‹ Histoire de mon tempsChapitre 16 sur 42 · Né en · texte numérisé non relu

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2. Le comité pour la révision de la Constitution avait un président, M. Pepin-Lehalleur ; trois vice-présidents, MM. Turgot, Guyard-Delalain, Lavollée ; deux secrétaires, MM. de Beaumont- Vassy et Bonnet de Malherbe, ■■'■i'

pour ainsi dire^ le prologue du 2 décembre. Moins initié que son successeur aux choses de la diplomatie, M. Turgot qui^ du moins, avait apporté un grand dévouement au service du pouvoir nouveau et voulait de toute façon occuper un poste élevé dans la hiérarchie officielle^ avait accepté celui d'ambassadeur à Madrid , en remplacement du portefeuille qu'on lui enlevait.

Le choix de M. Drouyn de l'Huys dans les circonstances spéciales où l'on se trouvait était un choix des plus heureux. Ayant parcouru tous les degrés de la carrière diplomatique , ancien directeur des affaires commerciales au ministère des affaires étrangères, on se souvient qu'il avait été destitué par M. Guizot pour avoir voté l'amendement présenté par M. de Malleville dans l'affaire de l'indemnité Pritchard , incident qui favorisa singulièrement sa fortune politique. Ce n'est rien en effet que d'être un homme de mérite ou de talent, si une occasion que l'on poursuivrait souvent en vain ne vient tout à coup vous mettre en lumière et intéresser le public à votre personnalité. M. Drouyn . de l'Huys avait dit à propos de cette disgrâce : « Je ne me suis jamais enquis, je l'avoue, si je pouvais voter impunément comme je l'ai fait, mais je me suis demandé si je pouvais le faire loyalement, et ma conscience n'a pas hésité un instant à me répondre. »

Appartenant au centre gauche dans les dernières assemblées de la monarchie de 1830, M. Drouyn de l'Huys, réélu après 1 848 à la Constituante et à la Législative, y avait fait partie du Comité des affaires étrangères. Une première fois, le Prince-Président l'avait choisi pour le portefeuille des relations extérieures, et ensuite pour le poste d'ambassadeur à Londres. Possesseur d'une grande fortune, circonstance qui pouvait ajouter à l'indépendance naturelle de son caractère, le nouveau ministre avait une connaissance parfaite des divers cabinets et des principales cours. Son caractère était ferme, ses idées étaient très-arrêtées sur toutes choses. Quoique d'une taille élevée et d'un tempérament vigoureux en apparence, sa santé, quelquefois mauvaise, donnait alors, par un effet naturel et involontaire, une sorte de raideur à la manifestation de ses idées ou de ses vues, et ajoutait à la ténacité habituelle de son intelligente volonté. Il était impossible de Taborder, du reste, sans être immédiatement frappé de la finesse extrême que dénotaient ses traits. Un tel ministre, répétons-le, était fait pour la situation donnée, du moment où, sans arrière-pensée, il avait mis son expérience et ses lumières au service du second empire , et c'était une bonne chance pour un gouvernement nouveau de l'avoir trouvé sous sa main.

Le 2 décembre , il adressait aux ministres des

diverses puissances accréditées à Paris une circulaire dans laquelle, après avoir officiellement notifié la proclamation du second empire, il déclarait que si la France se choisissait un gouvernement plus approprié à ses mœurs, à ses traditions et à la place qu'elle occupait dans le monde, si ses intérêts trouvaient dans un retour à la monarchie la garantie qui leur manquait, il n'y avait rien là qui pût changer son attitude extérieure. Le nouvel empereur reconnaissait et approuvait tout ce que le président de la république avait reconnu et approuvé depuis quatre années. La même main, la même pensée continueraient de régir les destinées de la France, et une expérience accomplie dans des circonstances difficiles avait suffisamment prouvé que le gouvernement français, jaloux de ses droits, respectait également ceux des autres, tout en attachant le plus grand prix à contribuer pour sa part au maintien de la paix générale. La notification directe aux puissances elles-mêmes était rédigée dans un sens identique.

