LOUIS XVIII A SAINT-OUEN
Seine de ce côté, je trouvai à Saint-Ouen Taûcien château qui avait appartenu avant la Révolution au duc de Nivernais, qui depuis était la propriété d'une dame polonaise, puis une maison appartenant à M. Terneaux, qui avait été celle de M. Necker. Le château fut très gracieusement mis à la disposition du Roi et de Madame la duchesse d'Angoulème, la maison de M. Terneaux fut réservée pour le prince de Condé et le duc de Bourbon.
Le Roi arriva à Saint-Ouen pour diner, le lundi 2 mai. Il reçut à sept heures du soir les membres du Conseil d'État provisoire, les commissaires aux départements ministériels, les maréchaux de France et les députations des différents corps de l'État, du Sénat, du Corps législatif, de la Cour de cassation, de la Cour royale, de la Cour des comptes et de l'Université.
Le Sénat fut présenté par M. de Talleyrand, qui prononça un discours dans lequel il prit acte de la résolution où était Sa Majesté « de réunir par une charte constitu- « tionnelle tous les intérêts à ceux du trône et de fortifier « ainsi la volonté première du concours de toutes les « volontés... » — « Vous savez mieux que nous. Sire, « ajouta-t-il, que de telles institutions, si bien éprouvées « chez un peuple voisin, donnent des appuis et non des « barrières aux monarques amis des lois et pères des a peuples. » Il n'y avait plus, en effet, à reculer, le moment éta't venu pour le Roi de s'exprimer solennellement et de prendre un engagement qui pût, en satisfaisant au vœu général, calmer toutes les inquiétudes.
Louis XVIII franchit ce pas avec beaucoup de hardiesse et de bonheur. Craignant d'avoir la main forcée par l'empereur Alexandre (1), il comprit qu'il fallait se hâter. Le
(4) L*empereup Alexandre tenait à la Charte du Sénat comme ayant été conçue sous ses auspices, comme étant une condition dont il avait garanti l'exécution, et qui avait payé le secours que ce corps lui donnait alors pour l'accomplissement de ses vœux les plus chers pour
Moniteur du 3, qui parut dès le matin, donna au public une déclaration qu'il avait signée la veille au soir. Elle est connue sous le titre de Déclaration de Saint-Ouen.
Abordant sans détour la question de la Charte sénatoriale, le Roi disait qu'après avoir lu attentivement le plan de constitution proposé par le Sénat, il avait reconnu que les bases en étaient bonnes, mais qu'un grand nombre d'articles portaient l'empreinte de la précipitation avec laquelle ils avaient été rédigés et ne pouvaient, dans leur forme actuelle, devenir loi fondamentale de l'État. D était résolu à adopter une constitution libérale, mais il voulait qu'elle fût sagement combinée, et ne pouvait accepter une rédaction qu'il était indispensable de rectifier. Il convoquait donc, le 10 du mois de juin, le Sénat et le Corps législatif, s'engageant à mettre alors sous leurs yeux le travail qu'il aurait fait avec une commission choisie dans le sein de ces deux corps. Il s'engageait à donner pour base à la Constitution future les garanties exprimées dans les onze articles faisant partie de la déclaration. On ne pouvait se mettre sur un meilleur terrain. Les articles contenaient tout ce que Monsieur avait promis le 14 avril. On ne pouvait nier que les conditions fondamentales d'un gouvernement libre n'y fussent très clairement exprimées. Il y avait de plus, pour les intérêts nés de la Révolution, toutes les garanties auxquelles il leur était possible de prétendre. La vente des biens nationaux restait irrévocable, les pensions, grades et honneurs militaires étaient conserves, ainsi que l'ancienne et nouvelle noblesse, la Légion d'honneur maintenue, sauf les changements qui seraient déterminés dans la décoration; tout Français était
l'anéantissement de Napoléon et le rétablissement de la maison de Bourbon. J'incline à croire aussi qu'il entrait beaucoup de condescendance pour l'empereur Alexandre dans la perséyérance que M. de Tallejrand mit à demander au Roi l'acceptation pure et simple de cette Charte.
