CONDAMNATION DES CONSPIRATEURS
Le chef de la cohorte, le colonel d'un régiment de Paris et tous les officiers sous leurs ordres, s'excusèrent sur le trouble où les avait jetés la nouvelle de la mort de l'Empereur, sur l'impossibilité où ils s'étaient trouvés, dans leur douleur, de rien examiner, de rien approfondir. Comment leur aurait-il été possible de soupçonner qu'on osât abuser d'eux à ce point? Ces deux malheureux étaient l'un et l'autre d'une très faible intelligence. Les ofBciers sous leurs ordres se retranchaient derrière l'obéissance qu'ils avaient cru devoir à leurs chefs. Il est certain qu'entre eux tous, il n'y en avait pas un seul qu'on pût déclarer coupable d'intention; mais des actes de cette nature, commis par la force armée, sont d'une telle gravité, peuvent avoir de si terribles conséquences, que si jamais la sévérité a été excusable, commandée même, c'est dans une telle circonstance. Admettre que des chefs de corps, des officiers, pourraient suivre impunément un général autre que celui préposé à leur commandement, ce serait exposer les Ëtats à tous les bouleversements que voudrait tenter un factieux quelconque, pourvu qu'il fût revêtu d'un uniforme et paré des épaulettes de général. Cependant je crois qu'on aurait pu mettre moins de personnes en jugement, surtout en sacrifier un plus petit nombre. Le ministre de la guerre fut inflexible dans la rigueur des poursuites. Quoi qu'on puisse penser de l'étendue qui leur fut donnée, le jugement de la commission fut très sévère sans qu'on puisse le taxer d'injustice.
Malet, Lahorie, Guidai, Boccheiampe, Rabbe, Soulier, furent condamnés à mort avec huit officiers ou sousofficiers, parmi lesquels se trouvait, hélas I le lieutenant qui m'avait fait courir d'assez grands périls, lors de ma rentrée à la préfecture, et le sous-lieutenant qui m'avait conduit à la Force, auquel j'avais prédit son funeste destin. J'avais, mais sans espoir de succès, tenté pour l'un et pour l'autre des démarches auprès du duc de Feltre. Us furent
tous fusillés le lendemain dans la plaine de Grenelle, à Texception de Rabbe, colonel du régiment de Paris, et de Râteau, caporal dans ce même régiment, auxquels un sursis fut accordé. Je ne me rappelle pas comment Râteau obtint cette faveur d'autant plus étonnante qu'il s'était trouvé au premier rendez-vous rue SaintrGilles, qu'il avait ensuite rempli auprès de Malet les fonctions d'aide de camp, qu'on ne pouvait dès lors douter qu'il n'eût été initié au secret de la conspiration. Quant à Rabbe, le duc de Rovigo, s'étant souvenu qu'il avait fait partie de la commission qui avait condamné le duc d'Enghien, avait fait suspendre à son égard l'exécution du jugement.
Je crois qu'il avait fait aussi quelques tentatives pour que Lahorie fût épargné, mais le duc de Feltre les a rendues vaines. Voici la lettre que ce malheureux, avant d'aller à la mort, adressa à son ancien camarade. Elle est belle, noble et touchante, jusque dans les moindres mots :
c De l'Abbaye, le 29 octobre 1812.
« Victor Lahorie à S, Exe. le duc de Rovigo.
« Vous vous étonnerez peut-être de recevoir encore une « lettre de moi; mais au moment où je suis, je me rappelle a avec tant de plaisir ma conduite envers vous, dans une a circonstance où vous pouviez en craindre une autre, que, « revenant sur d'autres temps, j'ai une sorte de besoin de « me rappeler une dernière fois à votre souvenir.
« Actuellement je suis sans intérêt là-dessus, et, vous « pouvez m'en croire, je vous assure que je perds la vie « pour un éclair d'absence de jugement qui m'a fait croire « une foUe, et non comme un conspirateur. Ma conduite l'a « assez prouvé, et il est certain qu'à ma sortie de la Force « je n'en savais pas plus que vous des extravagances de a Malet.
a D'après ce qui m'arrive, on devrait presque croire à la