IMPRESSION PRODUITE PAR L'INTERROGATOIRE
à fait inexplicables. Il était donc revenu au ministère ne sachant plus que penser sur ce qui se passait, les plus tristes réflexions s'emparaient de son esprit ait moment où l'adjudant Laborde se présenta pour l'arrêter.
Toutes ces déclarations étaient empreintes d'un caractère de vérité qu'on ne pouvait méconnaître; mais si Malet avait ainsi trompé l'homme auquel il avait donné la mission qui supposait le plus de confiance» que penser des prétendues intelligences dont parle la relation imprimée par M. Lafon? Est-il possible de croire qu'il ait eu tant de complices dans l'armée et dans tous les corps de l'État? Quoi t il avait tant de monde à sa disposition et il prenait pour principal agent un général prisonnier! La crainte, le désespoir pouvaient s'emparer de son esprit dès qu'il commencerait à reconnaître la fausseté des faits qu'on lui avait annoncés, des assurances qu'on lui avait données. Malet, de son côté» affirmait qu'il n'avait pas de complices, que seul il avait tout fait et s'était confié pour le succès de son entreprise dans une explosion générale des sentiments de haine et d'indignation qui devaient exister dans toutes les âmes et ne pouvaient manquer de répondre au premier signal qui leur serait donné. Il me serait difficile de rendre tout ce que j'ai souffert pendant la durée de l'interrogatoire du malheureux Lahorie. Il n'y a pas de plus douloureux spectacle que celui d'un homme perdu qui semble se défendre sans espoir de succès, pour l'acquit de sa conscience. Quand cet homme a du courage, de l'élévation d'âme, quand l'action dont il est coupable est une de celles que les révolutions produisent, que l'esprit de parti justifie, on a le cœur brisé en pensant à la fin si prochaine de celui qu'on a devant les yeux, plein de vie, de force et d'énergie I
Les membres de la commission, MM. Real et Desmarets, accoutumés sans doute à de pareils spectacles, ne semblaient pas partager nos pénibles émotions; M. Real faisait
Zï MÉMOIRES DU CHANCELIER PA8QUIER.
même quelquefois ses questions sur un ton de dureté et d'ironie tout à fait inconvenant. Le pauvre Lahorie s'était aperçu de l^effet que cela produisait sur nous; plusieurs fois je surpris ses regards cherchant les nôtres et nous remerciant de le comprendre. Enfin, il y eut un moment ou M. Pelet, ne pouvant plus y tenir, se leva de son siège, vint me rejoindre à la cheminée et me dit : a Vous êtes a comme moi, Real m'afflige, il faut en finir de cette a scène »; puis, se tournant de son côté, il lui adressa ces mots : « En voilà assez pour aujourd'hui. Croyez-moi, il a est temps de lever la séance, vous n'en saurez pas davana tage de monsieur pour le moment. » L'interrogatoire fut clos, et nous eûmes la liberté de nous retirer.
Le jugement de la commission militaire eut lieu le 29. Dans l'intervalle, rien ne fut épargné pour pousser les recherches aussi loin que possible. On tenait beaucoup à découvrir Boutreux, le prêtre espagnol, et Lafon. Ce dernier surtout, d'après ce qu'on savait de son caractère, aurait été fort important à trouver; d'ailleurs, s'il y avait vraiment dans la conspiration la coopération du parti royaliste, c'était en l'atteignant qu'on pouvait en saisir les fils. Il est, au reste, fort remarquable que cet homme, plus prudent, plus avisé que Malet et Boutreux, cet homme dont l'audace était beaucoup plus grande dans le conseil que dans l'action, n'avait accepté pour lui aucun rôle qui pût le mettre en péril; peu lui importait que ceux qu'il poussait s'exposassent à des dangers certains; quant à lui, accoutumé à la vie aventureuse de la chouannerie, il recommencerait à aller de cache en cache et retrouverait l'espèce de satisfaction dont les hommes de ce parti avaient une si longue habitude, celle de procurer à un petit nombre de personnes, heureuses de tout risquer pour le sauver, le devoir d'un infatigable dévouement. Telle est, en effet, la vie qu'il a menée jusqu'à la Restauration.
Quant au prêtre espagnol, on ne l'a jamais trouvé; on