CHAPITRE PREMIER
Les premiers bulletins de la Grande Armée. — Appréhensions de MM. de La Valette, Pasquier, Mollien, Decrès. — Illusions de Napoléon. — Translation de Pie VII de Savone à Fontainebleau. — La bataille de la Moskova. — Occupation prolongée de Moscou. — Vives inquiétudes à Paris. — La conspiration Malet. — Antécédents de ce général. — L'association secrète des Philadelphes. — Détention des chefs de cette association. — La maison de santé du faubourg Saint-Antoine; MM. de Polignac, de Pujvert, Berthier de Sauvigny et l'abbé Lafon. — Conception et plan du complot. — Exposé des moyens. — Préparatifs combinés par le général Malet et l'abbé Lafon. — Malet à la caserne Popincourt, à la caserne des Minimes, à la prison de la Force. — Les généraux Lahorie et Guidai et le Corse Boccheianipe. — Arrestation de M. Pasquier et du duc de Rovigo. — Malet chez le général Hulin, commandant la division, puis chez le général Doucet, chef d'état-major. — Avortement du complot. — Arrestation de Malet et de Lahorie. — Danger couru par M. Pasquier & son retour à la préfecture de police. — Eflfarement et crédulité de M. Frochot, préfet de la Seine. — Arrestation des conspirateurs, à l'exception de l'abbé Lafon. — Les projets de Malet, son gouvernement provisoire, ses mesures politiques. — Interrogatoire de Lahorie. — Enquête contre les hommes de l'ancien parti révolutionnaire. — Entrevue à ce sujet de Tallien avec M. Pasquier. — Procès des accusés. — Condamnation des conspirateurs et de leurs dupes. — Lettre du général Lahorie au duc de Rovigo. — Irritation de l'Empereur à la nouvelle de cette conspiration. — Indignation affectée des gens de cour contre Tadministration de la police.
Les premiers bulletins, après le passage du Niémen, avaient annoncé la retraite de l'armée russe, se retirant T. n. i
devant rarniée française, évitant avec soin un engagement que celle-ci cherchait au contraire avec la pJus grande ardeur. Cette marche rétrograde avait été représentée comme un indice de faiblesse dont on aimait à tirer les meilleurs augures; mais, pour les personnes mieux instruites, il n'était pas permis de douter qu'une retraite aussi régulièrement exécutée ne fût le résultat d'un système habilement combiné, d'abord pour fatiguer le corps principal de l'armée française par de longues marches dans un pays oii il n'avait aucun approvisionnement assuré, ensuite pour l'attirer le plus loin possible de ses magasins, de ses renforts; on voulait lui faire perdre sa ligne d'opération, l'isoler des corps auxiliaires qui devaient se mouvoir sur ses ailes, depuis la Baltique sous les murs de Riga, jusqu'aux frontières qui séparent la Galicie de la Liilmanie.
Ma liaison avec M. de La Valette nie mettait dans le cas de savoir la vérité; il avait au quartier général plusieurs anciens camarades qui le tenaient au courant, entre autres un inspecteur général chargé du service des postes de l'armée, et que la nature de ses relations mettait plus à portée que qui que ce fût de connaître la véritable situation des choses. J'entendais souvent M. de La Valette gémir des efforts faits pour donner aux événements les plus fâcheux une apparence favorable. Il craignait avec raison que l'Empereur finît par tomber dans les illusions qu'il cherchait à propager. Je me souviens de sa colère, le jour où nous lûmes dans un bulletin que des Cosaques faits prisonniers avaient déclaré que leurs camarades désertaient en foule et se hâtaient de regagner leur pays. « Est-il donc possible, s'écriait M. de La a Valette, qu'on prétende nous faire croire à de pareilles « fables? Les Cosaques abandonner l'année I Eux dont les « plus grandes jouissances se trouvent dans l'état de « guerre, qui ont tout à y gagner, rien à y perdre! »
Celui qui faisait à Napoléon ces rapports optimistes était M. Lelorgne d'Ideville, maître des requêtes; c'est pour