. Il était àssefc solide pour résister à un gros temps, mais n'offrait aucun abri contre le vent impétueux d'une semblable nuit, et contre les lames tjui, à chaque instant, venaient se briser sur ses bords. La du-
chesse, adossée à un banc , et enveloppée d'un châle écossais, incommodée jusqu'à la SQuffrance par les odeurs repoussantes qu'exhalaient les bas -fonds de la barque et les voiles tout imprégnées d'eau de mer, ne faisait pas entendre un seule plainte. Quelle épreuve cependant! et ce ne devait pas, tant s'en faut, être la plus rude de cette entreprise maternelle où le dévouement, un dévouement qui n'est vraiment plus de notre âge, et la foi en la justice de sa cause, surent dominer toutes les fatigues, calmer toutes les douleurs.
Bientôt on signala un point lumineux vers l'endroit de la côte où le débarquement devait avoir lieu. On se dirigea vers cette lueur, et on reconnut promptement, non sans effroi, que ce n'était pas le phare d'espérance sur lequel on> avait compté, mais bien un feu allumé par des douaniers récemment postés en ce lieu. Il fallait s'éloigner en toute hâte ; et alors, comment débarquer? La côte, excepté sur ce point, était hérissée de roches dangereuses. On aborda pourtant. La duchesse et sa suite gravirent des rochers presque inaccessibles recouverts de pins maritimes, et, guidés par le pilote, se dirigèrent, par des sentiers à peine indiqués , vers une maison isolée, entourée de bois, située à environ deux lieues de Marseille et habitée par une famille prévenue de L'arrivée de Marie -Caroline. Le jour avait déjà paru lorsque la duchesse, brisée par la
fatigue, atteignit avec ses compagnons de périls cet asile préparé par la fidélité.
Deux personnes de sa suite furent bientôt envoyées à Marseille pour prévenir MM. de Lachaud, ancien colonel de la garde royale , et de Candolle, ancien consul à Nice , meneurs influents de la conspiration légitimiste, de son débarquement et du lieu de sa retraite. La duchesse demandait la prompte réalisation des promesses qui l'avaient attirée sur les côtes de la Provence, et reçut le soir même une réponse qui la combla de. joie : Marseille, lui disaiton , opérerait son mouvement le le&idemain. Les illusions du triomphe ia bercèrent durant toute cette nuit du 29 au 30 avril, mai&elles furent promptement suivies d'une ^mère déception : à trois heures du matin, des rassemblements s'étaient formés dans les rues de la ville et l'avaient parcourue aux cris de « vive Henri V ! » Des conjurés étaient montés dans le clocher de V'glise Saint-Laurent, y avaient arboré le drapeau blanc , et sonnaient le tocsin, tandis que d'autres cherchaient à soulever les pécheurs et les marins du port. Cette dernière tentative n'avait réussi que partiellement; une foule considérable se pressait sur l'esplanade de la Tourette pour apercevoir le Carlo Alberto qu'on signalait à trois lieues en mer, et à bord duquel, disait- on dans les groupes, se trouvait la régente, accompagnée du maréchal de Bourmont. Mais l'en-
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thousiasme se traduisait plutôt par des cris que par des actes, et il devenait évident que la moindre résistance armée ferait avorter cette tentative trop peu sérieuse pour réussir d'elle-même. Connaissait-on bien, d'ailleurs, les disposition véritables des corps de troupes qui gardaient Marseille? MM. de Lachaud et de Bermond, anciens officiers, avaient cherché à s'y ménager des intelligences, et parce qu'on n'avait pas trahi leur secret, se croyaiept eu droit de compter sur de nombreuses défections. £,e général Damrémont, un brave officier, qui devait quelques années plus tard succomber glorieusement en Afrique, et qui commandait alors la division militaire des Bouches -du -Rhône , avait des opinions royalistes; peut-être se laisserait -il entraîuer dans le mouvement? Quelques instauts suffirept pour renverser ces espérances mepsongères trop légèrement accueillies.
Un rassemblement considérable s' étant présenté devant le poste du Palais-4e-Justice en criant « vive la ligne ! » et en agitant un drapeau blanc, un souslieutenant du 13 e s'élauça sur celui qui paraissait le chef de ce groupe et le jeta dans le corps-de-garde. Surprise de cet acte d'énergie, la petite colonne insurrectionnelle s'arrêta, et voyant les soldats du poste prêts à se servir de leurs armes, se dispersa daus un désordre qui permit d'arrêter aussitôt le colonel Lachaud, MM. dp Berjnppfi et de Candolle.
Tout était fini pour l'insurrection du moment où la troupe demeurait fidèle au gouvernement de Louûj-r Philippe. Les ouvriers du port, les marins engagés dans cette échauffourée, s'éloignèrent rapidement, et reprirent leurs travaux. Le drapeau blanc qui un instant avait flotté sur l'église. Saint -Laurent, disparut à son tour, et de fortes patrouilles de garde nationale, sillonnant la ville en tous sens, achevèrent d'y rétablir l'ordre accoutumé. -
Pendant ce temps, la duchesse de Berri rêvait le triomphe, rêve trop promptement évanoui. La situation de la maison qui lui servait d'asile ne lui permettait pas de suivre des yeux le drame insurrectionnnel qui se jouait dans les rues et sur les places de Marseille. Confiante dans les promesses réitérées qui lui avaient été faites, elle attendait, avec d'heureuses nouvelles, les chevaux qui devaient servir à son entrée dans la ville. Mais les heures s'écoulèrent ; et après- cette attente pleine d'angoisses , un messager parut porteur d'un billet ainsi conçu : ce Le mouvement est manqué ; il faut sortir de France , » coup terrible , déception amère , que la princesse supporta avec un bien rare courage. Deux partis s'offraient à elle en ce moment : gagner secrètement les frontières piémontaises , ou traverser toute la France pour se jeter dans la Vendée. Quant à se transporter en Espagne, il n'y fallait plus songer, car ce même jour, au moment où la tentative
légitimiste avortait dans les rues de Marseille , une frégate sortait du port, se couvrait de voiles, et courait sur le Carlo Alberto , qui, s'enfuyant à toute vapeur, disparaissait bientôt dans les profondeurs de l'horizon.
