‹ Histoire de mon tempsChapitre 2 sur 223 · PREMIÈRES APPRÉHENSIONS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES APPRÉHENSIONS

ct'îa qu'il avait été mis à la suite du quartier général : il était chargé d'interroger les prisonniers. Ses récits venaient à l'appui de ceux de M. Bignon, alors chargé d'affaires auprès du grand-duché de Varsovie; ils n'ont peut-être pas été sans influence sur la décision prise par l'Empereur de franchir le Niémen; ils avaient présenté l'effectif de l'armée russe comme ne dépassant pas deux cent mille hommes. Les craintes dont M. de La Valette et moi étions tourmentés étaient partagées par plusieurs des ministres dévoués à Napoléon; d'abord par M. MoUien, ministre du Trésor, fort intimement lié aussi avec M. de La Valette. Nous dînions assez souvent chez lui à Boulogne, nos causeries se prolongeaient parfois dans la nuit, elles étaient pleines de con- /iance et d'abandon. M. MoUien entrevoyait, dans le cas d'un grand revers, une pénurie d'argent qui l'inquiétait d'autant plus qu'il savait mieux que personne que les procédés employés ne permettraient pas de recourir au crédit. Le duc de Rovigo, de son côté, sans s'ouvrir aussi complètement avec moi, laissait percer les nombreux soucis dont il était assiégé.

Voici ce qui m'arriva avec le ministre de la marine, M. Dccrès : je passais à cheval sur la place Louis XV, il sortait à pied du ministère; m'ayant aperçu, il m'appela, m'engagea à descendre et à venir avec lui visiter un hôtel qu'il avait acheté. La visite de l'hôtel ne fut pas longue, nous allâmes dans le jardin; pendant une heure que dura notre promenade, il ne cessa de m'entretenir de la folle témérité de l'Empereur, des dangers qu'il courait, de sa situation qu'il regardait comme désespérée. On venait d'apprendre la conclusion de la paix entre la Russie et la Turquie; bien qu'elle eût été signée dès la fin de mai, elle nous avait été jusqu'alors soigneusement cachée. Cette paix rendait disponible une armée russe qui pouvait se porter sur les derrières de l'armée française. On savait qu'une entrevue avait eu lieu à Abo, entre l'empereur de Russie et

le prince royal de Suède, que rarrangement qui venait d'être conclu entre eux allait permettre de retirer les troupes russes cantonnées en Finlande, et de les amener au secours de Riga; ajoutez encore la diversion qui serait probablement tentée en Poméranie par une armée suédoise. C'était au milieu de ces circonstances que Napoléon, après la prise de Smolensk, dédaignant tous les conseils de la prudence, se décidait à marcher sur Moscou! Tout le monde avait supposé qu'il donnerait à son armée, déjà très fatiguée, le temps de se refaire, qu'il s'occuperait de fortifier, d'assurer sa position sur la Dwina, qu'il y passerait peut-être l'hiver. Il aurait pu organiser derrière lui les anciennes provinces polonaises séparées de l'empire russe, se mettre ainsi en mesure, ou de dicter la paix, ou de commencer au printemps une campagne décisive. L'opinion était tellement établie, au quartier général, sur la nécessité de prendre ce parti, que le prince de Neufchâtel, major général de l'armée, l'avait annoncé dans sa correspondance. « Et ce que tout le monde voit, me dit M. Decrès a en terminant ce tableau, l'Empereur ne le voit pas, ou il a a la folie de repousser tout ce qui semble contrarier ses «présomptueuses espérances. Pendant ce temps, Mara mont se fait battre en Espagne par Wellington; celte a défaite entraînera peut-être d'ici à six mois la perte de « l'Espagne. » La bataille des Arapiles avait été, en effet, livrée et perdue par Marmont à la fin de juillet. « Tout « cela, au reste, ne lui fait et ne lui fera rien, ajouta M. Dcc( crès ; il croira s'en tirer en demandant de nouveaux con- « scrits; le Sénat vient de lui en livrer cent quarante mille, « cela fait quatre cent quarante mille dans Tannée, et vous « croyez qu'une corde ainsi tendue peut résister longce temps?... Non, je vous dis que c'est un homme perdu. » Ma position était difficile, entendant ces paroles sortir de la bouche d'un personnage avec lequel je n'avais aucune intimité; je lui fis, pour la forme, quelques objections,

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