Le premier des États de l'Europe qui reconnut le second empire fut le royaume des Deux-Siciles : le 3 décembre, le marquis Antonini, ministre du roi Ferdinand II, vint présenter ses lettres de créance. Il les avait reçues d'avance par ordre de Ferdinand qui s'était montré très-habile et très-perspicace en cette circonstance. Il y a là un singulier

rapprochement à faire : le roi de Naples fut le premier souverain qui reconnut Napoléon III, et sans que Napoléon III ait directement coopéré ou contribué à la destruction ultérieure du royaume des Deux-Siciles, il n'en est pas moins vrai que c'est l'intervention armée du gouvernement français en Italie, et surtout sa non intervention dans l'aggression révolutionnaire de Garibaldi qui a facilité le renversement, peut-être momentané , de la monarchie napolitaine. Ces coïncidences , sans être trèsextraordinaires en politique, sont toujours curieusement relevées par l'histoire.

Après les Deux-Siciles ^ la Grande-Bretagne reconnut le second empire^ et le 6 décembre, lord Gowley remit ses lettres de créance. M. Rogier, ministre de Belgique, en fit autant le lendemain. A partir du 8 jusqu'au 16 décembre^ les reconnaissances de la Suisse, du Piémont, de l'Espagne, des Pays-Bas et du Danemark arrivèrent successivement à Paris, et, un peu plus tard, celles de la Suède, du Saint-Siège, de l'Empire ottoman et des États-Unis. Les gouvernements secondaires de T Allemagne, grands ou petits, avaient reçu pour mot d'ordre d'attendre les déterminations de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse. C'est pour parvenir à ce puéril résultat que l'empereur de Russie s'était donné tant de mouvement et avait fait tant d'efforts. Encore le résultat lui échappait-il en partie , car cer-

tains petits États , tels que le duché de Nassau et la Hesse grand-ducale ne voulurent point se soumettre au bon plaisir des trois grandes puissances et préférèrent conserver toute leur indépendance d'action, tandis que l'Autriche et la Prusse ellesmêmes, qui s'étaient entendues d'abord avec la Russie pour la rédaction des lettres de créance de leurs représentants à Paris, ne consentaient plus à cette exacte similitude dans les termes qui ^ précédemment , avaient été convenus , parce qu'elles craignaient avec raison d'être entraînées trop loin par le tzar Nicolas.

Ces puissances faisaient, du reste, quelques réserves sans grande portée : ainsi MM. le comte de Buol et de ManteufPel disaient dans leurs dépêches à MM. Hubner et de Hatzfeld, ministres d'Autriche et de Prusse à Paris , que des copies du sénatusconsulteet du plébiscite relatifs à la transformation gouvernementale opérée en France ayant été jointes aux communications par lesquelles l'avénement de l'empereur des Français leur avait été notifié, il ne leur appartenait pas de discuter ces documents comme actes de législation intérieure de la France. A ce titre, les dispositions qu'ils renfermaient ne pouvaient que rester en dehors du domaine des relations internationales entre les deux empires. Aussi TAutriche et la Prusse, en procédant comme elles l'avaient fait à la recon-

naissance de l'empereur des Français, et en témoignant franchement de leurs intentions de continuer avec son gouvernement les rapports d'amitié qui avaient subsisté jusqu'alors^ n'entendaientelles ni émettre une opinion quelconque sur les principes établis par le plébiscite, converti désormais en loi de l'État, ni accepter d'avance les conséquences qui pourraient en être tirées à l'avenir. En s'abstenant, du reste, de donner une forme plus solennelle à leurs réserves , elles croyaient fournir au gouvernement français qui, sans doute, saurait l'apprécier, une nouvelle preuve des sentiments conciliants dont elles étaient animées, parce qu'elles attachaient le plus grand prix à maintenir intacts, dans l'intérêt de l'ordre social et de la paix du monde, les rapports de bonne intelligence subsistant entre elles et le gouvernement français.

Les lettres de créance ne devaient être remises qu'après la présentation de celles du plénipotentiaire russe, et c'était, par le fait, la seule concession que l'empereur Nicolas eût obtenue, car, dans la rédaction de ces pièces diplomatiques, le protocole ordinaire était scrupuleusement observé, et elles différaient essentiellement en cela des lettres qui allaient être expédiées de Saint-Pétersbourg à M. de Kisseleff, représentant de la Russie, à Paris.

L'empereurNicolasn'avaitjamaisconsentiàadmettre que le droit résultant d'une élection populaire pût

être comparé à celui d'une possession héréditaire basée sur le principe du droit divin. Pour lui, la souveraineté du Prince-Président, appelé au trône par un vote de la nation, n'était point de la même essence que la sienne propre, et il aurait voulu entraîner l'Autriche et la Prusse à faire comprendre cette distinction dans la formule des lettres de créance : ainsi le terme consacré pour les rapports de cette nature de souverain à souverain est, on le sait, monsieur mon frère; eh bien, l'empereur Nicolas ne voulait pas traiter le nouvel élu du suffrage universel en France sur un pareil pied d'égalité, et repoussait cette fraternité toute de courtoisie pour lui substituer une autre formule assez singulière, en terminant la dépêche par ces mots : de Votre Majesté, le bon ami.