La duchesse n'hésita pas ; elle déclara que , puisqu'elle avait pu mettre le pied sur le sol français, elle ne le quitterait pas ainsi; mais qu'avant tout, il fallait, en s'éloignant de l'humble asile 1 qui lui avait été offert, éviter de compromettre ses hôtes. On n'avait aucun moyen de transport; la duchesse voulut partir à pied par une nuit noire , précédée d'un guide qui se perdait lui-même au milieu des sentiers bordés d'oliviers. On s'égara; Marie -Caroline, s' enveloppant dans un manteau, s'endormit au pied d'un arbre , et gagna le lendemain une cabane de berger, ou elle attendit près d'un feu' de bruyères allumé à la hâte pour réchauffer ses membres glacés, que M. de Bonrecueil, qui s'était joint à sa suite et connaissait parfaitement le pays, eût amené une voiture. Cette voiture ne pouvait contenir que trois personnes. La duchesse y monta avec MM. de Mesnard et de Bonrecueil ; avant d'arriver au château de ce dernier, où Madame donna rendez -vous à ses amis, il fallut aller demander l'hospitalité au frère d'un légitimiste non moins ardent que son frère dans une opinion tout opposée : on hésitait ; la duchesse trancha la question, et, se présentant chez
son nouvel hôte , lui dit simplement : « Vous êtes républicain, je le sais; mais pour une proscrite, il n'y a pas d'opinion : je suis la duchesse de Berri. » De cette maison, où l'hospitalité ne lui fit pas* défaut, Marie -Caroline gagna le château de M. de Bonrecueil. Elle put y réunir autour d'elle les amis qu'elle avait dû laisser en arrière , et leur déclara formellement son intention de se rendre dans l'Ouest. Des objections ayant été faites à ce hardi dessein, Madame répondit : « Si je sortais de France sans aller dans la Vendée, ces braves populations qui ont donné tant de preuves de dévouement à ma famille ne me le pardonneraient jamais, et je mériterais plus que mes parents les reproches qui leur ont été faits tant de fois. » Elle voulut donc que les préparatifs de son départ se fissent rapidement; M. de Villeneuve, un légitimiste dévoué, se trouvant muni d'un passe -port pour lui, sa femme et sa suite, il fut convenu que la duchesse partirait avec lui, M. de Mesnard et M. de Lorge, ce dernier devant revêtir la livrée et monter sur le siège d'une calèche qu'on se procura, ainsi que des chevaux de poste. Madame partit pendant la nuit. On se dirigea sur Toulouse par Nîmes, Montpellier, Narbonne et Carcassonne, ne s'arrêtant qu'une fois par jour pour prendre un repas à la hâte. Les épisodes de ce voyagé à travers la France furent nombreux et singuliers. Au château de Plassac, en Saintonge, le
maître de la maison dût présenter la duchesse comme une cousine venant de loin lui rendre visite. Ailleurs, elle assista au service divin dans . une église de village , au milieu des fidèles assemblés, et y entendit avec une certaine impatience les prières pour le roi Louis-Philippe. Plus tard, lorsque continuant sa route par Saintes, Niort, Fontenay, Lùçon, Bourbon -Vendée, Montaigu, elle eut gagné le château de la Preuille, et s' enfonçant dans le pays , voulut , près de Remouillé , traverser la Maine sur des piles de pierres qui tenaient lieu de pont , Madame tomba dans cinq pieds d'eau, ainsi que le paysan qui la guidait, et ne fut que péniblement tirée de ce danger; difficiles épreuves qui en précédaient d'autres bien plus graves, bien plus périlleuses encore. Enfin, Marie -Caroline, conduite à cheval par M. de La Roche -Saint-André, atteignit la métairie des Mesliers, dont elle fit, pour ainsi dire, son quartier général.
Quoique la police du gouvernement ne le servît pas alors aussi activement, aussi intelligemment qu'elle aurait pu le faire, on s'étonnerait, à bon droit, de la facilité avec laquelle la duchesse put ainsi parcourir , sans prendre aucune précaution de costume, toute une moitié de la France, qu'elle avait officiellement visitée trois années auparavant, si la fuite précipitée du Carlo Alberto- , et la persuasion des autorités marseillaises que Madame
était à son bord, n'avait singulièrement facilité le rapide voyage de cette princesse. L'illusion des agents du gouvernement dura jusqu'au 14 mai : un bateau à vapeur, le Sphinx, que Ton avait mis à la poursuite du navire sarde, l'atteignit enfin et le captura. Cinq passagers seulement s'y trouvaient alors, au nombre desquels une femme qui prenait le nom de Rosa Staglieno, veuve Ferrari. Cette femme était blonde, de taille moyenne ; son apparence extérieure contrastait avec l'individualité qu'elle voulait représenter. Les officiers du Sphinx la prirent pour la duchesse de Berri ; et lorsque le Carlo Alberto fut remorqué jusqu'en rade de Toulon, le bruit de la capture de Madame se répandit aussitôt avec la rapidité de F éclair. Quant aux passagers, qui n'étaient autres que MM. de Saint- Priest, de Kergorlay fils, Adolphe de Bourmont et Sala, des ordres venus de Paris les firent conduire à Marseille sur le Nageur, à bord duquel ils avaient été transportés. Mais le Carlo Alberto fut dirigé sur Ajaccio avec l'inconnue dont le signalement transmis aux Tuileries avait ddnné au roi Louis-Philippe l'occasion d'exprimer en canseil des ministres ses intentions, généreuses alors, relativement à Madame. Marie -Caroline devait, suivant ses premières et formelles instructions, être immédiatement reconduite en Ecosse sans interrogatoire,* sans procédure. La frégate qui allait transporter la prétendue
veuve Ferrari était même sur le point d'appareiller, lorsque M. d'Houdetot, aide de camp du roi, arriva en rade d'Ajaccio, et se présenta devant la captive, qu'il reconnut bientôt pour M ,le Mathilde Lebeschu, fidèle jusqu'à la fin au rôle qu'elle avait joué. Plus tard, tous les passagers du Car h Alberto devaient être réunis dans le même procès qui fut évoqué au mois de mars 1833 par la cour d'assises de Montbrison. Mais le doute sur l'individualité de la soi- 1 disant Rosa Staglieno avait duré assez longtemps pour protéger le voyage de Marie-Caroline et lui permettre désormais d'atteindre sans danger cette métairie vendéenne où couvait la guerre civile.
La lettre suivante, adressée au marquis de Coislin, avait précédé l'arrivée de la duchesse de Berri dans les provinces de l'Ouest :
« Que mes amis se rassurent, je suis en France , et bientôt dans la Vendée \ c'est de là que vous parviendront mes ordres définitifs ; vous les recevrez avant le 25 de ce mois. Préparez-vous donc ; il n'y a eu qu'une méprise et une erreur dans le Midi ; je suis satisfaite de ses dispositions, il tiendra ses promesses. Mes fidèles provinces de l'Ouest ne man-
quent jamais aux leurs; dans peu, toute la France sera appelée à reprendre son ancienne dignité, à recouvrer son ancien bonheur. »
Un ordre de prise d'armes suivit de près cette lettre. Transmis par M. Guibourg, avocat nantais , au nom de la régente , cet ordre était ainsi conçu :
« D'après les rapports qui m'ont été adressés sur les provinces de l'Ouest et du Midi, mes intentions sont qu'on prenne les armes le 24 de ce mois ; j'ai fait connaître partout mes ordres à cet égard, et je les transmets aujourd'hui à mes provinces de l'Ouest.
€ Saintonge, 15 mai 1832.
