Dépêche du 26 mai
quement pour Varna. Depuis Gallipoli elle suivit le littoral jusqu'au campement qui lui avait été désigné àDaoud-Pacha, et le sultan la passa en revue, solennité militaire à laquelle on donna beaucoup d'éclat. Elle fut embarquée le 1 8 juin, car, par une sorte de fatalité cette entreprise rationnelle de la défense de Constantinople allait se transformer en guerre de Crimée; c'est ainsi que le gouvernement français ne devait, dans le principe, y consacrer que six mille hommes et le gouvernement britannique que trois mille en dehors des forces maritimes, chiffre qui fut ensuite porté à trente, puis successivement à cinquante et à soixante-dix mille, pour la France, tandis que l'Angleterre élevait le sien à seize mille, puis à vingt-huit mille hommes; c'est ainsi que grâce à des entraînements dont on ne sut pas se défendre, le nombre des troupes envoyées augmentant tous les jours , il fallut agrandir le cercle des opérations, et au lieu d'attendre sagement les Russes dans une forte position qu'ils ne seraient jamais venus attaquer, on rêva d'aller les chercher et de leur livrer des batailles auxquelles ils semblaient vouloir se dérober eux-mêmes; éternelle tactique de leurs généraux qui leur a d'ailleurs très-souvent réussi. Les plans du maréchal de Saint- Arnaud, auxquels il avait dû momentanément renoncer, furent donc nécessairement repris, et les divers corps de notre armée, devenue
très-nombreuse par les envois successifs de France, furent^ à mesure qu'ils débarquaient, dirigés sans retard sur Varna.
Qu'arriva-t-il cependant? La division du général Canrobert avait été successivement portée à la totalité de son effectif et occupait le camp formé à Franka; celle du général Bosquet arrivait par les Balkans, celle du prince Napoléon par mer. Le maréchal lui-même venait de débarquer à Varna, le 25 juin, lorsque la nouvelle lui parvint de la retraite précipitée de l'armée russe, qui après de nouveaux et stériles efforts s'éloignait définitivement de Silistrie, après avoir masqué ce mouvement rétrograde par un redoublement de feux. Devait-on chercher dans une combinaison politique l'origine de cette détermination soudaine? Une pression tardive de l'Autriche sur les décisions prises à Saint- Pétersbourg^ et le désir de se rapprocher des vues de cette dernière puissance avaient-ils engagé le tzar à adopter une telle résolution? Quoi qu'il en pût être , le maréchal de Saint- Arnaud demeura littéralement anéanti en apprenant cette nouvelle si inattendue. On lit dans sa correspondance : «Je ne puis me relever du coup que m'a porté la retraite honteuse des Russes. Je les tenais; je les aurais infailliblement battus, jetés dans le Danube. Nous voici retombés dans l'incertitude; j'ignore encore oii ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils feront. »
Il écrivait aussi le 29 juin au ministre de la guerre : « Si l'on considère l'importance et la solidité des dispositions prises par les Russes de longue main, pour s'assurer l'occupation de la rive droite, dispositions auxquelles ils avaient sacrifié d'autres avantages qu'ils auraient pu obtenir dans les trois mois qui viennent de s'écouler; si l'on considère la grandeur des moyens réunis en Yalachie, en Moldavie et sur toute la rive gauche du Danube en vue de la même occupation, et enfin l'affaiblissement d'autorité morale qui devait^ par suite, atteindre l'armée russe se retirant devant Silistrie à la veille d'être enlevée, on reste convaincu que cette retraite n'est pas la conséquence de la résistance
opposée par la vaillante garnison de cette place
11 est difficile de voir des travaux plus solides, plus étendus^ plus perfectionnés que ceux faits par les Russes sur la rive droite du Danube, en aval de Silistrie. Je suis pleinement confirmé dans mon opinion que l'intention des généraux était de se concentrer sur la rive droite du fleuve, pour livrer bataille aux armées alliées en avant ou en arrière de leurs fortifications. Un ordre venu de Saint-Pétersbourg a, sans aucun doute , déterminé leur retraite. »
Toujours est-il que l'agglomération des troupes françaises exécutée en vue d'une éventualité qui ne se réalisait pas, dans un but qu'on ne pouvait plus
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atteindre^ était une véritable calamité. Leur inaction devait, à tous les points de vue^ entraîner de déplorables conséquences, et^, d'un autre côté, si Ton voulait agir, où l'action se porterait-elle?
