REVUE DES TROUPES ALLIÉES
obligée de se montrer au balcon, ayant Madame la duchesse d'Angouléme près d'elle. La journée se termina par un feu d'artifice et une illumination générale.
Je fus assez heureux pour n'avoir à consigner dans mon bulletin du soir aucun accident, chose rare en un pareil jour. Malheureusement la journée du lendemain fut moins heureuse. Les troupes russes, autrichiennes et prussiennes furent dès le matin rangées en colonnes sur la rive droite de la Seine, depuis l'Arsenal jusqu'au Louvre. A trois heures, le Roi vint se placer à une fenêtre du pavillon de Flore. Il avait à ses côtés l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, la duchesse d'Angouléme, Monsieur et le duc de Berry. Le défilé commença aussitôt et finit à six heures. Il était commandé par le grand-duc Constantin. Cette pompe militaire fui très belle sans doute, mais elle avait été sur toute la ligne l'occasion d'une bien vive agitation, causée surtout par un usage dont j'ai déjà parlé. Les Autrichiens, toutes les fois qu'ils sont en campagne, portent une branche verte à leur coiffure; les Russes et les Prussiens avaient adopté cet usage, et l'opinion générale était qu'ils affectaient celte sorte de parure comme un emblème de leur victoire; les murmures devinrent universels dans la garde nationale comme dans le peuple. Je n'ai pas besoin de dire que l'irritation fut plus violente encore dans l'armée. Je me décidai, vers midi, à écrire à M. de Nesselrode, en le priant de mettre ma lettre sous les yeux de l'empereur Alexandre. Trois quarts d'heure après, un ordre était arrivé sur toute l'étendue do la ligne russe; la terre était jonchée de branches vertes arrachées des shakos et des casques. Les Prussiens suivirent cet exemple; il ne resta que les Autrichiens qui s'obstinèrent à conserver cette parure, aussi furent-ils l'objet d'une animadversion particulière qui alla toujours croissant jusqu'au moment de leur départ.
J'étais sorti à la fin de la matinée pour juger par moi-
même la manière dont les choses se passaient aux environs des Tuileries. En rentrant chez moi, je trouvai sur mon bureau une fort petite lettre dont récriture m'était alors inconnue, c'était celle du Roi. En envoyant le bulletin de la veille, j'avais pris la liberté d'écrire à Sa Majesté, de lui demander ses ordres sur la nature et l'étendue des relations qu'elle m'autorisait à conserver avec elle. Le Roi trouverait-il bon que je me présentasse quelquefois, comme je l'avais fait chez Monsieur, pour lui rendre des comptes particuliers?
La réponse était fort obligeante ; j'étais autorisé à continuer les habitudes prises jusque-là; je pouvais me présenter tous les jours, à huit heures du malin. J'usai dès le lendemain de la permission, je fus reçu avec une bonté extrême. Le Roi me dit que j'étais en correspondance avec lui depuis plus longtemps que je ne le croyais; il m'apprit que depuis sa rentrée en France, mes bulletins lui avaient été exactement envoyés. Il ajouta qu'il les avait lus avec intérêt, me recommanda de le tenir toujours avec autant d'exactitude et de franchise au courant de toutes choses. Il me répéta plusieurs fois de ne pas craindre d'abuser de sa permission, que dans ces premiers temps surtout, il serait bien aise de me voir presque tous les jours.
En sortant de son cabinet, je trouvai à la porte un homme qui attendait avec l'air impatient et sur la physionomie duquel je pus lire un peu d'étonnement de ce que je l'avais précédé. Il entra aussitôt, c'était M. de Blacas; le lendemain, ayant renouvelé ma visite, le Roi me dit, au moment où elle se terminait, de monter chez M. de Blacas; qu'il désirait que je le misse, autant que cela se pourrait, au courant de la véritable situation des choses; il ajouta que dorénavant je ferais bien de le voir soit avant d'entrer dans son cabinet, soit en en sortant. Je n'eus pas de peine à deviner que ceci était la conséquence de l'humeur que M. de Blacas avait témoignée la veille en me rencontrant;
M. DE BLACAÔ. 413
je compris qu'il désirait que les visites que je ferais chez lui précédassent mon admission auprès de Sa Majesté.