Marie-Caroline. »
Mais les dispositions de la Vendée s'étaient modifiées en présence de l'avortement complet de cette insurrection du Midi sur laquelle on avait tant compté. La fraction militaire du parti légitimiste, celle qui avait appelé de tous ses vœux la tentative armée à laquelle la régente la conviait ouvertement aujourd'hui, semblait elle-même frappée de stupeur. Ainsi , des douze chefs qui devaient commander les douze divisions , dont M. de Charette avait la direction supérieure, sept déclarèrent que, si personnellement , leur sang était prêt à couler en toutes circonstances pour la cause de Henri V, il
n'en était pas tooing vrai que la Vendée ne devait se lever que dans la double hypothèse d'un soulèvement général du Midi ou d'une invasion étrangère , et qu'ils ne voulaient pas assumer la responsabilité terrible d'entraîner leurs paysans dans une entreprise qui ne serait bientôt plus qu'une échauffourée sanglante. Un mépioire rédigé dans ce sens fut même transmis à la duchesse de Berri par les soins de M. de Goislin 5 il renfermait Jes passages suivais, dont les curieux détails jettent une vive lumière 6ur eet épisode historique de la dernière guerre vendéenne : « L'armement est loin d'être ce qu'il faudrait qu'il fût pour soutenir avantageusement la guerre ? il pe compose de fusils jetés sur la côte par les Anglais pendant la première révolution, et à l'époque des Cent -Jours. Les derniers seuls sont en état de service ; mais une partie de ces armes est à peu près perdue , faute de soins et par la nécessité où on a été de les cacher, tant sous le ministère Decazes que depuis la révolution de 1830. De plus, quelques-uns de ceux qui en avaient, les ont vendues, soit pour en avoir le prix , soit pour les changer contre des fusils de chasse. L'armement actuel n'est donc composé que de vieux fusils anglais et d'un assez grand nombre de fusils de chasse , ce qui augmente beaucoup la difficulté de la distribution des cartouches , surtout pendant les affaires. La poudre manque encore bien plus que
les* fusils; depuis la révolution de 1830, on ne s* en est procuré dans nos départements qu'avec la plus grande peine , et livre par livre. Les patrouilles et les visites domiciliaires ont nécessité de grandes précautions pour que ces poudres ne fussent pas trouvées dans les maisons; on les a cachées dans des arbres creux , dans des barges de fagots , de foin, etc. L'humidité a causé des pertes bien fâcheuses, et il faut le dire franchement , parce que c'est la vérité , et qu'il importe que Madame et son conseil le sachent , dans la plupart des divisions, il ne reste plus de quoi soutenir la guerre pendant quinze jours. Lorsque nous avons pris les armes , en 1815 , nous étions dans la même position ; mais alors nous comptions, et pouvions compter sur l'assistance de l'Angleterre, maîtresse de la mer, tandis qu'aujourd'hui nous n'avons rien à espérer. Tous les chefe connaissent cette position ; les propriétaires fidèles et dévoués la connaissent aussi, et chacun sait que , dans cet état , nous ne pouvons agir avee quelqu'espoir de succès , qu'appuyés par les armées européennes qui, en attaquant la frontière de la France, forceraient Philippe à retirer de nos départements une partie des troupes de ligne
qui s'y trouvent et qui sont très -nombreuses
Nous supplions Madame de prendre ces observations en considération, et la prions de ne pas s'en rapporter à ces gens qui lui ont raconté de nos
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contrées tout le contraire de ce que nous les avions
chargés de lui dire »
La lecture de ce mémoire étonna Marie-Caroline, tout en produisant sur elle l'impression la plus douloureuse. Les chefs vendéens n'étaient donc pas unanimes dans leur manière d'apprécier la situation. Il y avait donc aussi parmi eux un parti du mouvement et un parti de la résistance. La duchesse répondit aussitôt au mémoire de M. de Coislin : « J'ai lieu de m'affliger des dispositions contenues dans la note que vous m'avez envoyée : vous vous ^appellerez, monsieur, le contenu de vos dépêches; ce sont elles , ainsi qu'un devoir que je considérai comme sacré, qui m'ont décidée à me confier à la loyauté reconnue de ces provinces. Si j'ai donné l'ordre de prendre les armes le 24 de ce mois, c'est sûre de votre participation, c'est d'après des notes positives du Midi et de plusieurs points de la France. Je regarderais ma cause comme à jamais perdue , si j'étais obligée de fuir ce pays, et j'y suis naturellement amenée, si une prise d'armes n'avait lieu immédiatement. Enfin, je n'aurai donc d'autre ressource que d'aller gémir loin de la France, pour avoir trop compté sur les promesses de ceux envers lesquels j'ai tout bravé pour remplir les miennes! Je l'avoue, privée des lumières de M. le maréchal, il m'en coûte de prendre une telle résolution sans lui ; mais j'ai l'assurance qu'il sera à son poste ,
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s'il n'y est déjà. J'aurais désiré suppléer à ses conseils par les vôtres ; mais le temps me manquait , et j'ai dû faire un appel à votre dévouement et à votre zèle. L'ordre envoyé dans toute la France de prendre les armes le vingt- quatre de ce mois demeure donc exécutoire pour l'Ouest. Il me reste maintenant, monsieur, à appeler votre attention sur l'armée , c'est elle qui assurera nos succès ; c'est donc un devoir que d'employer vis-à-vis d'elle tous les moyens de suggestion possibles. Vous aurez soin de répandre, deux jours à l'avance, mes proclamations et mes ordonnances. Vous ne vous porterez à des voies de fait contre elle qu'après avoir employé tous les moyens de conciliation. Telles sont mes volontés positives. Je vous prie de faire parvenir le plus tôt possible cette lettre à ceux qui ont signé celle que vous m'avez envoyée. le n'ai pas besoin, monsieur le marquis, de vous dire combien je compte sur le dévouement dont vous m'avez donné déjà tant de preuves , et qui devient si nécessaire dans ce moment décisif. »
Il faut le dire , du reste, l'attitude réservée et expectante de quelques-uns des chefs vendéens , coïncidait avec les timides avis du comité royaliste de Paris. Divisé lui-même en deux fractions, l'une décidée à agir, l'autre disposée à temporiser, il réunissait dans son sein un certain nombre d'hommes parlementaires qui firent pencher la balance du
.côté de la prucjenoe et de la temporisation, sans songer que, dans certaines conditions données, il est souvent plus prudent et plus sage de laisser à l'impulsion toute sa force, que de chercher à entraver d'une façon inopportune l'action des rouages déjà mis en mouvement. M. Berryer, le grand orateur légitimiste, fut chargé de se faire auprès de M n,e la duchesse de Berri l'écho de cette politique hésitante. Personne assurément ne pouvait plus que lui en devenir l'éloquent interprète, et bientôt on lut dans certains journauxde Paris: «M. Berryer est parti pour la Bretagne où il va plaider la cause d'un chef de bande devant la cour d'assises de Vannes. »
Il partit en effet, et arriva à Nantes le 22 mai. Le maréchal de Bourmont s'y trouvait déjà. Tous deux s'abouchèrent. Le maréchal était vivement frappé de la facilité avec laquelle avait été comprimée la tentative légitimiste de Marseille. Les hésitations de quelques-uns des chefs vendéens le troublaient également. Les paroles de M. Berryer ne pouvaient qu'accroître encore les doutes qui venaient assaillir son esprit. Le comité de Paris, dont ce dernier était l'organe, pensait qu'il n'y avait aucun espoir sérieux à fonder sur cette insurrection, et l'opinion des notabilités royalistes qui le composaient devait avoir une grande influence sur les décisions du maréchal. Il en fut effectivement ainsi; M, de Bout-
mont avait reçu Tordre relatif à la prise d'armes que la régente Marie -Caroline fixait au 24 înaL Sa longue conversation avec M. Berryer eut pour effet immédiat de l'engager à prendre sur lui de faire parvenir aux chefs vendéens cet avis qui avait toute la portée d'un contre-ordre, et était daté de Nantes, le 22 mai , à midi : « Retardez de quelques jours l' exécution des ordres que vous avez reçus pour le 24 mai, et que rien d'ostensible ne soit fait avant de nouveaux avis ; mais continuez à vous préparer. » Quelques jours plus tard , le maréchal , comprenant que la volonté de la duchesse était désor^ mais immuable , regrettait vivement d'avoir cédé à ee premier mouvement. Dans de pareilles circonstances, tout ajournement devient mortel, en effet, mais le mal était désormais irréparable.
Ce même jour, à deux heures, M. Berryer s'éloignait de Nantes dans une voiture de louage dont le cocher, pour toute indication, avait reçu l'ordre de suivre un paysan monté sur un cheval gris qui marchait à dix pas en avant, sans même regarder derrière lui et paraître s'inquiéter de la voiture qui le suivait. Comme bien d'autres épisodes de cette dernière des guerres civiles de l'Ouest , ce voyage de M. Berryer à travers les campagnes vendéennes appartient aussi bien au roman qu'à l'histoire : après plusieurs heures de marche, le paysan s'arrêta devant une auberge de village ; il descendit
de cheval et continua sa route à pied, suivi de M. Berryer, également descendu de sa voiture, après avoir recommandé au cocher de l'attendre jusqu'au lendemain à six heures du soir.. Bientôt le guide entra dans une maison isolée où une femme seule vaquait aux soins du ménage. « Voilà un monsieur qu'il faut conduire » , dit laconiquement le paysan; « c'est bien, on le conduira » , répondit la maîtresse de la maison ; et le guide sortit aussitôt. Après un silence de trois quarts d'heure, le maître du logis arriva. Sa femme lui montra l'étranger, en répétant littéralement la phrase prononcée d'abord par Je paysan. Le Vendéen jetant alors sur son hôte un coup d'œil investigateur et rapide*, s'avança respectueusement vers M. Berryer, et lui fit subir un petit interrogatoire complet , quoique sommaire* 1 , qu'il termina en lui disant, avec une finesse naïve : « Si monsieur voulait me montrer les papiers qu'il a sans doute , je lui dirais bien s'il peut voyager tranquille dans notre pays. » M. Berryer les montra, et, dix minutes après, les chevaux ayant été amenés , il s'éloigpait , précédé par un garçon de ferme, guide non moins silencieux que son premier conducteur.
