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èS8 HISTOIRE DE MON TEMPS. [1854
Seulement les rôles étaient intervertis : ce n'étaient plus lord Raglan et l'état-major anglais qui insistaient pour une expédition en Crimée. Les pertes faites sans tirer un coup de fusil ^ les misères subies, le découragement qui en résultait, tout, en ce moment, contribuait chez nos alliés à amoindrir Tardeur, à accroître l'hésitation. Les amiraux Hamelin et Dundas persévéraient dans leur opinion contraire à tout débarquement en Crimée. Ils redoutaient les tempêtes d'automne dans la mer Noire. « Beaucoup hésitent ou bien sont maintenant opposés à l'expédition, » écrivait le maréchal au ministre de la guerre. Lui, cependant, résolu, impatient, sentant bien que la maladie l'envahissait tout entier, et voulant agir à tout prix pendant qu'il en avait encore la force, rassembla un nouveau conseil de guerre , discuta avec une fébrile éloquence le pour et le contre de l'expédition projetée, et conclut à son impérieuse nécessité, pour échapper à un fléau qui n'avait pas plus épargné la flotte que l'armée , pour remonter le moral des troupes agglomérées à Varna, pour répondre à l'attente de l'Europe qui ne comprenait pas qu'on eût transporté, pour ne rien faire , tant de troupes en Orient.
La franche et énergique parole du maréchal rallia les indécis. Dans la vive discussion qui suivit l'exposé de M. de Saint-Arnaud, les amiraux Ha-
melin et Dundas (particulièrement ce dernier) demeurèrent fidèles à leur opinion primitive^ laquelle était entièrement contraire à l'expédition. Il y avait là une responsabilité immense qu'ils n'entendaient point assumer. Leurs collègues^ Bruat et Lyons> furent entraînés par la pamle du maréchal ainsi que lord Raglan et lorsque^ après la conférence à laquelle chacun avait pris part en faisant connaître son opinion^ on en vint au vote^ la minorité se ralHa à la majorité des voix pour donner plus de poids à la décision que l'on allait prendre et le vote fut unanime. « C'est donc chose convenue et irrévocablement arrêtée, messieurs^ dit le maréchal en se levant ; l'expédition aura lieu. Réunissons maintenant tous nos efforts pour ne perdre ni un jour, ni une heure, ni une minute. »
Ainsi fut décida cette guerre de Crimée qui ne devait pas durer moins de deux ans et allait entt^tner tant dé sacrifices. Il est certain que la situation étant donnée, il était impossible au maréchal de Saint- Artiaud d'agir autrement qu'il ne l'a fait. Mais c'était précisément cette situation qu'il rt aurait pas fallu créer et», du reste > il n'en est point, comme m Va vu {Jus haut, responsable devant l'htstoit^.
t^our les Anglais la pOï^itîon n'était pas la même qtt'e pour nous : indépendamment du désir ([u'ils avaient de détruire la Hotte et les établissements
russes de la mer Noire^ n'était-il pas évident que tôt ou tard la puissance britannique se heurterait à la puissance russe dans l'extrême Orient? C'était uniquement une question de temps et que le terrain de la lutte fut l'Inde^ les frontières de la Perse ou la Crimée^ peu importait. 11 valait même mieux pour l'Angleterre que les coups fussent portés par elle plus tôt que plus tard^ et c'était une bonne fortune de le faire avec le concours de la France.
Tous les généraux furent immédiatement convoqués et prévenus par le maréchal de la décision qui venait d'être prise d'une façon^ cette fois^ irrévocable^ et le 25 août une proclamation de lui l'annonça à l'armée. Les préparatifs de la marine s'étaient exécutés avec une admirable promptitude. Le 1 ""^ septembre les trois divisions françaises étaient embarquées dans la rade de Baltchick où le Berthollet amena^ dans la journée du 2, M. de Saint- Arnaud qui allait prendre passage sur le vaisseau amiral^ la Ville de Paris,
Le 5, la flotte française appareilla après avoir vainement attendu l'amiral Dundas. Ce dernier était en retard et ne partit que dans la matinée du 7. Le 8^ les deux flottes se trouvèrent réunies, voguant de conserve sur une mer houleuse et présentant alors un admirable spectacle. On avait appris que les Russes occupaient en force la Katcha, point de débarquement que l'on avait d'abord dé-
signé comme étant le plus favorable. Une nouvelle conférence se tint à bord de la Ville de Paris, entre le maréchal^ les amiraux Hamelin^ Dundas, Bruat et plusieurs officiers supérieurs anglais. Lord Raglan n'avait pu s'y rendre^ forcée à cause de l'état de la mer^ de rester à bord du Caradoc. Le maréchal^ extrêmement souffrant, ne put lui-même assister jusqu'à la fin à cette conférence qui se termina sans qu'on eût adopté un parti. M. de Saint-Arnaud pria l'amiral Hamelin de se rendre accompagné du colonel Trochu auprès de lord Raglan et de prendre son avis auquel il se conformerait. Alors on décida que la commission des officiers généraux qui déjà avait exploré le littoral de la Grimée en visiterait de nouveau les côtes depuis Eupatoria jusqu'au cap Chersonèse et reviendrait immédiatement faire part de ses impressions. Le Primauguet emporta les membres de la commission, mais lord Raglan voulut les accompagner à bord du Caradoc ainsi que les généraux Georges Brown et Burgoyne. Ge fut pour le maréchal de Saint-Arnaud un désespoir véritable de ne pouvoir se joindre au généralissime anglais. La maladie faisait chez lui de rapides progrès et le clouait sur son lit de douleur, laissant à peine entre les crises qui se multipliaient le temps à son esprit si actif, si énergique, de se concentrer sur la grande entreprise qu'il allait mettre à exécution.
