MALET S'ABOUCHE AVEC L'ABBÉ LAPON
souvenirs de sa vie passée. Mais un malheur semblable, surtout une haine commune, rapprochent facilement les hommes; on ne discute pas les motifs de la vengeance, dont le besoin vous dévore, quand on est d'accord sur le mal qu'on souhaite à son ennemi! Une certaine intelligence ne tarda pas à s'établir entre le général et ses nouveaux compagnons d'infortune. Cependant la véhémence de son caractère, l'audace de ses procédés révolutionnaires, durent étonner, jusqu'à un certain point, des hommes qui n'avaient pas comme lui joué un rôle actif dans les scènes de 93 et de 94. L'abbé Lafon paraît avoir été de force à se tenir constamment à sa hauteur. Si même on ajoutait foi aux récits qui ont été publiés par lui, il faudrait admettre qu'il a puissamment contribué à attiser le feu dont cette âme ardente était dévorée.
Lorsque les événements de la campagne de Russie commencèrent à produire l'impression générale dont j'ai tâché de rendre compte, Malet crut que la chute de Napoléon, non seulement pouvait, mais devait être immédiate. Il se persuada qu'elle serait facilement décidée par le plus léger effort, surtout si cet effort était tenté dans la capitale. Ce fut sur cette idée qu'il bâtit son plan. M. Lafon a affirmé que ce plan avait été connu des royalistes qui partageaient la réclusion du général. Il faut observer que M. Berthier n'en faisait déjà plus partie ; j'avais obtenu sa liberté définitive dans le même conseil où la permission de passer en Amérique avait été accordée au général Lahorie; il avait été seulement astreint à se retirer chez une de ses sœurs, en Languedoc. Quant à M. de Puyvert, dont les paroles méritent d'être crues, il a affirmé qu'il n'avait absolument rien su. Restent MM. de Polignac. M. Lafon prétend qu'ils furent effrayés des conséquences de l'entreprise; il attribue à la crainte de se voir compromis par une habitation commune avec le général, la demande qu'ils formèrent alors d'être transférés dans une autre maison de santé,
iG MÉMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
bituée au faubourg Saint- Jacques. La coïncidence de cette démarche avec révénement donne quelque force à cette assertion.
Quand le complot éclata, il n'y avait plus dans la maison de santé du faubourg Saint-Antoine que le général Malet, M. de Puyvert et l'abbé Lafon; M. de Puyvert n'a pris aucune part à l'action, elle appartient donc tout entière au général et à l'abbé. Persuadés l'un et l'autre que les conspirations échouent presque toujours par l'indiscrétion ou la trahison des individus trop nombreux qu'on se croit obligé de mettre dans la confidence, ils résolurent de renfermer le plus possible leur secret, mettant l'espoir du succès dans la surprise qu'ils causeraient à ceux dont ils comptaient se servir, comme à ceux qu'ils devaient attaquer. M. Lafon, dans son récit, prétend qu'il avait de nombreux correspondants, que des intelligences étaient ménagées avec beaucoup de militaires, que tout enjSn avait été disposé par ses soins pour un soulèvement à Paris et dans les provinces. Je donnerai plus tard une preuve qui me semble irrécusable de la fausseté de cette assertion.
Les moyens employés par eux furent aussi simples que téméraires. Profiter de la nuit pour se présenter à la porte de deux casernes, annoncer la mort de Napoléon, donner lecture d'un sénatus-consulte supposé, qui abroge le gouvernement impérial, qui établit un gouvernement provisoire, et investit le général Malet de tous les pouvoirs nécessaires pour commander la force armée, la requérir, la commander comme il conviendra; avoir ainsi à sa disposition une cohorte et un bataillon d'un régiment; conduire et envoyer des détachements de ces deux corps sur les points les plus importants à occuper, s'en servir pour arrêter les fonctionnaires publics dont la résistance est le plus à craindre; cela fait, publier et proclamer par toute la ville le prétendu sénatus-consulte ; appeler à soi les mécontents de toutes les couleurs, de tous les partis; assembler