A huit heures du soir, les voyageurs arrivèrent à la porte d'un bâtiment moitié château moitié métairie , dont le maître , chef vendéen , se reposait déjà des fatigues d'une journée consacrée tout
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entière à des rendez-vous relatifs à la prise d'armes. Il ne put recevoir l'envoyé du comité de Paris ; mais un parent le suppléa, et, lorsque M. Berryer eût fait connaître la mission dont il était chargé auprès de Marie-Caroline, il se proposa lui-même pour servir de guide. Ils partirent dès que la nuit fut venue ; cette fois les précautions à prendre étaient d'autant plus grandes , qu'on se rapprochait davantage des lieux habités par Madame. Un paysan bien monté et servant d'éclaireur marchait à deux cents pas devant eux ; un second suivait à la même distance. De temps en temps , un cri particulier se faisait entendre ; et, dans le silence de la nuit, un autre retentissait au loin , véritable écho du premier. Il arriva unmoment où cet écho fidèle ne retentit pas dans l'espace. Les cavaliers s'arrêtèrent sans que M. Berryer en sût la cause , puis , se portant rapidement en avant, trouvèrent leur éclaireur indécis à un endroit où le chemin bifurquait. Son cri n'avait été répété ni de l'un ni de l'autre des deux côtés de la route. Il y avait donc des troupes dans le voisinage, et en effet, au bout de quelques instants, un bruit de pas cadencés se fit entendre dans le lointain; il se rapprocha ; les voyageurs purent voir luire dans l' ombre les baïonnettes d'une de ces colonnes mobiles qui, depuis quelques jours, parcouraient le pays en tous sens. Certes le danger était grand ; le moindre bruit eût pu trahir la présence des deux envoyés
royalistes; mais la colonne passa sans les apercevoir, et ils continuèrent leur.route.
Bientôt, pénétrant dans des taillis où les chevaux furent laissés à la garde des deux paysans , M. Berryer et son guide traversèrent assez péniblement un marais qui. s'étendait à la lisière du bois. Le courage ne pouvait leur faire défaut en ce moment décisif, car, au delà du marais, apparaissait la silhouette de cette humble métairie des Mesliers, qui abritait une mère dont le dévouement devait, au milieu d'une époque égoïste, sceptique , froidement matérielle , passer à bon droit pour de l'héroïsme. Le chef vendéen heurta la porte d'une façon particulière ; une vieille femme ouvrit, et le compagnon de M. Berryer demanda à voir « M. Charles » , en ajoutant qu'une personne venant de Paris désirait beaucoup lui parler. « Il dort, répondit la vieille Vendéenne, mais il a dit de l'avertir si quelqu'un venait; je vais le réveiller. » On entra dans la salle basse de la pauvre métairie, et, au bout de quelques instants, l'humble garde du corps de la mère de Henri V, revint annoncer que « M. Charles » était prêt à recevoir M. Berryer. Ce dernier suivit donc la vieille femme , et franchit derrière elle un escalier extérieur conduisant à la petite chambre qu'habitait la duchesse. Quelques minutes après, l'envoyé du comité de Paris se trouvait en présence de Madame.
Étendue sur un lit de bois blanc dont la grossièreté contrastait singulièrement avec les draps de fine batiste dans lesquels elle était couchée , couverte d'un tartan écossais aux couleurs bariolées , portant sur la tête la coiffe de laine des femmes du Bocage, Marie -Caroline se souleva à demi en voyant entrer M. Berryer , et lui fit signe de s'asseoir sur une chaise qui, avec la table couverte de papiers au milieu desquels on apercevait deux pistolets tout armés , formaient l'ameublement de cet étroit réduit. Quelle entrevue et que d'émotions diverses devaient, indépendamment de leur volonté, assaillir les deux acteurs d'une telle scène ! Assurément, jamais audience aux Tuileries n'avait eu pour eux un pareil caractère de solennité et de grandeur.
L'entretien dans lequel toute la question de la Vendée fut discutée, approfondie, absorba la majeure partie de la nuit. M. Berryer plaida la cause de la raison et de la paix , Madame , celle de l'héroïsme et de la chevalerie. Il était difficile qu'ils s'entendissent. M. Berryer, éloquent et persuasif comme toujours, crut cependant avoir convaincu la duchesse , mais jaipais il n'avait eu à combattre un adversaire aussi ingénieux dans ses répliques : « Mes amis de Paris , disait-elle, ne connaissent pas l'état des choses; ils n'en sont informés que par ceux qui sont opposés au mouvement. A mon
arrivée ici, ils m'ont offert argent et vaisseaux pour m'embarquer; eh bien! je leur ai répondu : Oui, comme vous avez fait au duc de Bourbon en 1815; et si, au lieu de partir, il fût resté dans le pays, quinze jours après , il eût été à la tête de toute la
Vendée, qui alors, eût fait de grandes choses »
Cette conversation , dans laquelle la duchesse montrait une agitation presque fébrile, dura jusqu'à quatre heures du matin; Marie -Caroline paraissait alors devoir céder aux raisons habilement développées par son interlocuteur. M. Berryer se retira, en offrant de faciliter le départ de la princesse pour laquelle on s'était procuré un passe-port. Il devait même s'arrêter à un endroit convenu pour y attendre Madame; mais le lendemain il recevait, au contraire, une lettre par laquelle Marie -Caroline lui disait que sa retraite serait honteuse, et qu'elle voulait décidément courir la chance des armes, car elle avait enchaîné trop d'intérêts aux siens pour se soustraire seule aux conséquences de sa descente en France, et les laisser peser sur les autres. M. de Mesnard adressait en même temps à M. Berryer un billet ainsi conçu : « Resté seul près de Madame, dans l'incertitude où l'a laissée votre conversation, ma position est assez délicate. Je déclare que je n'ai pas dit un seul mot à Son Altesse Royale qui ait pu influencer son opinion; sa décision est la suite de ses propres réflexions,
et émane entièrement de son cœur noble et courageux. Elle vient de m'en faire part. Je n'y ai contribué en rien; mais j'avoue que j'y applaudis. » Et le maréchal Bourmont recevait également, le 25 mai, la lettre suivante, signée «Marie-Caroline, régente de France » : « Ayant pris la ferme détermination de ne pas quitter les provinces de l'Ouest, et de mè confier à leur fidélité depuis si longtemps éprouvée, je compte sur vous, mon bon ami, afin d'adopter toutes les mesures nécessaires pour la prise d'armes qui aura lieu dans la nuit du 3 au 4 juin. J'appelle à moi tous les gens de courage; Dieu nous aidera à sauver notre patrie ; aucun danger, aucune fatigue ne me décourageront; on me verra paraître au premier rassemblement. » Le maréchal dut donc faire rapidement connaître à tous les chefs vendéens les formelles intentions de Madame, relativement à la prise d'armes; mais le contre -ordre, qu'il avait donné quelques jours auparavant, avait jeté le trouble et la désorganisation parmi les bandes royalistes; un autre incident non moins grave devait aussi porter un coup bien fatal à l'insurrection vendéenne.