Il y avait aussi des considérations d'un ordre différent qui étaient de nature à influer sur les déterminations futures et que l'histoire doit nécessairement mentionner :
En France, nous l'avons déjà dit, on déplore les expéditions lointaines, à moins qu'elles soient entreprises dans des proportions très-modestes et pour un but nettement déterminé. De plus, lorsqu'il s'agit d'un déplacement de troupes considérable, les impatiences de l'opinion se produisent et ne tiennent compte ni des difficultés ni des distances, veulent à tout prix des victoires ou, dans tous les cas, de l'action. Il en était précisément ainsi, et, à Paris, on ne comprenait pas les lenteurs du maréchal de Saint- Arnaud et les tâtonnements apparents du chef de cette armée de cinquante mille hommes opérant à six cents lieues de la France, et dont les approvisionnements divers ne pouvaient être que très-difficilement renouvelés.
Et si cette préoccupation de l'opinion publique était de nature à causer beaucoup de soucis au maréchal de Saint-Arnaud , la pression extérieure n'en agissait pas moins fortement sur l'esprit de lord Raglan. Ce dernier se trouvait même placé, à
ce point de vue, dans des conditions plus désavantageuses encore : d'abord lorsque le premier plan du maréchal de Saint-Arnaud avait été conçu et adopté, lord Raglan avait fait connaître à son gouvernement la résolution d'agir, prise par lui, de concert avec le maréchal, indiquant des dates et s'engageant ainsi, non-seulement vis-à-vis de Topinion en Angleterre, mais encore (et ce qui était plus sérieux) vis-à-vis du parlement anglais. En outre, il avait à lutter contre les entraînements de ses nombreux officiers, à tenir compte des observations de l'envoyé britannique à Gonstantinople, à subir les reproches et les diatribes de l'opposition anglaise qui, en présence d'armements énormes et d'une agglomération de soldats tout à fait extraordinaire pour l'Angleterre, s'exagérait l'importance d'un tel concours et croyait moralement, tout aussi bien que matériellement, irrésistible le moindre mouvement des armées alliées en Orient.
Cette disposition des choses, cet entraînement des esprits, cette incessante pression du dehors allaient successivement produire deux faits trèsgraves : l'expédition de la Dobrutscha ; le transport des deux armées en Crimée.
Déjà l'effectif presque tout entier de Tarmée fi*ançaise était débarqué et cami)é autour de Varna. Il comprenait la [)remière et la troisième di\i8ion
complètes^ la majeure partie de la seconde, la près, que totalité de l'artillerie et de la cavalerie. L'armée anglaise^ superbe d'aspect^ était là également avec ses trois divisions commandées : la première par le duc de Cambridge, la seconde par sir de Lacy Evans, la troisième par sir Georges Brown, et la cavalerie par lord Lucan. Le duc de Cambridge entrait alors dans sa trente-sixième année. Sir de Lacy Evans^ et sir Georges Brown avaient^ le premier soixante-sept ans, le second soixante-six. C'étaient deux officiers de l'école du duc de Wellington, qui avaient fait toutes les campagnes du commencement de ce siècle. Lord Lucan n'était âgé que de cinquante-quatre ans et, par une singulière destinée militaire, avait^ précisément en 1 828 et 1829;, fait comme volontaire dans l'armée russe la célèbre campagne des Balkans.
Comment laisser dans l'inaction, au milieu des plaines de Varna, toutes ces troupes agglomérées ? Le maréchal de Saint- Arnaud revenu de la secousse funeste qu'avait fait éprouver à sa santé la terrible déception causée par la retraite des Russes, montrait une activité fébrile dans les nombreux détails de son commandement en chef, et son imagination semblait chercher incessamment une solution au difficile problème que la situation lui présentait chaque jour. Il avait voulu organiser les Bachi-bouzouks, cavalerie turque qui combattait
à la façon des cosaques et se livrait à d'affreux excès. C'était au général Yusuf qu'il avait confié cette mission et^ sous le nom de spahis d'Orient, il l'avait chargé de former huit régiments de ces irréguliers indigènes. Mais cette tâche très-rude, rencontrant des obstacles jusque dans les chefs ottomans, mécontents sans doute de l'incorporation de soldats turcs dans les rangs français, ne produisit finalement qu'une déception de plus.