Lorsqu'à distance on étudie les effets et les causes des grands événements humains , l'esprit demeure quelquefois confondu de la puérilité, de l'insignifiance de certains actes qui pourtant ont produit des résultats d'une importance majeure, ont eu les plus graves, quelquefois les plus sanglantes conséquences. Qui ne comprend, par exemple, que dans la circonstance donnée, ce que faisait ainsi l'empereur de Russie était trop, ou trop peu : trop si sa pensée n'allait pas jusqu'à des hostilités directes, avec un parti pris malveillant et belliqueux; trop peu, si au contraire le tzar nourrissait le secret

dessein de se poser en ennemi déclaré du principe qui avait porté le prince Louis-Napoléon au trône, en adversaire de l'empereur Napoléon 111 luimême, car, pour entreprendre une telle campagne, Tarme choisie était ridicule. C'était se servir de l'épingle au lieu d'employer le canon.

Les lettres de créance de M. de Kisseleff étant formulées de la sorte furent présentées le 5 janvier 1853. Le nouvel empereur des Français sut, avec une modération apparente, dissimuler la désagréable impression qu'il devait naturellement ressentir de la dérogation aux usages reçus entre souverains. Cette attitude mettait, aux yeux de tous les hommes impartiaux, l'adresse et le bon goût de son côté. La faute commise par l'empereur Nicolas n'en devenait que plus évidente dans un moment où une alliance entre la France et la Russie pouvait avoir pour cette dernière puissance des résultats si avantageux. On peut dire presque sans exagération que le tzar Nicolas est mort de cette faute là.

MM. Hubner et de Hatzfeld furent reçus les jours suivants aux Tuileries; puis vinrent les représentants des puissances secondaires de l'Allemagne. Mais l'intérêt et l'attention publics avaient été épuisés par l'incident russe.

Que se cachait-il donc de sérieux derrière cette démonstration puérile? A quelle politique cette sourde malveillance servait-elle de préface?

L'empereur Nicolas était profondément et intimement convaincu que les événements qui s'étaient récemment produits en France devaient, pour ainsi dire, fatalement amener des complications nombreuses dans l'économie générale de l'Europe et qu'une conflagration, sinon générale^ du moins très-étendue et très -grave, pouvait en résulter. Dans l'intérêt de l'ambition moscovite et du développement matériel de la Russie, le moment n'était-il pas bien choisi pour prendre une attitude imposante, réservée, martiale, non pas ouvertement hostile au gouvernement français, mais hostilement expectante? Et, si les complications prévues se réalisaient, ne fallait-il pas, d'ailleurs, être tout prêt à en profiter?

Au nord, la Russie, en possession de la Finlande, n'avait aucun intérêt à s'étendre davantage; à l'ouest, les États germaniques lui formaient une frontière naturelle; c'était vers l'Orient que, traditionnellement depuis la grande Catherine, les Russes avaient les regards tournés, et c'était aussi

de ce côté que se dirigeaient alors toutes les pensées politiques du tzar Nicolas.

Il existait d'ailleurs plusieurs raisons pour qu'il en fût ainsi : depuis quelques années la prépondérance russe en Orient s'était sensiblement amoindrie. La Porte- Ottomane se montrait moins révérencieuse que par le passé. Après la guerre de Hongrie de nombreux réfugies polonais avaient trouvé asile en Turquie, et, lorsque le cabinet de Saint-Pétersbourg, se préoccupant de leur présence à Constantinople ou dans les provinces turques, s'était efforcé d'obtenir leur renvoi, cette demande avait été repoussée. En outre, dans la question dite des Lieux-Saints, lorsque la France, invoquant les capitulations antérieures, qui accordaient aux Latins la possession et le soin des sanctuaires sacrés, notamment du Saint-Sépulcre, tandis que, au nom de l'Église grecque, la Russie réclamait des immunités religieuses à peu près identiques, cette dernière puissance, de plus en plus jalouse du protectorat de l'Église d'Orient, s'était, malgré la modération relative de la diplomatie française, trouvée lésée dans ses prétendus droits.

