‹ Histoire de mon tempsChapitre 87 sur 223 · MACHINE INFERNALE DU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

MACHINE INFERNALE DU PALAIS-ROYAL

produit son effet, la table avait été renversée, les lumières éteintes, le vol s'était effectué avec succès, et quelques personnes avaient été blessées. La police ayant dû rechercher les auteurs du délit, s'était emparée, comme pièce de conviction, des débris de la machine, dans lesquels il avait été facile de reconnaître un ouvrage d'horlogerie assez habilement construit (i). Malgré beaucoup de perquisitions et d'investigations, rien n'avait été découvert, et les débris étaient restés entre les mains du chef de bureau qui avait ces sortes d'affaires dans ses attributions. Un jour, dans la matinée, c'était vers la fin de février, le duc de Rovigo me dit : « On a sans doute gardé chez vous les débris de cette « petite machine infernale du Palais-Royal, je voudrais les a revoir; faites-moi le plaisir de me les envoyer. — Rien « de plus aisé, lui répondis-je, vous les aurez dans une « demi-heure. » Je l'oubliai et ne m'en souvins qu'en sortant de table. J'avais M. de La Valette à dîner; je lui contai mon oubli que j'allais réparer. Il m'arrêta, et me conduisant dans l'embrasure d'une fenêtre : « Si j'étais vous, me « ditril, je n'en ferais rien. — Et pourquoi? — Parce que le a duc de Rovigo n'a pu vous faire cette demande qu'à de a mauvaises fins. Vous verrez qu'à l'aide de ce modèle il « fera peut-être construire de semblables machines qui ser- « viront à de mauvais coups. — Mais que voulez-vous qu'il « en fasse? — Ignorez-vous donc, me répondit-il, en parlant « encore plus bas, que les princes de la maison de Bourbon « ont mis le pied sur le territoire de France; et s'ils avancent « dans l'intérieur, ne serait-ce pas, pour s'en défaire, un

(1) Les Anglais, lors des préparatifs de la descente à Boulogne, avaient employé ce moyen fort en grand, et leurs plongeurs étaient venus plusieurs fois attacher sous les bâtiments de la flottille des appareils construits d'après ce système et destinés à les faire sauter en l'air. Les résultats n'avaient point répondu»à leur attente, mais l'idée, comme on voit, n'avait pas été perdue pour ces êtres malfaisants dont l'esprit est constamment aux aguets de tous les moyens propres à servir leurs brigandages.

« moyen facile que celui de placer sous leur table, sous leur « lit, une semblable machine chargée seulement un peu a plus fortement? »

M. de La Valette avait eu certainement, par les correspondances qui passaient secrètement sous ses yeux, quelque connaissance de desseins conçus dans cet esprit, car une semblable idée ne lui serait pas venue d'ellemême. Je le remerciai de l'avis, dont je profitai. Le lendemain, lorsque je revis le duc de Rovigo, il me rappela sa demande et se plaignit de mon oubli. « Il a été volontaire, « lui répondis-je nettement; vous n'avez nul besoin de ces « débris; qu'en voulez-vous faire? Ils doivent être déposés « où ils sont; ce sont des pièces qui appartiennent à la « justice et qui peuvent lui être nécessaires. » Une vive rougeur lui montant alors au visage : « Mais cependant, (( reprit-il, je comptais m'en servir pour faire fabriquer « dans le même système un certain nombre de machines a que j'aurais envoyées au quartier général et qui pour- « raient y être fort utiles pour faire sauter promptement « de petits ponts. — Quoil lui répondis-je, vous me donnez « sérieusement un pareil motif? S'il s'agissait de faire « fabriquer une machine de guerre quelconque dont on « puisse se servir avec honneur, n'avez-vous pas l'atelier a du dépôt de l'artillerie, où on en sait un peu plus long « que ceux dont vous voulez imiter la coupable industrie? » Son embarras alors redoubla visiblement. « Eh bien t qu'il « n'en soit plus question, puisque vous êtes si obstiné, me « dit-il en finissant, parlons d'autre chose. »

Un quart d'heure après, comme je sortais de chez lui, il courut après moi, et, me rattrapant dans la dernière pièce de son appartement, me prononça littéralement les paroles suivantes : « Surtout, monsieur Pasquier, ne parlez h « personne de ce qui s'est passé ce matin entre nous. » Puis, portant la main à son front : « Ah! il faut convenir que l'Empereur est quelquefois bien difficile à servir. » Je

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