Et, pour achever de compliquer cette situation déjà si pénible, le choléra, provoqué peut-être par des chaleurs étouffantes, se manifesta dans l'armée, passant du Pirée à Gallipoli et de Gallipoli à Varna. Deux de ses premières victimes furent les généraux duc d'Elchingen et Carbuccia, officiers trèsregrettables et très-regrettés . « Je remercierais bien, écrivait le maréchal de Saint-Arnaud, je remercierais bien qui pourrait me dire quel jugement l'histoire portera dans cent ans sur le général en chef condamné à se mouvoir dans ce dédale. »
Cependant l'idée favorite des Anglais, de chercher partout et toujours à détruire les flottes et les établissements maritimes des autres puissances européennes, était entrée dans l'esprit de leur gouvernement qui se préoccupait de son application à la guerre engagée en Orient, avec des développements si coûteux pour la Grande-Bretagne. Sébastopol bien plus qu'Odessa était une proie dési-
rable et la flotte russe de la mer Noire avait une importance assez grande pour qu'il fût utile de l'anéantir. Pourquoi n'essayerait-on pas de transporter en Grimée toutes ces troupes que l'on avait successivement agglomérées à Varna? De Londres ou, tout d'abord^ cette idée avait été secrètement émise et caressée^ elle fut communiquée à Paris et dès le l**" juillet cette curieuse dépêche chiffrée parvenait au maréchal de Saint- Arnaud : « En admettant que le siège de Silistrie soit levé^ rentrez dans le voisinage de Varna et ne descendez pas au Danube; on veut que Tarmée soit toujours prête à être emportée par la flotte » et le maréchal répondait : a J'ai reçu votre dépêche chiffrée du 1" juillet qui semble assigner un autre terrain que la Valachie à une action de guerre. J'étais^ du reste^ fort peu disposé à aller mêler mes masses dans la Valachie, aux masses autrichiennes. Votre dépêche, si je l'ai bien interprétée^ et les communications dans le même sens que lord Raglan a reçues de Londres par le courrier d'hier, semblent indiquer que les deux gouvernements sont disposés à entrer dans des résolutions différentes et à en prescrire l'exécution. J'attends des ordres et ne crois pas devoir discuter ces résolutions ; je vous en ai entretenu à l'avance dans plusieurs lettres antérieures ; mais ces ordres^ quels qu'ils soient, me rendront heureux, parce qu'ils m'apporteront une
donnée certaine^ au milieu d'une situation dont le vague et l'incertitude dépassent la mesure, et forment le problème le plus singulier qui se soit peutêtre produit dans l'histoire de la guerre : c'est celui que présentent quatre armées parfaitement indépendantes l'une de l'autre^ marchant vers un but politique qui n'est probablement pas le même pour toutes^ en sorte qu'il n'est pas permis de dire à Tavance qu'une ligne militaire commune soit possible. »
Les dépêches reçues par lord Raglan^ et auxquelles le maréchal faisait allusion^ étaient parfaitement explicites et pouvaient se résumer ainsi : « Réserver toutes les troupes, tous les moyens, pour tenter une expédition en Grimée et faire le siège de Sébastopol ; ne renoncer à cette entreprise capitale qu'après avoir acquis la conviction raisonnée d'une disproportion évidente des forces de la défense avec celles de l'attaque, disproportion qui ne pourrait que s'accroître si l'expédition n'était pas immédiatement effectuée. »
Ainsi le grand mot était prononcé : une expédition en Crimée, la prise de Sébastopol, tels étaient les vœux du gouvernement britannique, et le gouvernement français, après avoir successivement transporté tant de troupes en Orient, était oblige de les arracher à une inaction funeste. La situation se dessinait ainsi avec une parfaite netteté. .
Les deux généraux en chef prirent de suite la détermination d'envoyer sur les côtes de Grimée une commission composée d'officiers supérieurs des deux armées sous la direction des généraux Canrobert et Brown dans le but de reconnaître le point le plus favorable à un débarquement, c'està-dire tout à la fois le plus facilement abordable et le moins bien gardé à trois lieues au sud ou au nord de Sébastopol.