Et cependant la France qui, en vertu de traités remontant jusqu'à François P'' et à Soliman, aurait pu revendiquer pour les catholiques la possession exclusive des Lieux-Saints, la France, qui tra-

ditionnellement et depuis un temps immémorial, protège les Latins en Orient, s'était elle-même, dans un louable esprit de conciliation, déclarée satisfaite de concessions peu en rapport avec des droits d'une réalité et d'une ancienneté incontestables.

Enfin, dans la question du Monténégro, la Russie, qui affecte d'étendre une main protectrice sur toute la race slave et de favoriser toutes ses prétentions, avait pris une part directe qui^ pour ne pas être complètement active, n'en avait pas moins une importance majeure.

■ On sait que le Tsernagora ou Monténégro, petit territoire situé entre l'Adriatique et la Turquie d'Europe^ comptant une population d'un peu plus de cent vingt mille âmeS;, et tout hérissé de rochers qui le protègent, est un pays indépendant, gouverné par un prince qui, sous le nom de vladika> a réuni jusqu'en 1851 le pouvoir théocratique au pouvoir temporel, c'est-à-dire était prince et évêque tout à la fois. Au mois d'octobre 1851, le vladika régnant, Pierre Petrovitch-Niegosch, étant venu à mourir, son neveu, Daniel, désigné dans son testament pour être son successeur, avait déclaré au Sénat monténégrin qu'il répudiait le pouvoir théocratique et le séparait du pouvoir temporel, non - seulement afin d'assurer sa propre duccession à sa descendance directe (les évoques

grecs ne pouvant se marier comme les simples popes), mais encore afin de mettre la constitution de son pays plus en rapport avec les idées du siècle.

Le Sénat monténégrin s'était empressé de réunir à Cétigné, capitale du Tsernagora, une assemblée populaire, qui avait accepté cette réforme avec enthousiasme, et Daniel l^\ revenu de Saint-Pétersbourg, où il s'était rendu pour communiquer §es intentions à l'empereur Nicolas, avait été accueilli très-chaleureusement par ses nouveaux sujets. C'était toute une révolution dont la Porte- Ottomane prit immédiatement ombrage. Les habitants de la Montagne Noire étaient pour elle de belliqueux et difficiles voisins, toujours prêts à envahir son territoire. Elle vit dans cette réforme approuvée, peutêtre même conseillée par la Russie, un danger qu'il fallait immédiatement prévenir, et, de leur côté, les Monténégrins, effrayés du voisinage de l'armée de Bosnie commandée par Orner - Pacha , avaient pris les devants et s'étaient, en prévision d'une attaque, emparés de la forteresse turque, qui défendait et couvrait le lac de Scutari, provoquant ainsi à Gonstantinople une irritation qui s'était immédiatement traduite par l'invasion du Monténégro et le blocus maritime de ses côtes.

La France et l'Angleterre avaient inutilement blâmé et déconseillé cette entreprise militaire de la

Turquie, dont les conséquences pouvaient être très -graves. L'Autriche^ très -intéressée dans la question à cause de son voisinage immédiat du territoire monténégrin , envoya promptement à Constantinople un plénipotentiaire, le comte de Linange, chargé de demander le retrait des troupes turques des districts envahis de la Montagne Noire, d'obtenir ensuite quelques explications et satisfactions sur d'autres points secondaires; enfin, d'offrir l'amicale intervention de l'Autriche dans les difficultés qui semblaient sur le point de surgir entre la Porte-Ottomane et le gouvernement russe.

Celui-ci se disposait de son côté à envoyer au sultan un ambassadeur extraordinaire avec mission apparente de traiter cette question du Monténégro en même temps que celle des Lieux-Saints, mais dont la présence à Constantinople devait avoir un autre but, comme nous le verrons tout à l'heure.

Ce fut le 30 janvier 1 853 que le plénipotentiaire autrichien arriva à Constantinople , tandis que l'ambassadeur extraordinaire du tzar ne devait y paraître que le 28 février suivant.

Mais quatre jours seulement après que M. de Kisseleff avait présenté ses lettres de créance à Tempereur Napoléon III, un fait d'une singularité remarquable et d'une incontestable gravité s'était produit à Saint-Pétersbourg, et ce fait qui ne fut

connu du public que longtemps après, était de nature à jeter une étrange lumière sur les desseins secrets de l'empereur Nicolas :

Le ministère tory venait de tomber en Angleterre; lord Aberdeen, chargé de composer un nouveau cabinet, avait cherché à réunir des éléments divers et à former un ministère de coalition dont la politique ne semblait pas devoir, autant que celle de la précédente administration, être favorable à l'alliance française. Le journal le Times attaquait avec passion le chef du gouvernement français; deux membres du cabinet, sir Charles Wood et sir James Graham, soumis à une réélection, avaient tenu en public des discours offensants pour Napoléon III. On pouvait donc supposer à la rigueur que le nouveau cabinet britannique se montrerait peu sympathique à ce gouvernement qui, récemment issu du suffrage universel, présidait aux destinées de la France.