Au fond, j'avais tout à gagner, dans l'intérêt du service, à ménager celui qui possédait à un si haut degré la confiance du Roi. Je montai donc chez M. de Blacas. Il demeurait alors dans un petit entresol au-dessus de l'appartement du Roi et n'avait pour secrétaire qu'un abbé de chétive apparence dont j'ai oublié le nom; sa vue me surprit un peu, nous avions perdu l'habitude de voir les ecclésiastiques employés autrement que pour le saint ministère. M. de Blacas, ayant lu mes bulletins depuis dix ou douze jours, était fort au courant des questions que nous avions à traiter. Le blâme qui ressortait de mes observations, portant sur les personnes qui avaient eu la confiance particulière de Monsieur et sur les directions qu'elles avaient données, ne pouvait lui être désagréable, car il était dans d'assez mauvais termes avec ce prince et avec sa cour. La bonne intelligence entre les deux frères n'avait pas toujours été complète ; plus d'une fois, il avait été auprès de Monsieur et des siens l'interprète un peu sec des volontés du Roi. Me voici donc, grâce à des circonstances qui m'étaient fort peu connues, dans une situation meilleure en apparence que celle d'où je sortais; en effet, tant qu'ont duré les rapports directs avec le Roi et M. de Blacas, je n'ai pas éprouvé le moindre dégoût; jusqu'au dernier moment j'ai été fondé à croire que mes services étaient appréciés.
Du moment où le Roi prenait les rênes du gouvernement, il devenait nécessaire d'imprimer à l'administration un mouvement qu'elle n'avait pu avoir sous le lieutenant général. Il y avait de nombreuses décisions à prendre sur des questions ajournées jusqu'à ce moment. Le Roi commença à réunir des conseils où furent appelés d'abord Monsieur et le duc de Berry, puis les membres du Conseil d'État provisoire, tel que Monsieur l'avait organisé,
enfin les commissaires chargés des différents ministères.
Parmi les points fort graves dont le public attendait la solution avec une vive impatience, il y en avait quatre qui l'intéressaient plus particulièrement. Gomment le Roi allait-il composer son ministère? On sentait qu'il fallait réorganiser l'armée : quel esprit présiderait à cette opération? Quel serait le traité de paix définitif? Enfin, quand paraîtrait la Charte? Sa rédaction répondrait-elle aux promesses de la déclaration?
Sur l'article de la Charte, une grande preuve d'empressement et de loyauté fut donnée, car on vit paraître, dès le 6, une ordonnance qui convoquait, pour le 31 mai, le Corps législatif, dont la réunion n'avait été annoncée dans la déclaration que pour le 10 juin. Cette mesure fut principalement due, mais le public l'ignora, à l'insistance de l'empereur Alexandre. Il sentait le besoin de quitter bientôt la France et ne voulait pas sortir de la capitale avant d'être assuré que les engagements pris seraient tenus, que la nation jouirait d'une constitution libre dans laquelle tous les intérêts seraient protégés et défendus. Il ne faut jamais perdre de vue, quand on étudie les événements de cette époque, que la conviction la plus intime régnait alors dans l'esprit de tous les souverains, que la France ne pouvait rester tranquille qu'à cette condition. On avait assez de confiance dans les lumières du Roi, mais on se méfiait du parti royaliste , dont les tendances avaient paru différentes pendant la lieutenance générale de Monsieur. L'empereur Alexandre surtout redoutait ce parti; les démarches qu'il avait hasardées auprès de lui à plusieurs reprises le lui faisaient considérer comme capable de toutes les imprudences. Voilà pourquoi il tenait tant à ne pas s'éloigner avant que tout fût réglé par l'acte le plus solennel.
On avait fait depuis quelque temps tant de constitutions que l'entreprise d'en rédiger une en trois semaines ne