ENTRÉE DU ROI A PARIS. m
admissible aux emplois civils et militaires, enfin nul individu ne pouvait être inquiété pour ses opinions et ses votes. L'emploi du mot vote mettait même les régicides à couvert.
L'effet fut aussi satisfaisant qu'on pouvait le désirer; je ne puis douter que la rédaction de cette pièce importante n'ait été l'œuvre de M. de VitroUes; c'est avec raison qu'il en a toujours réclamé l'honneur. L'abbé de Montesquiou l'a peut-être revue.
Heureusement préparée, l'entrée du Roi fut admirable; on voit tous les jours déployer plus de magnificence, mais ce mouvement spontané, cet enthousiasme dans une immense population, voilà ce qui ne s'était peutrôtre rencontré nulle part au même degré. Comme au 12 avril, le temps était superbe; même itinéraire, même cérémonie à Notre-Dame, même parure des maisons, des fenêtres, mêmes transports de joie, surtout de la part de la bourgeoisie. La statue de Henri IV avait été relevée comme par enchantement sur le terre-plein du Pont-Neuf; la voiture du Roi s'arrêta pour qu'il pût lire sur le piédestal cette simple et belle inscription :
Ludêvico reduce Henricus redivivus.
La foule en cet endroit était si greuide qu'on ne s'explique pas comment il fut possible de maintenir le passage libre. Dans toute l'étendue du trajet on avait profité du moindre espace pour élever des échafaudages couverts de spectateurs. Dans la première voiture découverte, le vieux Roi auquel ni le malheur ni les infirmités n'avaient ôté la belle expression de ce visage rappelant le type si connu de son antique race; à ses côtés la duchesse d'Angoulême, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la prisonnière du Temple, dont la physionomie mélancolique rappelait tant de douloureux souvenirs. Sur le devant, le prince de
Condéy le père du duc d'Enghien, dernier rejeton d'une race désormais éteinte; à cheval aux deux côtés de la voiture. Monsieur et M. le duc de Berry.
Aujourd'hui encore, le souvenir de cette journée me remue profondément. Je revoyais les jours si tristes où je regardais les hautes murailles du Temple le cœur serré; je revoyais la place de la Révolution, la mort du Roi, la mort de mon père, tant d'heures où le désespoir s'emparait des cœurs les plus fermes! Qui donc alors eût pu croire que cette famille dispersée par l'orage reviendrait triomphante, acclamée par la population de Paris?
Toutes les troupes étrangères avaient été soigneusement consignées. Les troupes françaises eurent une tenue parfaite, elles voyaient autour du Roi et des princes leurs chefs les plus distingués, ceux qu'elles étaient accoutumées à respecter par-dessus les autres. Le maréchal Berthier marchait en avant de la voiture du Roi, avec une partie des officiers généraux. Les autres maréchaux entouraient Monsieur et le duc de Berry. Il eût été fort difficile que l'enthousiasme dont les troupes étaient témoin ne les gagnât pas.
La garde impériale, qui tenait le premier rang dans l'escorte, parut très sensible à cet honneur. On avait en beaucoup d'endroits, en la voyant passer, crié : Vive la garde! Ce cri mêlé à celui de Vive le Roi! Vive la maison de Bourbon! avait produit le meilleur effet. Si dès le lendemain un I^rince fût venu au nom du Roi leur dire : « Camarades, « vous êtes aujourd'hui la garde royale, le Roi et sa famille « se remettent à vous, ne veulent pas avoir d'autre garant « de leur sûreté que votre courage et votre fidélité », tous ces vieux braves auraient été irrévocablement acquis.
Parti de Saint-Ouen à dix heures du matin, le Roi n'arriva au château des Tuileries qu'à six heures du soir; une foule immense remplissait le Carrousel, les cours et les jardins. Plusieurs fois, dans la soirée, Sa Majesté fut