Le 9 janvier 1 853 (M. de Kisseleff avait eu son audience le 5), la grande-duchesse Hélène de Russie donnait à Saint-Pétersbourg une soirée que l'empereur Nicolas honorait de sa présence. L'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton Seymour, y assistait également. Tout à coup le tzar s'approcha de sir Hamilton avec cette expression gracieuse et véritablement fascinatrice qu'il savait donner à propos à son beau et mobile visage : « J'ai appris

avec grand plaisir, dit-il à l'ambassadeur, que le cabinet anglais venait de se constituer définitivement. Je crois que ce ministère peut avoir une longue durée, et je désire tout particulièrement que vous transmettiez l'assurance de ma satisfaction à lord Aberdeen que je connais depuis quarante aug et pour lequel j'ai une haute estime. Il est nécessaire que les gouvernements d'Angleterre et de Russie demeurent dans les meilleurs termes ; jamais cette nécessité ne parut aussi grande qu'en ce moment, et je vous prie de transmettre mes paroles à lord John Russell. Les affaires d'Orient peuvent se compliquer d'un moment à l'autre. La Turquie est un malade désespéré. Nous assistons à son agonie, et il serait malheureux de le laisser expirer sans avoir pris les mesures que sa mort peut rendre nécessaires. 11 est important que la Grande-Bretagne et la Russie en viennent à une entente parfaite sur ce point là et surtout qu'aucune des deux puissances ne fasse un pas décisif à l'insu de lautre, Je vous enverrai chercher un de çe& jours pour causer de toutes ces questions. »

Sir Hamilton Seymour, très-surpris d'une pareille ouverture, s'empressa de transmettre les termes de cette conversation à lord John Russell qui remplissait alors par intérim les fonctions de ministre des affaires étrangères. Sir Hamilton faisait remarquer d'ailleurs tout ce qu'il y avait (Je

dangereux au point de vue de l'avenir dans une communication de ce genre : en effet, si l'Angleterre refusait de s'associer aux projets du tzar, ce dernier pouvait dire qu'elle avait été prévenue à temps de ses intentions^ ce qui lui ôtait le droit de se plaindre; et si, d'un autre côté, elle accédait au désir d'examiner la question, ne compromettait-elle pas elle-même l'existence de l'empire ottoman et ne contribuait-elle pas à la détruire? Ces réflexions étaient d'une incontestable justesse.

Cependant le comte de Nesselrode fit bientôt connaître à l'ambassadeur anglais que l'empereur désirait l'entretenir en particulier et, le 14 janvier, sir Hamilton Seymour se rendit au palais d'hiver. Dès le début, le tzar aborda la question d'Orient et dit qu'il allait la traiter avec la franchise la plus complète. La chute de l'empire ottoman devait, suivant lui, amener infailliblement une guerre européenne si, d'avance, l'Angleterre et la Russie ne s'entendaient pas en vue fles événements qui pouvaient tout à coup se produire et se laissaient surprendre par eux.

« Je ne souffrirai pas, ajouta-t-il^ que l'Angleterre s'établisse jamais à Constantinople, et, de mon côté^ je suis disposé à prendre l'engagement de ne pas m'y établir en propriétaire, car il peut très-bien se faire que les circonstances me mettent dans la nécessité d'occuper comme dépositaire la

capitale de la Turquie si rien ne se trouvait prévu , si tout était laissé au hasard.

— Mon gouvernement, répliqua sir Hamilton Seymour, ne peut manquer d'éprouver une trèsgrande répugnance à ouvrir ainsi par avance la •succession d'un ancien allié. D'ailleurs la situation de la Turquie est-elle aussi désespérée que le pense Votre Majesté ? Les embarras de cet empire datent de loin et sa chute n'est peut-être pas aussi prochaine qu'on pourrait le supposer. Dans tous les cas, l'Angleterre serait assurément plus disposée à prendre des arrangements pour empêcher le renversement du sultan, son ancien ami et allié, que pour partager à l'avance ses dépouilles.

