BATAILLE DE LA ROTHIÉRE
traça, et que nous allons lui voir suivre avec autant de circonspection que de persévérance.
Le début de la campagne ne fut pas heureux pour Napoléon. A peine arrivé à Châlons, il avait commencé son mouvement, et une manœuvre hardie avait d'abord fait retomber Saint-Dizier en son pouvoir; mais bientôt après il lui avait fallu acheter, au prix des plus rudes combats, et d'une perte d'hommes assez considérable, la reprise de la petite ville et du château de Brienne. Dans cet engagement, il avait couru des dangers personnels assez grands, et la manière dont il s'y était exposé pouvait faire croire qu'il n'aurait pas été fâché d'y trouver la mort.
Trois jours après, il accepta témérairement une bataille rangée avec une armée d'au moins cent dix à cent vingt mille hommes. Elle se composait de Russes, de Prussiens, d'Autrichiens, de Bavarois et de Wurtembergeois. Il n'avait que quarante mille hommes à lin opposer. Il aurait dû être écrasé, mais il fit des prodiges, et ses troupes se conduisirent avec une fermeté admirable. On a cru aussi que les Autrichiens avaient évité de s'engager autant qu'ils auraient pu le faire. Il n'en fut pas moins obligé de céder le terrain, heureux de pouvoir reculer sans déroute, et sans être entamé. Sa retraite dut s'opérer sur la ville de Troyes, qu'il lui fallut bientôt abandonner pour courir sur la Marne, où une armée prussienne pouvait menacer sa capitale. Les aUiés entrèrent à Troyes presque aussitôt après son départ. L'ejBFet moral que produisit dans Paris la nouvelle de cette bataille perdue (elle est connue sous le nom de la Rothière) et de l'entrée des ennemis dans la ville de Troyes, fut très profond et acheva d'ôter toute confiance. Il fut aisé de s'en apercevoir au refroidissement du zèle dans les classes mêmes où, jusqu'alors, on en avait le plus rencontré. Ainsi la capitale était devenue un vaste atelier et presque le seul où il fût encore possible de faire établir tout ce qui était nécessaire pour l'entretien de l'fiO'mée et pour l'armement.
lâO MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
réquipement et l'habillement des nouvelles levées qui étaient, de toutes parts, dirigées sur ce point central.
Dans l'état de souffrance où se trouvaient le commerce et l'industrie, cette circonstance était un grand soulagement pour la classe nombreuse des ouvriers, et cependant on ne trouvait que très peu d'empressement dans celle des entrepreneurs; presque aucun ne s'offrait, et il fallut distribuer, entre tous les cordonniers et les tailleurs de la ville, le nombre de souliers et d'habits que chacun d'eux serait tenu de fournir. Ce soin, qui me regardait, comme ayant plus de moyens do connaître les facultés de chacun, était d'autant plus pénible que le résultat n'était pas toujours satisfaisant, et que les fournitures, quand elles ne manquaient pas, se trouvaient fort souvent de très mauvaise qualité.
C'était pitié de voir ces bandes de conscrits qui arrivaient chaque jour, et qu'on alignait sur les places, sur les promenades publiques. Pouvait-on espérer qu'ils seraient en état de tenir tête aux soldats aguerris, endurcis à toutes les fatigues, dont l'approche était annoncée? Dans une telle situation, la seule espérance à laquelle il fût possible de s'attacher était toujours celle de la paix; elle reposait tout entière sur le congrès que les alliés avaient enfin consenti à ouvrir à Châtillon, où on savait que M. le duc de Yicenco s'était rendu. Là se trouvaient réunis les plénipotentiaires de Russie, de Prusse, d'Autriche et d'Angleterre. Cette dernière puissance à elle seule en avait trois : lord Aberdeen, lord Cathcart et sir Charles Stewart. M. le comte de Stadion figurait pour l'Autriche, le comte de Razoumovsky pour la Russie, le baron de Humboldt pour la Prusse. Ce n'étaient pas cependant ces diplomates si autorisés qui devaient trancher les difficultés. Non loin de Châtillon se tenait une autre réunion dans laquelle tout se préparait et d'où partaient les instructions auxquelles on devait se conformer.
Lord Castlereagh était arrivé et marchait à la suite du