Voy. le n» 2 des notes et documents historiques
SU depuis, la voix sévère et convaincue de M. Vieillard, l'ancien précepteur du prince auquel on préparait un trône.
Immédiatement après le vote, le Sénat se transporta tout entier en costume et accompagné d'une escorte de cavalerie au palais de Saint-Cloud. Quels souvenirs pour le Prince-Président! Quarante-huit ans auparavant, dans cette même résidence, dans la même salle où il allait recevoir le Sénat et dans des circonstances qui , ^ part le prestigieux passé du premier consul, ne manquaient pas d'une certaine analogie, le Sénat était également venu offrir la couronne au glorieux chef de sa famille. Comment ne pas croire à sa prédestination, à son étoile? Le Prince fit lui-même ces rapprochements dans la réponse qu'il adressa au discours de M. Mesnard , vice-président du premier corps de l'Etat chargé de lui remettre le sénatus-consulte, le prince Jérôme s'étant démis par convenance des fonctions de président qu'il avait remplies jusqu'alors. Deux décrets furent immédiatement signés : l'un appelait le peuple à voter les 21 et 22 novembre sur le rétablissement de l'empire ; l'autre convoquait pour le 25 novembre le Corps législatif chargé de recenser les votes et d'en proclamer le résultat.
Ce résultat, après le recensement définitif, donna les chiffres suivants : 8 1 57 752 électeurs acceptèrent l'empire; 254 501 le repoussèrent.
Sur une base aussi large, aussi solide, on pouvait donner à l'édifice qu'on allait construire une importance, une grandeur exceptionnelles, et cette pensée était assurément de nature à réjouir tous les amis du régime inauguré de 2 décembre en leur faisant espérer pour le pays la réalisation de tous ses rêves de gloire, la satisfaction de toutes ses ambitions naturelles.
Au début d'un établissement politique nouveau, dans les premiers moments d'un pouvoir qui s'installe^ les scènes théâtrales se produisent souvent et, forcément, les discours se multiplient.
Dans la soirée du 1 ^'^ décembre 1 852 le Sénat , le Corps législatif et le conseil d'État se rendirent une fois de plus à Saint-Cloud en corps et entourés d'une escorte. Un brouillard intense couvrait la terre et c'était à la lueur des torches que les voitures pouvaient seulement avancer, circonstance qui ajoutait encore à Teffet extérieur d'une pareille scène.
A l'intérieur du palais on avait disposé la grande galerie pour la solennité qui se préparait et toutes les traditions monarchiques avaient présidé à ces arrangements. Un trône s'était élevé au fond de la galerie ; l'estrade sur laquelle il avait été dressé était recouverte de tapis aux armes impériales. Der-
rière ce trône se rangèrent les conseillers d'État, suivant en cela l'étiquette et le cérémonial du premier empire, la maison militaire devant être traditionnellement placée en avant de l'estrade. Le Sénat et le Corps législatif occupèrent le fond de la galerie faisant face au trône et, vers neuf heures, le chef de l'État parut précédé par ses maîtres des cérémonies et ses aides-de-camp, suivi des ministres, ayant à ses côtés son oncle le prince Jérôme et son cousin le prince Napoléon.
Un grand silence se fit aussitôt. Le nouveau souverain se plaça devant le trône et le président du Corps législatif, M. Billault, s'avança pour lui remettre la déclaration constatant officiellement le résultat du vote populaire. Il accompagna la remise de cette pièce d'un discours tout empreint du plus chaleureux dévouement. M. Mesnard, vice-président du Sénat prit la parole à son tour et exprima de même le vif empressement du premier corps de l'État à saluer le nouvel empereur. Ce dernier répondit enfin aux deux orateurs officiels en prononçant le discours suivant :
— Messieurs , le nouveau règne que vous inaugurez aujourd'hui n*a pas pour origine, comme tant d'autres dans l'histoire , la violence, la conquête ou la ruse. Il est, vous venez de le déclarer, le résultat hîgal de la volonté de tout un peuple qui consolide au milieu du calme ce qu'il avait fondé
au sein des agitations. Je suis pénétré de reconnaissance envers la nation qui trois fois en quatre années m'a soutenu de ses suffrages et chaque fois n'a augmenté sa majorité que pour accroître mon pouvoir. Mais plus le pouvoir gagne en étendue et en force vitale, plus il a besoin d'hommes éclairés comme ceux qui m'entourent chaque jour, d'hommes indépendants comme ceux auxquels je m'adresse, pour m'aider de leurs conseils, pour ramener mon autorité dans de justes limites^ si elle pouvait s'en écarter jamais. Je prends aujourd'hui avec la couronne le nom de Napoléon III^ parce que la logique du peuple me l'a déjà donné dans ses acclamations , parce que le Sénat l'a proposé légalement et parce que la nation entière l'a ratifié. Est-ce à dire cependant qu'en acceptant ce titre, je tombe dans l'erreur reprochée à ce prince qui , revenant de l'exil, déclara nul et non avenu tout ce qui s'était fait en son absence? Loin de moi un semblable égarement. Non-seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont précédé, mais j'hérite, en quelque sorte, de ce qu'ils ont fait de bien ou de mal, car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers. Mais plus j'accepte tout ce que, depuis cinquante ans l'histoire nous transmet avec son inflexible autorité, moins il m'était permis de passer sous silence le règne glorieux du chef de