— Je le répète, c'est un malade, un malade à l'agonie, reprit le tzar. Rendez compte au gouvernement de la reine de ce qui s'est passé entre nous, et dites que je suis prêt à accueillir toute communication qu'il jugera à propos de me faire sur cette ({uestion^ »

Après une telle insistance, il devenait difficile au cabinet anglais de ne pas formuler ses propres opinions dans une réponse développée, mais confidentielle. Cette réponse du Foreign-Office parvint

1 . Ces divers fragments de conversation sont pour ainsi dire textuels. Nous les donnons d'après des renseignements particuliers et d'après les correspondances de sir Hamilton Seymour, communiquées beaucoup plus tard au Parlement. ,.

le 9 février à sir Hamilton Seymour qui s'empressa de la transmettre à Tempereur. Elle renfermait trois objections et trois déclarations également précises : les objections du gouvernement anglais étaient celles-ci : l'éventualité de la chute de l'empii^e ottoman devait être considérée comme tropincertaitie, ou tfop lointaine pour qu'il fût utile et même décent de la discuter. Eh second lieu^ l'Autriche et la France ne pourraient être tenues dans l'ignorance de l'arrangement qui aurait été cou- (îèrté. Tfoisièttieitietlt, régler ainsi la succession du sultan sellait lui créer ëur-le- champ des adversaires d'autatit plus ardents que leur succès contre lui lie pourrait plus être révoqué eii doute^, et, de cette façon, la trop grande prévoyance des amis du malade deviendrait la cause de sa mort. Quant aux déclarations^, elles étaient ainsi formulées : l'Angleterre ne consentirait pas à voir Constantinople entre les mains de la Russie. Elle-même désavouait complètement toute idée de conquête. Enfin, elle ne se concerterait jamais avec aucune puissance relativement à la chute possible de l'empire ottoman, sans en avoir prévenu d'avance le cabinet de Saint-Pétersbourg.

L'empereur Nicolas, mécontent de l'accueil fait à ses ouvertures, mais convaincu que TAngleterï-e et la France ne seraient jamais suffisamment d'accord pour établir solidement les bases d'une action

commune dans la question d'Orient, opinion que la correspondance de M. de Kisseleff, mal renseigné sur ce point, était, d ailleurs^ de nature à corroborer, l'empereur Nicolas, disons-nous, ne témoigna pas d'abord toute l'irritation qu'il ressentait d'avoir à peu près échoué dans la tentative qu'il venait de risquer. Il eut de nouvelles conversations avec sir Hamilton Seymour. « Le ministère anglais n'a pas bien compris ma pensée, dit-il; il s'agissait bien moins de décider ce qui devra être fait en cas de dissolution de l'empire ottoman que d'indi* quer ce qui ne doit pas l'être, afin de prévenir toute collision entre les intérêts anglais et russes, et c'est précisément le seul danger que je redoute. Pour parer à ce danger il ne me faudrait pas plus de dix minutes de conversation avec lord Aberdeen en qui j'ai une entière confiance. Je ne demande ni un traité, ni un protocole* Une simple parole de gentleman échangée entre nous deux suffit. Quant h moi, je n'admets l'établissement permanent à Constantinople ni des Russes, ni des Anglais, ni d'aucune des grandes puissances. Je ne saurais permettre que la Grèce reçoive un accroissement de territoire ; elle est assez grande telle qu'elle est. Je ne tolérerais ni le rétablissement d'un empire byzantin ni le fractionnement de la Turquie en petites républiques. Du reste, il serait peut-être plus aisé qu'on ne pense d'arriver à un arrangement

territorial satisfaisant : les principautés danubiennes , la Servie , la Bulgarie pourraient former des États indépendants sous la protection de la Russie, et je n'aurais aucune objection à ce que l'Angleterre prît possession de TÉgypte et de l'île de Candie. »

Tel était le résumé des entretiens du tzar avec sir Hamilton Seymour, et ce dernier, presque effrayé de la netteté de ces propositions, avait répondu que les vues de l'Angleterre sur l'Egypte ne lui avaient jamais paru aller au delà du désir de s'assurer un passage rapide entre l'Inde et la Grande-Bretagne.