Le général Dermoncourt, qui commandait le département de la Loire -Inférieure sous les ordres du général Solignac placé à la tête de la douzième division militaire, ayant reçu divers rapports lui présentant le château de La Chaslière comme un n. 5
centre important des opérations légitimistes , résolut d'y faire une descente. Le 28 mai, à dix heures du soir, trois détachements se dirigeaient, par son ordre, sur le château appartenant à la famille de Laubépin. Lui-même conduisait un de ces détachements ; et l'investissement de La Chaslière fut exécuté avec tant de rapidité, que le maître de la maison, M. de Laubépin, ancien intendant militaire, qui se disposait à fuir au moment où les soldats entouraient sa demeure, se vit contraint de rentrer au château dont la porte se referma sur lui, tandis que son frère ne parvenait à se dérober aux poursuites qu'en abandonnant rapidement le cheval qu'il allait monter. Le général Dermoncourt s'était muni d'un mandat d'amener; il fit enfoncer la porte du château, y pénétra, et ordonna de minutieuses recherches qui, d'abord, n'aboutirent qu'à l'arrestation de M. de Laubépin , retiré dans une de ces cachettes inventées par le moyen âge au profit des guerres civiles modernes, mais bientôt amenèrent un résultat de la plus haute importance : des grenadiers, en visitant un cellier, trouvèrent trois bouteilles remplies de papiers. Ces bouteilles furent aussitôt apportées au général et brisées sous ses yeux en présence du maître de la maison, singulièrement troublé de cette découverte. Elles contenaient, en effet, le plan de campagne tout entier des légitimistes de l'Ouest, de Paris et du Midi, et
la correspondance, lettres, notes, billets en chiffres, de la duchesse de Berri avec les principaux chefs de l'insurrection. Cette correspondance faisait connaître que le soulèvement général était fixé à la nuit du 3 au 4 juin.
Ainsi tous les projets des légitimistes se trouvaient d'avance connus et déjoués. Le contre-ordre avait doublement porté ses fruits, d'abord en décourageant les chefs royalistes , et ensuite en facilitant les compromettantes découvertes de La Chaslière ; cependant, fidèles au rendez-vous d'honneur qui leur avait été assigné, les Vendéens opérèrent dans la nuit du 3 au 4 juin leur mouvement insurrectionnel ; mais ce mouvement, privé d'ensemble, ne produisit que des bandes, sans former nulle part un corps d'armée. Vainement de courageux efforts furent-ils tentés sur plusieurs points , et ce vieux, sol des guerres civiles s'abreuva-t-il du sang généreux dont il semblait encore altéré, tous les rassemblements légitimistes, ne s' appuyant qu'incomplètement l'un sur l'autre, furent successivement dispersés. On se battit à Maisdon, à Riaillié, à la Caraterie. An village dû Chêne, près duquel M. de La Roberie avait opéré sa jonction avec M. de Charette, il y eut un très-grave engagement où , des deux côtés , on . fit assaut de sang-froid et de courage. A la Pénissière-de-la-Cour, château situé à une lieue et demie de Clisson, une cinquantaine de Vendéens tinrent
en échec, pendant toute une nuit , les troupes de ligne envoyées pour les réduire , et la défense de cette poignée d'hommes présenta un singulier caractère d'acharnement énergique : deux fois tes soldats étaient arrivés jusqu'à vingt pas des murs de la Pénissière , deux fois il avaient été forcés de se replier sous une .fusillade terrible et incessante; alors, s'approchant du château d'un côté où" l'absence d'ouvertures empêchait les assiégés de tirer sur eux, quatre hommes accompagnés d'un maçon parvinrent, en appliquant une échelle, à monter jusqu'au toit dont ils découvrirent une portion suffisante pour lancer dans l'intérieur des matières enflammées. Bientôt un violent incendie éclatait audessus de la tête des défenseurs de la Pénissière, et cependant la fusillade continuait toujours, animée par les fanfares guerrières de deux clairons qui ne cessèrent de jouer durant cette nuit sinistre. Une dernière fois, les soldats s'avancèrent, portant des torches et du bois sec ; tout cela fut jeté dans l'intérieur du château par les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée, que les sapeurs avaient enfoncées; désormais, les intrépides Vendéens allaient avoir l'incendie au-dessous comme au-dessus de leurs têtes; Ils prirent alors un dernier parti, parti désespéré, qui sauva la plupart sd'entre eux : tandis que huit des leurs se dévouaient à soutenir l'attaque des assaillants, les autres perçant le mur
de la façade opposée à celle que les soldats attaquaient, s'élancèrent au pas de course et clairon en tête vers l'extrémité dû jardin dont ils franchirent la haie sous un feu de mousqueterie qui leur tua trois hommes. Leurs huit compagnons, demeurés dans l'ardente fournaise qui les enveloppait, s'étaient retirés sous une sorte de voûte formée par la muraille, résolus à se défendre jusqu'à la mort. Leplancher s'affaissa Sans les atteindre, et leurs adversaires, les croyant anéantis au milieu des tourbillons de flammes, cessèrent un combat où, d'un côté, les combattants semblaient absolument faire défaut. Protégés par la nuit, les huit Vendéens, se laissant glisser le long des murs, parvinrent ainsi, en gagnant la campagne , à se soustraire au sort terrible qui les attendait. Héroïque et prodigieux exemple de résistance dont le récit reporte l'imagination vers ces grandes guerres de la Vendée, dont celle-ci ne présente, grâce à un certain enchaînement de circonstances , qu'une image fort affaiblie.
Cependant, que devenait Marie -Caroline au milieu de ces conflits sanglants , de ces scènes douloureuses et terribles? Au combat du Chêne, retirée dans une ferme peu distante du champ de bataille, elle y pansait les blessés , aidée dans ses œuvres de dévoûment par M lle Eulalie de Kersabiec. Le lendemain de cette affaire, les troupes ayant dirigé
des reconnaissances sur la métairie qui abritait Madame, elle dut se réfugier à la hâte dans un fossé profond recouvert de broussailles} partageant presque toujours l'existence matérielle des paysans qui lui offraient leur loyale hospitalité, nourrie de lait et de pain grossier, couchant sur la dure et même dans les bois, elle passa par toutes les épreuves d'un soldat dans cette guerre de partisans et d'embuscades , dans cette guerre, pour ainsi dire romanesque, où elle renouvelait la tentative de Charles- Edouard avec une témérité si virile, mais trop héroïque pour être bien comprise et dignement appréciée au milieu d'une époque abâtardie. Certes! Marie-Thérèse ne s'est jamais montrée plus énergique, n'a jamais bravé autant de dangers, et cependant quelle grande figure dans l'histoire !
Après la dispersion des bandes légitimistes , la vie errante de la duchesse offrait des périls bien plus graves qu'avant la prise d'armes. Quatre départements : les Deux-Sèvres, la Vendée, la Loire- Inférieure et Maine-et-Loire venaient d'être mis en état de siège; les mesures les plus sévères étaient prises par le gouvernement pour atteindre et arrêter les fauteurs de cette insurrection , et des colonnes mobiles sillonnaient le pays en tous sens ; la situation de Marie -Caroline devint insoutenable. Les angoisses des journées passées dans des métairies qu au fond des bois; les marches de nuit si fati-
gantes et gi dangereuses; toutes ces épreuves enfin , courageusement supportées , et durant lesquelles l'unique mais entière satisfaction de la princesse était d'inspirer de nobles, de rares sentiments de fidélité à ces .paysans vendéens parmi lesquels il ne se trouva pas un traître, à ces hôtes rustiques qui eurent pour elle les attentions les plus délicates, les plus touchantes; toute cette existence, en un mot, qui, ne pouvant plus être une héroïque page d'histoire, dégénérerait en aventure et en roman, devait désormais et le plus tôt possible prendre une fin que la santé de la duchesse eût exigée quand bien même le salut de sa vie ne l'eût pas impérieusement commandé.
Les amis de Madame savaient que la ville de Nantes n'était pas favorable à sa cause, et que, bien moins que partout ailleurs , le gouvernement croirait devoir l'y chercher. On se rapprocha donc peu à peu de cette ville où un asile impénétrable et sûr avait d'avance été disposé pour recevoir Marie- Caroline. Elle partit de la commune de laChevrolière le samedi 9 juin 1832, qui se trouvait être un jour de marché. Déguisée en paysanne, ainsi que M lIc Eulalie de Kersabiec, marchant à côté d'elle au milieu d'un groupe de paysannes véritables, elle franchit pieds pus les trois lieues et décrie qui la séparaient de Nantes, où elle trouva l'hospitalité fidèle ménagée d'avance à ses infortunes.
