INTERROGATOIRE DE LAHORIE
qui se distingueraient parleur zèle. Enfin, l'arrestation des hommes pervers et corrompus, qui voudraient se servir do leur influence pour contrarier la marche du gouvernement provisoire, était annoncée comme devant s'exécuter sans délai ; il était ordonné aux troupes qui seraient employées à ce service de le faire avec ordre et modération, mais avec toute l'énergie qu'exige une mesure commandée par la tranquillité publique. Il est évident que l'abbé Lafon avait une grande part à la rédaction du sénatus-consulte et que l'ordre du jour appartenait tout entier au général Malet. Les premières recherches ne se firent donc point sans • quelque hésitation. L'interrogatoire que M. Real fit subir au générd Lahorie, avant qu'il fût envoyé devant la commission militaire, mit en lumière la folie qui avait présidé à la conception du général Malet. Le duc de Rovigo voulut que j'y assistasse; il m'envoya chercher; c'était une attention dont je me serais bien passé. M. Pelet avait été aussi appelé, ainsi que M. Angles, M. Saulnier et M. Desmarets. Je fus donc témoin de la scène, qui dura plus de trois heures. Lahorie soutint et démontra jusqu'à la dernière évidence qu'il n'avait rien su à l'avance, que la vue d'un général qui se présentait à la tête d'une force militaire nombreuse, sans apparence de tumulte, lui avait inspiré confiance; qu'il avait cru à la mort de l'Empereur, qui n'avait en soi rien d'extraordinaire; que la révolution annoncée ne lui avait présenté aucune invraisemblance; qu'il avait vu bien d'autres changements de gouvernement et notamment celui du 18 brumaire. N'était-ce pas un sénatusconsulte qui avait fait le premier consul Empereur? Si le Sénat avait créé le gouvernement impérial, ne pouvait-il pas l'avoir aboli? Pris au dépourvu, éveillé en sursaut, il avait été complètement dupe d'un homme qui exerçait sans conteste un grand pouvoir, qui se faisait ouvrir sans violence les portes de la prison, auquel tout ce qui l'environnait s'empressait d'obéir. Lorsqu'on lui mettait sous les
yeux le sénatus-consulte, en lui demandant comment il avait pu être trompé par une fabrication aussi grossière et par des dispositions aussi incohérentes, il répondait qu'à peine y avait-il jeté les yeux, que pressé par Malet de se mettre à la tête de la troupe dont le commandement lui était confié, il n'avait rien lu et avait écouté seulement ce qui lui avait été dit : « On s'étonne, ajouta-t-il, que j'aie pu « croire à la vérité d'une semblable pièce. Il serait bien « plus étonnant qu'après l'avoir attentivement examinée, « j'eusse été assez insensé pour m'en servir, pour l'accepter (c comme base d'une entreprise aussi périlleuse. On n'a « jamais dit que je fusse dépourvu d'esprit, de jugement, et il faudrait me supposer le plus inepte des hommes « pour admettre que j'ai volontairement donné les mains à « une imposture si témérairement ourdie. Non, j'ai été « la première dupe du général Malet et j'en suis la misé- « rable victime. »
Interrogé sur sa conduite envers le ministre de la police et envers moi, il donna à entendre que, s'il avait obéi aux instructions de Malet, il nous aurait sacrifiés; que le désir de nous conserver la vie" l'avait principalement décidé à se charger de l'expédition qui était dirigée contre nous. « J'espère, dit-il en se tournant vers moi, qu'on ne vous a pas maltraité? » Déjà il m'avait adressé la même question le matin, lorsque, rentrant au ministère avec le duc de Rovigo, je l'avais trouvé en état d'arrestation. Sur un seul fait sa défense ne me parut pas digne du caractère qu'il montrait. Il s'obstina à soutenir, contre l'évidence, qu'il n'avait pas voulu s'emparer des fonctions de ministre de la police. Comme preuve de sa bonne foi et de la crédulité qui seule l'avait entraîné sur les pas de Malet, il déclara que sa visite à Thôtel de ville avait commencé à éveiller ses soupçons. La tranquillité des habitants qu'il avait rencontrés sur son chemin et l'absence de toutes les personnes qu'il s'attendait à trouver réunies, lui avaient semblé tout