ma famille et le titre régulier quoique éphémère de son fils que les chambres proclamèrent dans le dernier élan du patriotisme vaincu. Ainsi donc le titre de Napoléon lïl n'est pas une de ces prétentions dynastiques et surannées qui semblent une insulte au bon sens et à la vérité. C'est l'hommage rendu à un gouvernement qui fut légitime et auquel nous devons les plus belles pages de notre histoire moderne. Mon règne ne date pas de 1815, il date de ce moment même où vous venez me faire connaître les suffrages de la nation. Recevez donc mes remercîments , messieurs les députés, pour l'éclat que vous avez donné à la manifestation de la volonté nationale, en la rendant plus évidente par votre contrôle, plus imposante par votre déclaration, je vous remercie, messieurs les sénateurs , d'avoir voulu être les premiers à m'adresser vos félicitations, comme vous avez été les premiers à formuler le vœu populaire. Aidezmoi tous à asseoir sur cette terre bouleversée par tant de révolutions un gouvernement stable qui ait pour bases fe religion, la justice, la probité, l'amour des classes souffrantes. Recevez ici le serment que rien ne me coûtera pour assurer la prospérité de la patrie, et que tout en maintenant la paix, je ne céderai rien de ce qui touche à l'honneur et à la dignité de la France. »
Dans ce discours qui fut naturellement accom-
pagné de témoignages d'enthousiasme de la part des grands corps de l'État on remarque la singulière insistance du nouvel empereur à justifier, pour ainsi dire, ce titre de Napoléon III qui paraissait tout naturel en France et à rappeler avec une certaine vivacité d'expression le procédé monarchique du roi Louis XVIII faisant remonter son règne à la mort du jeune Louis XVII, procédé qui, soit dit en passant^ avait incontestablement de la grandeur et ne manquait peut-être pas d'habileté. Mais ce que le public ignorait alors, c'est que ce passage du discours de l'Empereur correspondait à certaines observations diplomatiques que le rapport de M. Trolong au Sénat avait fait naître relativement à cette dénomination de Napoléon III contre laquelle plusieurs puissances, la Grande-Bretagne en tête, avaient émis quelques objections. Il est à remarquer, en effet, que, si les chambres françaises avaient proclamé un instant la souveraineté du roi de Rome sous le nom de Napoléon II, les puissances européennes ne l'avaient jamais reconnue et il n'était pas sans intérêt de faciliter le plus possible, en ce moment, la reconnaissance par ces mêmes États de l'Europe du nouvel empire restauré, car des intrigues dont nous allons parler tout à l'heure tendaient à retarder la réalisation de cet acte diplomatique.
La journée du 2 décembre avait été choisie à
dessein pour la proclamation officielle du gouvernement nouveau dans toutes les villes de France en présence des autorités^ de l'armée et de la garde nationale. A Paris^ l'empereur Napoléon III fit son entrée par Parc de triomphe de l'Étoile sous lequel l'avait attendu un nombreux cortège de généraux. Il descendit l'avenue des Champs-Elysées entre une double haie de la garde nationale et de larmée, et se dirigea vers le palais des Tuileries en traversant la place de la Concorde et le jardin sur les terrasses duquel se tenaient, avec des bannières, les députations des corporations ouvrières mises en mouvement par la Société du 1 0 décembre.
L'Empereur déboucha avec tout son cortège par le pavillon de l'Horloge dans la cour des Tuileries. Des troupes y étaient massées, ainsi que sur la place du Carrousel ; il les passa en revue avant de monter dans les appartements où l'attendaient les divers membres de sa famille et tous les ministres. A dix heures, dans la matinée du même jour^ le préfet de la Seine avait lu au peuple assemblé sur la place de l'Hôtel de Ville l'acte de la proclamation de l'Empire et le Moniteur publiait le décret promulgant le plébiscite en vertu duquel l'Empire était ainsi restauré.
Des faveurs et des grâces accompagnèrent ce notable événement : Trois maréchaux furent nommés; c'étaient les généraux de Saint-Arnaud, Magnan
I4è HISTOIRE DE MON TEMPS. [1852
et de Castellane. Les services majeurs rendus par les deux premiers au moment du coup d'État, l'énergie déployée par le troisième pendant les événements qui se produisirent en province à la suite du 2 décembre 1851 expliquaient aisément aux yeux du public la haute distinction par laquelle ils étaient récompensés et Ton savait que^ dans la pensée du nouveau souverain, ils y étaient depuis plus ou moins de temps destinés. N'était-ce pas lui qui, lors de l'expédition de Boulogne avait écrit à la personne chargée de transmettre des propositions au général Magnan ^ « Vous savez que je l'ai noté pour être maréchal de France. » La promesse de 1840 se réalisait douze ans plus tard.
Un grand nombre de grâces furent accordées aux condamnés par commissions mixtes à la suite des événements du 2 décembre 1 851 . Le gouvernement déclara même par Torgane de ses journaux officiels qu'il était prêt à rendre à la liberté tous les condamnés purement politiques à la seule condition de prendre l'engagement de ne rien tenter à l'avenir contre l'état de choses sanctionné par le vote du pays. Plus de sept cents grâces de ce genre étaient accordées à la fin de l'année 1 852.
Les délits de presse, les contraventions à la police de l'imprimerie, les avertissements encourus