‹ Histoire de mon tempsChapitre 17 sur 223 · ENTREVUE DE M. PASQUIER AVEC TALLIEN · texte numérisé non relu

ENTREVUE DE M. PASQUIER AVEC TALLIEN

n'en a même rien su depuis la Restauration. Du côté du parti révolutionnaire, c'était par Guidai qu'on croyait pouvoir arriver à quelque découverte importante; on s'attacha donc à interroger tous les hommes avec lesquels on lui avait connu des liaisons. Tous justifièrent de la tranquillité profonde dans laquelle ils avaient vécu depuis quelque temps, et la plupart donnèrent les preuves les plus palpables que, loin d'avoir été prévenus, ils n'avaient eu connaissance de la conspiration qu'après l'arrestation des conspirateurs. Il y avait cependant un homme qu'on n'avait pu joindre, qui s'était absenté de son domicile au premier bruit des recherches faites par la police; cet homme, bien digne de fixer l'attention, était le fameux Tallien. Sa disparition excitait les plus violents soupçons, lorsqu'un de mes parents, auquel il avait rendu quelques services dans le temps de la Terreur, vint me trouver de sa part et me demander un sauf-conduit. Cette faveur accordée, il vint. A ma première question : « Pourquoi vous ètes-vous caché? » il répondit <c qu'un homme qui avait été, comme lui, mêlé à la vie et aux menées des révolutionnaires, devait se tenir sur ses gardes, sa longue expérience lui ayant appris que, quelque innocent qu'on fût, il ne fallait jamais courir le risque d'être arrêté ». Il entra avec moi dans les détails les plus circonstanciés sur tout ce qu'il avait fait depuis deux ou trois ans. Il me fit voir comment il avait eu soin de rester étranger à toute apparence non seulement de complot, mais même d'intrigue; il alla plus loin, et, passant en revue les noms de tous les hommes de l'ancien parti révolutionnaire existant encore et se trouvant à Paris ou dans les environs, il me montra à quel point ils vivaient isolés les uns des autres, combien ils étaient dominés par la crainte de se compromettre. Enfin, il me laissa convaincu que ni lui, ni ceux qu'on pouvait appeler les siens, n'avaient eu la moindre intelligence avec Malet, connu parmi eux comme cerveau brûlé; personne

n'eût voulu entrer dans une entreprise conçue et dirigée par lui. Ces renseignements étaient parfaitement d'accord avec ceux que recueillaient de tous côtés les agents des différentes polices. Le gouvernement ayant acquis la certitude que la tranquillité publique n'était nullement menacée, personne ne fut inquiété, et les prisons ne se remplirent pas de suspects, comme cela s'était vu trop souvent.

Les débats qui eurent lieu devant la commission (les accusés étaient au nombre de vingt-quatre) établirent, plus clairement encore que les informations précédentes, que la conspiration tout entière était l'œuvre personnelle de Malet, que les hommes qu'il avait traînés à sa suite étaient victimes d'une déplorable crédulité. Dans le cours des interrogatoires il n'hésita pas à assumer sur lui la complète responsabilité etmontra à cet égard un noble caractère. Sa défense consista dans ce peu de mots : « Celui qui s'est constitué « le défenseur de son pays n'a pas besoin de défense : a il triomphe ou il meurt. »

Lahorie répéta devant la commission ce qu'il avait dit chez le duc de Rovigo. Il insista beaucoup sur la générosité de sa conduite à l'égard du ministre de la police. « Au reste, « ajouta-t-il, je sais le sort qui m'attend; ce n'est pas pour a sauver ma tète que je parle, mais pour établir la vérité « et défendre ma mémoire des odieuses inculpations dont a on pourrait vouloir l'entacher. » La défense de Lahorie est rapportée en entier, avec son interrogatoire, dans la relation de M. Lafon; elle mérite d'être lue avec soin, ainsi que celle des autres accusés.

Guidai et Boccheiampe établirent aussi à quel point ils avaient été trompés par Malet et s'efforcèrent de montrer comment leur erreur était excusable. La bonne foi de Boccheiampe avait été si complète, qu'après son expédition au ministère delà police avec Lahorie, il n'avait pas craint de retourner à la Force pour porter à un ami l'assurance des soins qu'il allait prendre pour obtenir son élargissement.

Page 1