Le comte de Nesselrode ne tarda pas à remettre à l'ambassadeur anglais un mémorandum confidentiel servant de réponse à la dernière dépêche du Foreign-Office. Suivant ce document secret, c'était un simple échange d'opinions que l'empereur Nicolas avait voulu provoquer, et quel que pût être le résultat de semblables communications, elles devaient nécessairement demeurer confidentielles entre les deux souverains. Du reste^ l'état moral, financier, militaire, administratif de la Turquie faisait bien réellement prévoir une dissolution prochaine. Le soulèvement du Monténégro, le conflit entre les Églises latine et grecque^ question dans laquelle la Russie, disait le chancelier, avait apporté plus de modération que la France, les persécutions dirigées contre les chrétiens en Bosnie et

en Bulgarie, tous ces incidents prouvaient bien l'irrémédiable faiblesse de l'empire ottoman. M. de Nesselrode terminait en disant que Tempereur donnait acte au gouvernement britannique du double engagement qu'il avait pris : V de ne jamais s'établir d'une façon permanente à Gonstantinople; 2*^ de n'entrer dans aucun arrangement relativement à la Turquie sans s'être concerté préalablement avec le gouvernement russe.

Lord Clarendon avait, en prenant possession de son portefeuille, fait cesser l'intérim de lord John Russell. Il répondit au mémorandum du comte de Nesselrode de la façon la plus nette^ la plus péremptoire : très-courtoise envers le gouvernement russe, cette dépêche insistait sur la vitalité de l'empire ottoman et déclarait que la conservation de cet État était encore l'issue la plus favorable pour l'Europe. L'Angleterre ne désirant pas d'agrandissement territorial, ne participerait d'ailleurs à aucun arrangement préalable dont il résulterait pour elle quelque avantage de cette nature et ne consentirait pas non plus à s'associer à une combinaison qui devrait être tenue secrète vis-à-vis des autres puissances.

Peu de jours après, lord Clarendon faisait savoir à sir HamiltonSeymour que le cabinet anglais n'entendait pas prolonger une correspondance de cette nature.

Ainsi les ouvertures du tzar n'avaient obtenu qu'un résultat négatif; mais en même temps qu'il cherchait de la sorte à engager l'Angleterre dans une action commune par l'appât d'un partage en commun de l'empire ottoman démembré, l'empereur Nicolas se préparait lui-même à une action individuelle et énergique, à une démonstration de la plus menaçante solennité. Il avait résolu de faire partir polir Constantinople un envoyé extraordinaire chargé d'exposer ses griefs au gouvernement turc et d'en obtenir la réparation. Cet envoyé était déjà choisi : c'était le prince Menchikoff, ministre de la marine.

Le prince Menchikoff quitta Saint-Pétersbourg dans les premiers jours du mois de février, accompagné d'une suite nombreuse. Il emportait avec des instructions formelles et d'une exceptionnelle gravité la pensée réelle et secrète du tzar^ et son arrivée à Constantinople allait causer une émotion profonde dans toute l'Europe. Mais n'anticipons pas sur les événements.

I. Mariage de Napoléon III. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba. Sa famille. Mlle de Montijo et sa mère sont invitées à Compiègne. Résolution de l'empereur. Communication officielle de son mariage aux grands corps de l'État. Discours prononcé par lui à cette occasion. Modifications introduites dans la Constitution de 1852. Cérémonies du mariage civil et du mariage religieux. Composition des maisons de l'empereur et de l'impératrice. — II. Affaires d'Orient. Le gouvernement fiançais cherche d'abord à entrer en communication directe avec celui de Saint-Pétersbourg relativement à la question des Lieux-Saints. Dépêche de M. Drouyn de l'Huys à M. de Castelbajac. Échange de notes modérées entre les deux gouvernements. Mission du prince Menchikoff à Constantinople. Détails relatifs à son arrivée et à son séjour. Attitude étrange de l'envoyé extraordinaire du tzar. Fuad Effendi donne sa démission. Il est remplacé par Riffaat-Pacha. Négociations hautaines du prince Menchikoff avec la Porte. Rechid-Pacha remplace Riffaat-Pacha aux affaires étrangères. Le prince Menchikofï échoue complètement dans sa mission. Son départ de Constantinople. Ultimatum de la Russie. Craintes secrètement exprimées par les chargés d'affaires français et anglais & Constantinople. Envoi de la flotte française à Salamine. L'ultimatum russe est connu à Londres. Un accord parfait s'établit entre les gouvernements anglais et français. Ordre est expédié à l'amifal Dundas de rallier l'escadre française dans les eaux de la Grèce. Les deux flottes unies vont mouiller dans la baie de Besika. — III. Session de 1853. Budget et lois diverses. Situation intérieure. Complots de THippodrome et de l'Opéra-Comique. Manœuvres secrètes du parti démagogique. Adresse des banquiers et négociants de Londres. Remise par le gouvernement britannique du testament olographe de Napoléon I". Crise alimentaire. Expédition contre les Kabyles des monts Babors Prise de possession de la nouvelle Galédonie. — IV. Les Russes passent le Pruth. Manifeste du tzar. Première circulaire de M. de Nesselrode aux représentants de la Russie à l'étranger.