Les navires montés par les membres de la commission rallièrent le 11 septembre la flotte coinbinée. On avait parcourir, tout le littoral ou rien de nouveau n'était signalé, si ce n'est l'occupation d^ points de la Katclia et de l'Aima par des corps russes plus nombreux munis d'une artillerie assez considérable. Ces troupes étaient établies dans des camps et surveillaient la côte. Entre Eupatoria et l'Aima une plage fut signalée au point nommé Old-Fort sur les cartes anglaises comme présentant d'assez grandes facilités pour le débarquement des deux armées. Ce point fut accepté par le raaréchal de Saint- Arnaud qui^, dans le principe^ préférait la Katçha mais se rendit aux raisons déduites par lord Raglan^ lequel insistait vivement pour que le débarquement eût lieu à Old-Fort.
On adopta définitivement les résolutions suivantes que nous donnons d'après le rapport officiel rédigé le 1 2 septembre à bord de la Ville de Paris,
4 *" Que le débarquement^ au lieu de s'effectuer sous le feu de l'ennemi dans les baies de Katcha et de l'Aima^ aurait lieu sur la plage intermédiaire entre ces rivières et Eupatoria^ au point marqué sur la carte Vieux-Fort (parallèle du 45'' degré de latitude) ; 2*^ Que le même jour l'occupation d'Eupatoria aurait lieu à l'aide de 2000 Turcs ^ d'un bataillon français, d'un bataillon anglais^ de deux
vaisseaux turcs et d'un vaisseau français;, cette ville n'ayant aucune espèce de défense et ne paraissant même pas renfermer de garnison; S'' Que trois ou quatre jours après le débarquement, l'année se mettrait en marche dans le sud^ la droite appuyée à la mer et à une escadre de quinze vaisseaux ou frégates à vapeur qui la suivrait le long du littoral pour la protéger de son artillerie et assurer ses approvisionnements .
En outre, des instructions furent transmises aux frégates et corvettes portant les troupes de la A'' division pour qu'elles se tinssent prêtes, à l'exception du Descartes et du Primauguet, à aller avec plusieurs vaisseaux anglais, jeter l'ancre devant la rivière de la Katcha, soit avant, soit après le mouillage de la flotte, suivant le signal qui leur serait fait, et à opérer dans cette baie une fausse attaque; le comiïiandant de tous ces bâtiments réunis devait dans la soirée opérer tous les préparatifs du débarquement simulé, et pendant la nuit, lancçr des fusées, tirer des coups de canon afin de tromper le plus possible l'ennemi, puis rallier ensuite le gros de la flotte au point du jour.
Tout ce plan allait être littéralement et très-heureusement exécuté. Mais ce même jour, le 12 septembre, le maréchal de Saint- Arnaud écrivait au ministre de la guerre. « Monsieur le maréchal, ma situation, sous le rapport de la sa,nté, est devenue
grave. Jusqu'à ce jour j'ai opposé à la maladie dont je suis atteint, tous les efforts d'énergie dont je suis capable et j'ai pu espérer pendant longtemps que j'étais assez habitué à souffrir pour être en mesure d'exercer le commandement sans révéler à tous la violence des crises que je suis condamné à subir. Mais cette lutte a épuisé mes forces. J'ai eu la douleur de reconnaître dans ces derniers temps ^ et surtout pendant cette traversée, durant laquelle je me suis vu sur le point de succomber, que le moment approchait où mon courage ne suffirait plus à porterie lourd fardeau d'un commandement qui exige une vigueur que j'ai perdue et que j'espère à peine recouvrer. Ma conscience me fait un devoir de vous exposer cette situation. Je veux espérer que la Providence me permettra de remphr jusqu'au bout la tâche que j'ai entreprise, et que je pourrai conduire jusqu'à Sébastopol l'armée avec laquelle je descendrai demain sur la côte de Crimée. Mais ce sera là, je le sens, un suprême effort, et je vous prie de demander à l'Empereur de vouloir bien me désigner un successeur. »
Ce successeur était désigné d'avance; toutefois obéissant aux ordres qu'il avait reçus comme le soldat à une consigne, il avait gardé scrupuleusement le secret sur la mission dont il portait sur lui le titre confidentiel depuis son départ de France. Vainement, le maréchal de Saint-Arnaud, de plus
en plus préoccupé du déplorable affaissement de ses forces physiques^ lui avait confié ses inquiétudes au sujet du commandement et l'avait même interrogé plusieurs fois sur l'éventualité d'un choix qu'il devait être le premier à approuver^ son futur successeur s'était imposé le silence le plus absolu.
Cependant en présence des souffrances de plus en plus accablantes du maréchal et aussi des inquiétudes militaires qui inspiraient à celui-ci la pensée d'appeler auprès de lui le plus ancien des généraux de l'armée d'Orient*^ ce successeur désigné de M. de Saint- Arnaud prit la résolution de se faire connaître.
Comme le maréchal, il était à bord de la Ville de Paris et se présenta ses pouvoirs à la main. C'était le général Canrobert.
La lettre confidentielle signée du maréchal Vaillant, ministre de la guerre^ était ainsi conçue : « Par l'ordre de l'Empereur^ vous prendrez le commandementenchefde l'armée d'Orient si quelque événement (le guerre ou de maladie empêchait le maréchal de Saint-Arnaud de conserver ce commandement. « C'était net et précis. « Merci, Canrobert, dit le maréchal en lui serrant les mains, vous venez de m'ôter un poids de cent livres de dessus la poitrine, » et il est