Ainsi se termina cette dernière insurrection vendéenne. On s'est demandé si la courageuse tentative de la duchesse de Berri avait quelques chances sérieuses de succès, comme d'ardentes amitiés le lui avaient prédit , comme sa vive imagination le lui avait fait croire. S'il s'agit d'un succès immédiat, complet, décisif, on peut hardiment répondre par la négative à cette question de politique conjecturale. Mais si, au contraire, on suppose que la présence de Marie -Caroline sur le sol de la Vendée eut, en provoquant une prise d'armes générale, spontanée, favorisé un mouvement semblable dans le Midi , dont les villes principales, Marseille, Nîmes, Toulouse, renfermaient un grand nombre de légitimistes, il est certain que le soulèvement des départements de l'Ouest, coïncidant surtout avec une émeute républicaine à Paris , eût créé pour le gouvernement de Louis- Philippe, non pas seulement des difficultés passagères , mais de véritables dangers. Il ne faut point oublier, en effet, lorsqu'on apprécie cet incident historique, que la prise d'armes du Midi, celle de la Vendée, et une tentative insurrectionnelle à Paris devaient, par leur simultanéité , concourir au but qu'on se proposait : le renversement de la monarchie de 1830. Il est utile aussi de se rappeler que , pendant toute la durée .du gouvernement de la Restauration, une organisation militaire secrète, en divisions, capitaineries
et paroisses , avait été maintenue dans les départements de l'Ouest, et entretenait une armée vendéenne prête à agir au besoin. Les états et contrôles concernant cette organisation occulte ont été trouvés depuis la révolution de juillet et ne peuvent .laisser aucun doute à cet égard. On sait que des chefs royalistes avaient proposé d'enlever Charles X au moment où il se retirait lentement sur Cherbourg; et si cette tentative n'eut pas lieu, ce fut uniquement par suite de la lassitude politique du vieux roi et des refus formels qui en furent la conséquence.
Le général Dermoncourt, qui a laissé un écrit sur la guerre civile de 1832, évalue à soixante ou soixante -dix mille le chiffre des enrôlements pour les départements de l'Ouest insurgés ; il le porte à vingt mille pour le seul département de la Loire- Inférieure. On comprend combien cette insurrection eût été menaçante si la prise d'armes avait eu lieu sans contre -ordre. Le général l'avoue implicitement lui-même en disant : « Si Marie -Caroline avait pu rassembler seulement cinq. ou six mille hommes (et, quarante jours plus tôt, cela était très-possible) ses amis et ennemis qui hésitaient se fussent décidés, et on ne dirait peut-être pas aujourd'hui que son entreprise était une folie. »
Ajoutons que" si l'héroïque attitude de la duchesse de Berri, en cette circonstance, était bien faite pour
frapper et émouvoir tout ce qui portait alors une épée, on peut dire aussi qu'elle méritait une fortune meilleure, un sort moins péuible, moins rigou^ reux!
Le gouvernement du roi Louis -Philippe venait d'échapper à un danger considérable , danger de guerre civile écarté par un hasard , et auquel il n'avait pas, dans le principe, attribué toute sa gravité réelle. D'autres périls, d'autres épreuves le menaçaient encore.
Ce fut d'abord la mort de Casimir Périer : depuis quelque temps, la santé du laborieux ministre ne répondait plus aux efforts de sa puissante volonté. Une pensée aussi vigoureuse ne peut pas habiter longtemps un corps débile. L'influence cholérique qui décimait Paris hâta certainement la fin de ce grand défenseur de l'ordre, de cet illustre champion du principe d'autorité. Il avait accompagné le duc d'Orléans dans une visite que ce prince fit courageusement aux hôpitaux pendant les plus meurtrières journées de la terrible épidémie , et il en avait rapporté de dangereuses impressions. Dès lors, la maladie d'entrailles qui le tourmentait prit
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un caractère très -alarmant; peu de jours après, Casimir Périer succombait, et le bruit de sa mort avait en Europe un immense retentissement, car si quelquefois les cabinets européens s'étaient sentis blessés de son attitude hautaine , du moins les rassurait-il toujours par sa courageuse fermeté. Un fait bien significatif et bien honorable pour sa mémoire, c'est que le simple énoncé d'une amélioration sensible , quoique passagère , dans Tétat de sa santé fit monter rapidement les fonds publics et provoqua une hausse importante sur. les marchés principaux du monde civilisé.
Les funérailles de Casimir Périer furent avec raison entourées d'une pompe exceptionnelle, mais l'un des plus sérieux honneurs qui. pussent être rendus à ce grand ministre , nous le trouvons dans les paroles que Royer-Collard prononça sur sa tombe ; MM. Dupin,Bérenger, Bignon, de Choiseul avaient successivement et diversement apprécié les hautes aptitudes de Casimir Périer; Royer-Collard s'avança et dit à son tour : « Comment M. Périer s'estil élevé tout d'un coup au premier rang des hommes d'État? A-t-il gagné des batailles, ou bien a-t-il lentemept illustré sa vie par d'importants travaux? Non 5 mais il avait reçu de la nature la plus éclatante des supériorités et la moins contestée, un caractère énergique jusqu'à l'héroïsme, avec un esprit doué de ces instincts merveilleux qui sont
comme la partie divine de l'art de gouverner. La Providence l'avait marqué de ce double signe ; par là il lui fut donné de prévaloir entre les hommes de son temps, quand son heure serait venue. Il ne Fallait pas moins que les circonstances extraordinaires où nous vivons pour révéler à la France , à l'Europe, à la postérité, cette haute- vocation de M. Périer; jusqu'à ces derniers temps nous l'ignorions, il l'ignorait lui-même. L'orateur de la liberté constitutionnelle devenu homme d'Etat et chef du cabinet dans une révolution qu'il n'avait point appelée, il Ta souvent dit, et je l'en honore, sa probité généreuse et la justesse de son esprit lui font aussitôt comprendre que, si l'ordre est la dette de tout gouvernement, c'est surtout la dette d'un gouvernement nouveau pour qui l'ordre est* la garantie la plus efficace de sa sincérité au-dehors comme de son affermissement au-dedans% L'ordre est donc la pensée de M. Périer; la paix en sera le prix , il se dévoue à cette grande pensée. Je dis qu'il se dévoue: là pst l'héroïsme. A tout risque , il veut sauver Tordre, sans considérer s'il se perd lui-même, sans trop compter sur le succès, sans détourner son regard vers la gloire qui devait être sa récompense. Dans cette noble carrière , soutenu par les vœux, par la confiance, par les acclamations "presque unanimes de son pays, il a combattu, jusqu'au dernier jour, avec une intrépidité qui ne s'est jamais démen-
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tie ; quand ses forces ont été vaincues, son âme ne
l'a point été Il a succombé trop tôt : que les
bons citoyens, que les amis de l'humanité qu'il av^it ralliés achèvent son ouvrage. Élevons sur sa tombe le drapeau de l'ordre, cetera le plus digne hommage que nous puissions rendre à sa mémoire. » Dans la bouche d'un homme tel que Royer-Colîard, la louange dont il était sobre avait une saveur particulière, et cette appréciation d'un caractère et d'un système, tout en honorant le ministre, était de nature à jeter sur ses actes une lumière bien précieuse pour l'histoire.
Casimir Périer, un mois environ avant sa mort, s'était, tout en conservant la présidence du conseil, vu, sur sa propre indication , remplacer au ministère de l'intérieur par le comte de Montalivet , et ce dernier avait échangé contre le portefeuille de l'intérieur celui de ^instruction publique confié à M. Girod (de l'Ain), changements partiels qui préludaient à une modification radicale dans le personnel du cabinet La perte de Casimir Périer n'était, du reste, qu'un incident déplorable, qu'une grave difficulté pour le gouvernement de Louis-Philippe, en regard des périls matériels qui le menaçaient de deux côtés à la fois. Ces dangers étaient, en effet, d'uûe double nature ; ils venaient simultanément du parlement et de la rue.
