M. PASQUIER AUX TUILERIES
en entrant, trouvé M. Boulay de la Meurthe, au milieu d'un groupe de sénateurs et de conseillers d'Ëtat, déclarant que le bruit répandu ne pouvait avoir aucun fondement. Il ne manqua pas de me prendre à témoin de la fausseté de la nouvelle; mais je me bornai à répondre que je ne savais rien. Peu de personnes furent trompées par cette réponse; plusieurs me dirent en me serrant la main : « Allons, il « faut en prendre son parti, voilà que tout finit, mais comment s'arrangera le dénouement? » M. Mole, si confiant d'ordinaire, laissait voir ses inquiétudes. Je ne saurais surtout oublier une conversation que j'eus avec un homme d'un vrai mérite, l'un de ceux dont l'Empereur faisait le plus de cas, et dont il avait encore le fils aîné auprès de lui en qualité d'officier d'ordonnance. C'était M. de Saint- Marsan, le dernier ambassadeur à Berlin. Rappelant toutes les fautes, toutes les folies qui s'étaient succédé depuis deux années : « Il l'a voulu absolument i>,me dit-il en finiss£Uit, « car je connais bien l'Europe; elle était en grand « train de patience et de résignation, et il a fallu pour la « soulever qu'il s'obstinât à la pousser jusque dans ses dera niers retranchements. Mais que sortira-t-il de tout cela? « Dieu seul le peut savoir! »
M. de Saint-Marsan, l'un des derniers Piémontais qui fussent restés fidèles à la maison de Savoie, et l'un de ceux qui s'étaient donnés le plus tard à l'Empereur, avait fini cependant par prendre pour lui de l'attachement, et il ne pouvait s'empêcher de regarder sa chute avec cette sorte de tristesse mélancolique qui saisit toutes les âmes élevées à la vue d'un grand monument qui s'écroule.
Mes relations avec M. de La Valette étaient devenues plus intimes. Tous les jours je me rendais à sept heures du matin chez lui; je le voyais ouvrant les paquets et lisant les lettres que lui apportaient les estafettes. Nous suivions ensuite sur la carte jusqu'aux moindres mouvements des troupes belligérantes. Je lui en avais donné une
que la préfecture de police avait fait lever pour le service de Tapprovisionnement de la capitale, présentant avec exactitude jusqu'aux plus petits détcdls du cours de la Seine, de la Marne et de leurs affluents. Rien ne m'était donc caché et je ne pouvais me faire d'illusion sur rien. Une seule chose me gênait chez M. de La Valette, c'était d'y rencontrer quelquefois à la même heure M. de Bourrienne. Il le connaissait depuis longtemps, il l'avait eu pour camarade auprès de l'Empereur, dans la ccunpagne d'Egypte. C'est par M. de Bourrienne que M. de Talleyrand était tenu au courant de tous les détails de la situation militaire, et que le duc de Rovigo, j'en ai la certitude, avait été averti du départ de M. de VitroUes pour Chàtillon. Un jour, nous étions sortis ensemble à pied de chez M. de La Valette, les nouvelles étaient mauvaises. « Voyez-vous, monsieur Pas- « quier », me dit-il, « les étrangers, quoi que fasse l'Empe- « reur, entreront dans Paris. Vous vous devez à cette ville, « dont vous ne sortirez sûrement pas; eh bien, dites-moi « un mot, j'y resterai aussi, et je vous serai d'une grande (( utilité. J'ai beaucoup connu en Allemagne les principaux a généraux prussiens, et je vous servirai d'intermédiaire « pour tout ce que vous aurez à traiter avec eux, de quelque « nature que ce soit. » Je le remerciai de sa bonne volonté, mais en ajoutant que je vivais au jour le jour, et attendais le conseil des événements pour juger de la meilleure manière d'accomplir les devoirs que m'imposait une position dont je ne me dissimulais ni la difficulté ni même les dangers.
Puisque j'ai prononcé le nom du duc de Rovigo, c'est le lieu de rapporter une anecdote qui prouve la passive obéissance de l'ancien commandant de la gendarmerie d'élite. Des filous avaient imaginé, pour voler l'argent étalé sur une des tables de jeu au Palais-Royal, de jeter sous cette table une petite machine infernale dont l'explosion était produite par la détente d'un ressort. Cette machine ayant