Réponse de M. Drouyn de l'Huys. Deuxième circulaire de M. de Nesselrode. Résumé de la correspondance diplomatique. — V. Temps d'arrêt dans la question d'Orient. La France provoque une conférence à Vienne. Note de Vienne. Acceptée par la Russie, cette note est communiquée à Constantinople. Elle en revient modifiée. La Russie repousse ces modifications. Ses commentaires, consignés dans une dépêche de M. de Nesselrode, effrayent la Turquie. L'interprétation russe remet tout en question. Troubles à Constantinople. M. Drouyn de l'Huys charge M. Walewski de proposer au gouvernement an^'lais d'appeler les deux escadres dans le Bosphore. La Porte déclare la guerre à la Russie. Omer-Pacha. Premières opérations de la guerre. Les Turcs remportent des avantages à Oltenitza et à Kalafat. Attitude de l'Europe. On ne croit pas à l'extension et à la prolongation de la guerre. Ces espérances sont tout à coup détruites par la catastrophe de Sinope.

Dans son rapport sur le rétablissement de l'empire, M. Troplong parlant au nom de la commission du Sénat avait exprimé le désir « que dans un avenir peu éloigné une épouse vint s'asseoir sur le trône qui allait s'élever, et qu'elle donnât à l'Empereur des rejetons dignes de lui , dignes du pays. » L'entourage du prince, le prince lui-même, partageaient à cet égard les idées de l'honorable rapporteur et pensaient comme lui que, puisque l'empire était fait en vue de l'avenir, il devait porter toutes les conséquences légitimes^ capables de préserver cet avenir des incertitudes et des secousses.

Mais dans la situation particulière où le nouvel empereur se trouvait placé au milieu des familles

souveraines de l'Europe, un mariage présentait des difficultés, dont quelques-unes déjà avaient pu être appréciées. Les alliances princières ont cela de particulier que les raisons politiques les déterminent presque toujours et, dans tous les cas , ne leur sont jamais absolument étrangères. Or, un établissement nouveau , un pouvoir qui se fonde, n'offrent pas, au point de vue de la politique, les garanties et les avantages que possèdent les dominations humaines consacrées par le temps.

Il avait été , ainsi qu'on Fa vu , question d'un mariage avec la princesse Carola Wasa; mais ce projet n'avait pas abouti. On disait que d'autres combinaisons matrimoniales plus ou moins sérieusement entrevues concernaient une jeune princesse de Leuchtenberg et la sœur du roi d'Espagne, fille de don François de Paule, mais que ces négociations, plus ou moins suivies, ne présentaient pas, par des raisons diverses, de chances de réussite.

Tout à coup un nouveau nom fut prononcé , et, malgré l'étonnement qu'elle causait tout d'abord, l'aflirmation d'un choix définitif fait par Napoléon m circula avec toute l'autorité d'une nouvelle officielle. Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage de convenance politique , mais d'une union dictée par la vive inclination du prince, d'un mariage d'amour, pour tout dire, chose bien rare

dans les régions où elle allait se produire et qui devait surprendre l'Europe autant que la France pouvait en être surprise elle-même.

Depuis plusieurs années et à des intervalles assez rapprochés , une jeune espagnole avait paru dans les salons de Paris , où la distinction toute particulière de sa beauté avait fait une grande sensation. Cette étrangère , si exceptionnellement douée au point de vue de la beauté et de la grâce, d'abord entrevue dans le monde des ambassades, plus répandue ensuite et ayant même ^ par l'effet naturel du charme de ses relations , su se crée^r dans les salons parisiens de solides et sincères amitiés, c'était Mlle Eugénie de Montijo, fille de ia comtesse de Montijo, dame d'honneur de la reine isabelle II.

Madame de Montijo, anglaise d'origine, était elle-même la fille de M. Kirkpatrick, autrefois consul d'Angleterre dans un port d'Espagne. Fort belle dans sa jeunesse , elle avait épousé le comte de Téba , cadet d'une grande famille espagnole, devenu comte de Montijo à la mort de son frère aîné.

Elle en avait eu deux filles : Tune était devenue duchesse d'Albe, et de Berwick* en s ' alliant gm rejeton d'une des vieilles et nobles maisons de la

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