LEVÉE DES GARDES D'HONNEUR
ment à la loi, il n'y avait plus de famille qui ne fût dans les transes, si elle n'était pas dans les larmes.
La levée des gardes d'honneur surtout avait été l'occasion de vexations intolérables. Comme le choix des individus était laissé à l'arbitraire des préfets, plusieurs en avaient usé de la manière la plus odieuse, faisant tomber leur désignation sur des fils uniques, souvent d'une santé fort débile, et qui, très évidemment, n'étaient ainsi enlevés à leurs parents que pour servir d'otages.
Le ministre de la guerre était plus spécialement chargé des brevets de sous-lieutenant, et je me souviens d'avoir eu un jour à ce sujet une scène extrêmement vive avec lui. Un de ces brevets avait été envoyé à un jeune homme riche, fort bien né, du Mans, et comme la sous-lieutenance était pour la cavalerie, il avait eu ordre de se rendre à l'école militaire de Saint-Germain pour y recevoir l'instruction qui lui était nécessaire. Or, ce jeune homme avait près de trente ans et était au moment de se marier. Il prit le parti de venir se réfugier à Paris, et me fut recommandé par d'anciens amis de mon père. J'écrivis au ministre de la guerre trois lettres; je m'efforçais de lui faire comprendre à quel point un tel abus d'autorité était révoltant, l'âge de ce jeune homme le mettant hors de tous les appels. Mes trois lettres restèrent sans réponse, et M. le duc de Feltre croyait apparemment que son silence suffisait pour trancher la question. Je le vis, un soir, dans sa loge, au spectacle que l'Impératrice donnait à Saint-Cloud, et je l'abordai. Il ne sut jamais faire à mes objections d'autre réponse que celle-ci : « Que voulez-vous? son nom est a porté sur le bulletin qui a été envoyé à l'Empereur; il «n'y a pas moyen d'en revenir; il faut qu'il marche. » Profondément irrité, je lui répondis « qu'il lui était appa- « remment indifférent de réduire les hommes au désespoir, « et qu'il fallait qu'il se fût fait une singulière idée de la « patience des jeunes gcps de l'époque. Quant à moi, qui
« me souvenais fort bien de ce que j'étais à vingt-neuf ans, <( je pouvais lui dire que, si on en avait agi alors de cette « manière avec moi, et qu'on eût prétendu m'envoyer à a l'école, il n'y avait rien dont je n'eusse été capable contre « celui qui aurait osé m'opprimer aussi injustement. » — « Quoi! s'écria-t-il, c'est un préfet de police qui me tient a un tel langage! — Oui, répliquai-je, et si vous per- « sistez, il est capable d'écrire ce qu'il vient de vous dire à « l'Empereur lui-même, afin qu'il puisse juger lequel de « nous deux le sert avec plus de raison, de lumières et de « conscience. » Je l'emportai cependant, et mon jeune lïomme eut la permission de retourner chez lui.
Dans la haute société, le langage, qui était depuis quelques années on ne saurait plus mesuré, devint tout à coup violent et amer. Le duc de Rovigo ne pouvait manquer d'en être informé. Il m'en parlait souvent; il jugeait alors les événements avec assez de sagesse, et l'avenir lui paraissait trop incertain pour qu'il fût tenté de se compromettre par des rigueurs qui pourraient un jour lui être sévèrement reprochées.
Ce qui, dans les salons, se traduisait en conversations, devait avoir dans les classes moins élevées, et surtout au milieu des habitants des campagnes, des résultats bien autrement fâcheux. Le nombre des réfractaires à la conscription se multipliait chaque jour d'une manière effrayante, et pour qui se rappelle ce qu'était la législation contre les réfractaires, tout ce qu'on avait inventé pour punir, dans la personne des parents, la résistance des enfants, il est facile de se faire une idée du trouble qui devait résulter pour la société entière de l'application, devenue journalière, d'une législation si odieuse. La paix môme des plus humbles demeures était continuellement troublée, et la chaumière livrée aux garnisaires, malgré son indigence, se trouvait assaillie par des misères jusqu'alors inconnues.
Quand on parcourra quelque jour le recueil de toutes