Dans la chambre des Députés, le parti du mouve-
fr^
ment, comme on disait alors, parti qui se composait de toutes les nuances de la gauche , depuis Laffitte et Odilon Barrot jusqu'à Garnier-Pagès et Cabet, frémissant d'impatience de voir l'idée révolutionnaire et démocratique de juillet se transformer peu à peu en idée gouvernementale et pratique, venait d'imaginer un moyen infaillible de donner au pouvoir une leçon sévère : pendant toute la durée de la session qui finissait, on avait bien attaqué, foudroyé du haut de la tribune, le système politique dont Casimir Périer était l'expression vivante, et qui avait su créer et conserver une majorité parlementaire ; mais ces attaques n'avaient pas produit assez d'effet. Elles ne suffisaient plus : il fallait frapper un coup plus fort. Comment et avec quelle vigueur ce coup serait-il porté? Toute la question était là , question assez grave, assez importante pour -pouvoir diviser profondément ces hommes dont les uns étaient complètement, sérieusement factieux, dont les autres ne voulaient être factieux qu'à demi. Et d'abord quelle formule emploierait-on pour accuser et flétrir les actes du gouvernement? protestation, adresse au roi, ou compte-rendu aux électeurs? Ce point fut longtemps médité et discuté. Une protestation semblait compromettante au plus haut degré , car c'était précisément la forme employée après les ordonnances de juillet, et une révolution s'en était suivie. L'adresse au roi parais-
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sait insuffisante , et il est certain que , corame dans les gouvernements constitutionnels , les chambres font parvenir régulièrement leurs adresses au souverain en réponse au discours du trône, cette formule, irrégulièrement adoptée par une minorité parlementaire, non-seulement eut manqué de signification sérieuse, mais pouvait même être dédaigneusement répoussée par le roi , au nom de la Charte constitutionnelle qu'il avait jurée. Chaque député ayant, à la rigueur, le droit de rendre compte à ses commettants de ses votes et des actes politiques auxquels il avait pris part , on pouvait facilement écrire un compte -rendu collectif adressé aux électeurs, et , grâce à la rédaction de cette pièce , en faire une sorte d'acte d'accusation contre le gouvernement» Ce fut à cette idée , habilement prudente, que les diverses nuances de la gauche* s'arrêtèrent définitivement.
Mais pour faire entrer dans ce compte -rendu tout ce qu'on y voulait mettre , il fallait rencontrer un rédacteur très-expert : ce rédacteur, l'opposition devait d'autant plus facilement le trouyer, qu'elle le possédait dans ses propres rangs ; c'était M. de Cormenin , ce Tacite du pataphlet , esprit incisif, plume acérée, gentilhomme dont le libéralisme était surtout de la rancune contre l'usurpation de Louis- Philippe, et qui avait attaqué avec tant d'aigreur et d'amertume la liste civile du roi citoyen. M. de
Cormenin rédigea donc un projet de compte-rendu, mais il fut trouvé trop net, trop clair, trop hardi, et M. Odilon Barrot fut chargé de l'atténuer, de l'éteindre. Ce remaniement peu littéraire en fit une œuvre terne et bâtarde , quoique plus appropriée aux idées et au goût de l'opposition dynastique qui formait une des fractions du parti du mouvement.
Le compte -rendu n'avait naturellement qu'un objet : l'amère critique de tous les actes du pouvoir et sa déconsidération aux yeux du pays ; mais c'était au nom du salut de ce même gouvernement qu'on l'attaquait et qu'on le sapait , tactique habituelle des partis. «Les députés soussignés, présents à Paris, dis&it-on dans ce document extra-constitutionnel , convaincus des périls d'un système qui éloigne de plus en plus le gouvernement de la révolution qui l'a créé, regardent, dans la situation actuelle de la France, comme le plus impérieux de leurs devoirs de rendre compte à leurs commettants de leurs principes et de leurs votes. S'il n'a pas été en leur pouvoir de ramener le gouvernement aux conditions de sa propre conservation, il est du moins en leur pouvoir de signaler le danger 1 . » La forme solennelle de ce préambule fait comprendre l'esprit général dans lequel était rédigé le réquisitoire d'une opposition imprudente ou fac-
tieuse contre l'administration qui avait su tirer le pays des abîmes de l'anarchie , et du reste , dans la situation réciproque du gouvernement et des partis, ce compte -rendu, provoqué par la fraction parlementaire qui se disait dynastique , pouvait passer pour un acte véritablement insensé. Affaiblir le pouvoir du roi Louis -Philippe en de semblables circonstances, n'était-ce pas le mettre à deux doigts de sa perte? Diviser en deux camps la chambre des Députés , à la veille d'une double guerre civile , en présence des tentatives redoutables qui se réalisaient ou se préparaient contre le gouvernement de 1830, n'était-ce pas une irréparable faute?
Il y a une singulière analogie entre cette situation et celle du 24 février 1848. A seize années de distance, l'opposition joua le même jeu vis-à-vis du gouvernement sorti des barricades. Elle s' efforça de le déconsidérer aux yeux du pays, de lui enlever les sympathies , la confiance des masses par un système de calomnies habilement exploité. Les banquets et le compte -rendu sont une seule et même pensée exprimée à peu près de la même façon. On voulait affaiblir, ébranler le pouvoir, le renverser peut-être, pour trouver une occasion de le raffermir, de le relever. C'était une manière ingénieuse et directe de donner une leçon tout en offrant ses services. Seulement il arriva que, dans le premier il. 6
cas, la royauté de Louis-Philippe se trouva trop jeune et trop forte pour vouloir accepter les sauveurs qui s'offraient spontanément à elle, tandis que dans le second cas el}e n'était plus assez forte, assez virile pour être sauvée. En 1832, il était trop tôt pour les ambitieux parlementaires; en 1848, il était trop tard.
Les républicains, à l'affût de toutes les occasions propice?, avaient gisement compris l'avantage qu'ils pouvaient tirer $e& circonstances difficiles dans tesquelles se trouvait engagée 1$ monarchie de 1830. La guerre civile qui venait d'éclater dans la Vendée, £t dopt on ne pouyait pas encore apprécier l'importance, prévoir les résultats; les intrignes actives du parti bonapartiste, qui étajt parvenu à franchir les barrières placées entre lui et le duc (le Reischtadt, à communiquer presque directement avec le fils de Napoléon et à nouer dans plusieurs régiments des intelligences secrètes ; mais surtout l'acte révolutionnaire que la minorité de la chambre des Députés venait d'accomplir ; toute cette situation parut aux républicains des plus favorables pour tenter quelque Entreprise hardie. Il ne fallait plus qu'une occasion, qu'un prétexte: l'occasion s'offrit d'elle-même.
Le général Lamarque , alors âgé de soixante ans et atteint du choléra, après avoir opposé une énergique résistance aux progrès de la terrible maladie,
venait 4e succomber dans cette hitte sijprême. Sa popularité était grande comme général, mais surtout comme tribun, et ses retentissantes paroles avaient trouvé de complaisants échos dans l'Europe démocratique. Honnête homme, (lu reste, et loyal caractère auquel on n'aurait pu reprocher qu'une faiblesse : le besoifl trop vif des applaudissements de la foule, cette passion fatale qui a troublé tant de têtes politiques. Ajoutons que chez le général Lamarque elle n'avait jamais produit que des exagérations de langage sans nuire à la droiture de l'esprit et au bon sens des idées. Le général avait, par ses dernières volontés , exprimé lé désir que sa dépouille mortelle fût transportée dans le département des Laijdes et confiée à la terre qui recouvrait déjà quelques-ups des siens. Le convoi, auquel on devait donner un certain éclat , et que de nombreuses députations des écoles et des clubs voulaient, disait -on, accompagner jusqu'aux barrières de Paris , allait suivre la longue ligne des boulevards depuis l'église de la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille. Les partis hostiles au pouvoir, réunis cette fois dans une pensée commune , décidèrent qu'une démonstration de forces, à laquelle , suivant les circonstances , on donnerait un caractère d'agression plus ou moins décidé , aurait lieu le 5 juin, époque fixée pour la cérémonie funèbre; et, la veille de ce jour, lps feuilles de
l'opposition insérèrent dans leurs colonnes ces phrases au moins singulières : « Nous espérons que Ton remarquera demain l'absence de toute surveillance. C'est au recueillement des citoyens à faire la police du cortège. Le peuple a respecté le deuil officiel de M. Périer; que le pouvoir respecte le deuil populaire au général Lamarque ! A chaque opinion la liberté de ses regrets. » En France, lorsqu'on leur laisse le champ libre , les factions tiennent toujours le même langage; et si elles font appel à la modération du pouvoir en préconisant celle des masses , on peut être certain qu'elles préparent quelque démonstration dangereuse.
Le gouvernement était , du reste , suffisamment renseigné sur les périls qui le menaçaient, pour ne pas se fier au recueillement des citoyens et prendre secrètement les mesures militaires destinées à maintenir l'ordre. Tout annonçait, en effet, qu'une journée révolutionnaire se préparait, et que la lutte serait d'autant plus sérieuse, d'autant plus ardente, que plusieurs partis s'y trouveraient engagés; contre-coup peut-être fatal des trois journées de juillet 1830.
Dès le matin du 5 juin, la physionomie des groupes populaires pouvait déjà faire pressentir l'orage qui allait éclater; l'insurrection était dans l'air. Les réfugiés polonais, italiens, allemands, espagnols, réunis sous leurs bannières diverses, occupaient
les abords de la Madeleine. A leurs côtés on remarquait le bataillon des décorés de Juillet , et l'attitude de ces derniers, leurs propos surtout, étaient loin d'être rassurants pour le gouvernement qu'ils avaient fondé. Dans la rue Saint -Honoré où se trouvait la maison du général Lamarque , se pressaient les membres des deux chambres et les anciens compagnons d'armes du défunt, mêlés à des ouvriers et à des gardes nationaux, car l'ordre maintenu un instant s'était promptement changé en confusion. Sur la place de la Concorde, les écoles étaient réunies aux sociétés secrètes dont les affiliés trahissaient tout haut leurs espérances, brandissant des armes ou agitant des bannières. Aumoment où le char funèbre arrivait devant la maison mortuaire , les chevaux qui le traînaient furent dételés et renvoyés. Des jeunes gens en grand nombre s'étaient munis de cordages pour sfotteler eux-mêmes au corbillard sur lequel ils transportèrent le corps déposédans le vestibule de la maison transformé en chapelle ardente. Il est avec les doctrines soi-disant libérales de singuliers accommodements : on déclame 'bien haut contre la tyrannie des rois , l'esclavage des peuples , la servilité des cours, et l'on s'empresse, dès qu'une occasion se présente , de s'atteler au char du tribun qui trop souvent a valu moins qu'un roi. liberté , fantôme qui s'évanouit dès qu'on veut Tétreindre, si tu as
inspiré bien des crimes, tu conseilles aussi bien des faiblesses!
Le cortège s' ébranlant enfin , se mit lentement en marche sur la large chaussée des boulevards , trop étroite pour la foule compacte qui la remplissait tout entière. De temps en temps s'élevaient des cris confus, soufds préludes de la tempête qui se préparait. Lorsqu'on fut à la hauteur de la rue de la Paix , la foule cria : « À la colonne ! vive l'empereur $ vive la liberté ! » Et il fallut se détourner pour que le char funèbre fît le tour de la colonne impériale, aux acclamations du peuple enthousiaste, tandis que , par une singulière contradiction, quelques cris de « vive la république ! » se faisaient déjà timidement entendre dans les rangs des décorés de Juillet. Ils redoublèrent bientôt avec une énergie tellement significative que la police crut devoir intervenir au moins par des remontrances dont l'expression fut accueillie avec des huées et des menaces. À la hauteur de la porte Saint -Denis, un sergent de ville s'approchànt d'un homme qui portait un drapeau rouge surmonté d'un bonnet phrygien, et l'invitant à se retirer, fut assailli par les étudiants exaspérés ; il tira son épée pour se défendre et pensa être tué par un officier d'invalides (Les invalides avaient aussi leur députation dans le cortège). Ainsi se dessinait peu à peu la physionomie révolutionnaire de cette sombre jour-
née. Au coin de la rUe du Temple, Un grand nombre d'élèves de l'école Polytechnique débouchèrent tout à coup sur le boulevard. Consignés à l'École par mesure de prudence, ils en avaient brisé lefe portes , et venaient > courageux et ardents comme toujours, prendre leur part dé là démonstration insurrectionnelle. La vue de ces jeunes gens, parmi lesquelles républicains comptaient dé si intelligents auxiliaires , fut bruyamment saluée pal» eux. Les élèves, ces généraux de vingt ans, comme avait dit le chant de la Parisienne , apportaient, en effet, un précieux contingent à l'émeute, tout prêts qu'ils étaient à renverser le gouvernement qu'ils avaient, eux aussi, contribuée fonder dans les journées de 1830.
Enfin, le convoi parvint au pont d'Àusterlitz où une estrade avait été dressée afin de recevoir le cercueil , et le silence se fit un instant pour écouter les discours politiques qui allaient être prononcés. MM. le général Lafayette , le maréchal Clausel et Mauguin qui, avec M. Laffitte , tenaient les cordons du drap mortuaire, firent d'abord entendre des paroles de regret et d'adieu, bruyamment applaudies par la foule. C'était la contre -partie des discours prononcés sur la tombe de Casimir Périer. Les généraux tJminski, Sâldanha et Sercognani parlèrent ensuite au nom des réfugiés étrangers, avec la prudence et la modération de langage qui
convenait à leur situation exceptionnelle. Puis tout à coup, au moment où la cérémonie officielle finissait, des orateurs populaires s'élançant vers l'estrade , firent, dans les termes les plus énergiques, la motion « de proclamer la république sur les dépouilles glorieuses de Lamarque. » Des acclamations républicaines répondirent à ces provocations, et les cris de «vive Lafayette! » s'y joignirent. Pâle, troublé, le général Lafayette voulut alors se soustraire à une ovation dont la présence du drapeau rouge lui indiquait toute la portée; mais sa situation était fausse , parce qu'il n'avait pas franchement repoussé .les avances de l'insurrection. On l'a accusé d'avoir, en cette circonstance , accédé à la demande populaire de déposer une couronne d'immortelles sur le drapeau rouge qu'on lui présentait , et le général a cherché quelques jours après à démentir le fait dans une lettre que quelques journaux du temps reproduisirent, lettre curieuse où l'arrière -pensée éclate au grand profit de l'histoire et qui contient le passage suivant : « Si j'ai toujours été opposé , avec quelque dévouement et quelque éclat, aux criminelles violences dont, en 1792 et 1793, le bonnet rouge devint en France le sanglant symbole, je n'ai pas fléchi davantage devant les usurpations contre -révolutionnaires qui ont tour à tour retardé la libération de 89. Cette persévérance des cinquante-six années de ma carrière publique, est
elle-même une protestation contre le système plus récent qui, à propos d'une émeute réprimée par des forces cinquante fois plus nombreuses, vient après coup invoquer les illégalités et les immoralités de tant de régimes prudents pour avancer son œuvre de démolition des principes et des engagements de notre révolution de Juillet 1830 ; elle n'en finira pas moins , malgré nos mécomptes , par accomplir les destinées et les vœux de toute ma vie. i »
Cette lettre indique surabondamment que, si M. de Lafayette avait éprouvé quelque répugnance en face du drapeau rouge, trop significatif emblème de violence et de terreur, ses sympathies secrètes n'en étaient pas moins acquises à cette « émeute réprimée par des forces cinquante fois plus nombreuses; » en un mot, qu'une république tricolore demeurant victorieuse dans sa lutte contre la royauté de Louis -Philippe et détruisant par les barricades ce qui était sorti des barricades, eût été certaine d'avoir son concours actif, pourvu qu'elle réalisât le rêve de toute sa vie : la présidence.
Mais effrayé des bruyantes démonstrations qui se produisaient autour de lui, M. de Lafayette manqua de décision en cet instant suprême. Voulant échapper à l'ovation dont on le menaçait, il