La commission accomplit consciencieusement son œuvre ; elle parcourut le littoral de la Crimée avec d'autant plus de soin que les amiraux Hamelin et Dundas s'étaient tout d'abord montrés trèspeu favorables à une expédition de ce genre. Elle vit même les côtes d'assez près pour recevoir le feu des batteries russes, et, revenue à Varna le 28 juillet, elle désigna unanimement la Katcha comme le point qui présentait pour un débarquement les meilleures conditions et les plus grandes facilités. Dès le lendemain, 29, M. de Saint-Arnaud écrivait au ministre de la guerre : « Tous ces hommes distingués, spéciaux, ont bien vu, bien étudié, et tous déclarent que le débarquement est possible sans témérité et doit réussir, si les troupes sont vigoureuses, les mesures bien prises et les ressources suffisantes. »
En même temps que la commission était envoyée sur les côtes de Crimée, l'expédition de la
Dobrutscha se réalisait. Cette expédition qui ne devait d'abord être qu'une reconnaissance opérée sous les ordres du général Yusuf^ par les Bachibouzouks enrégimentés^, comme nous Tayons dit^ en spahis d'Orient^ troupe indomptée, qui allait bientôt se débander en refusant de servir sous nos drapeaux, cette expédition, disons-nous, devenait, d'après les nouveaux plans du maréchal, une diversion faite pour attirer l'attention des Russes et la cavalerie du général Yusuf allait être appuyée par les trois divisions échelonnées de notre armée dans cette courte et rapide excursion qui ne devait pas dépasser Kustendjé.
Un officier d'état-major très-distingué, le colonel Desaint, avait été chargé de reconnaître la Dobrutscha et de s'éclairer sur la véritable situation des Russes qui, après avoir abandonné le siège de Silistrie, paraissaient avoir concentré la majeure partie de leur armée à Kalerasch, sur la rive gauche du Danube, tout en laissant des détachements assez nombreux entre Giurgewo et Tourtoukai. Le colonel Desaint avait poussé jusqu'à Kustendjé et s'était parfaitement éclairé sur le chiffre des détachements ennemis qui occupaient encore la Dobrutscha : il y avait sur ce point environ dix mille russes et trente pièces de canon.
Ce n'était pas, on le comprend, ce petit groupe
qui pouvait préoccuper en rien le maréchal. Il ne s'agissait donc que d'une diversion dans le but de tromper l'ennemi sur la véritable destination de l'armée française et surtout d'une promenade militaire qui ne pourrait qu'être salutaire aux troupes en les faisant changer d'air et en leur redonnant des habitudes actives.
Malheureusement, il faut bien le dire , l'air qu'elles allaient respirer était infiniment plus mauvais que celui des environs de Varna. Les steppes de la Dobrutscha sont pestilentielles pendant les grandes chaleurs de l'été et cette circonstance, bien connue de tous les voyageurs, ne pouvait être ignorée du maréchal et de nos généraux. Hâtons-nous d'ajouter que M. de Saint- Arnaud entendait que cette excursion fût tellement rapide que le général Yusuf, avec son avantgarde de trois mille cavaliers, partant le 22 juillet de Varna, y fut de retour le 4 août, ainsi que les divisions qui devaient appuyer son mouvement afin de s'embarquer le 5 pour la Grimée , expédition dont il lui avait confié le secret. « Vous êtes prévenu^ lui écrivait-il encore de Varna le 24 juillet , prenez vos précautions ; entendez- vous avec Espinasse ; faites votre coup de main rapidement et vigoureusement; nous n'avons pas de temps à perdre dans la Dobrutscha et de plus grandes choses nous attendent autre part. Vous examinerez
tout, et, s'il y a quelque chose à faire, je suis sûr que vous le, ferez. »
Quoi qu'il en soit, ordonner en une pareille saison cette excursion militaire à quarante-cinq lieues de Varna environ , était une faute ; la prolonger , ne fût-ce que de quelques jours comme les généraux pouvaient le faire dans leur entraînement, devait être une faute plus grande encore.
Le 21 juillet , la première division placée sous les ordres du général Espinasse , en l'absence du général Ganrobert, partit de Varna à quatre heures et demie du matin. Le 22, à la même heure, la seconde division, commandée par le général Bosquet, s'ébranlait à son tour, et le 23, la troisième, confiée au prince Napoléon , les suivait toutes deux. C'était, nous l'avons dit, vers Kustendjé que ces troupes devaient se diriger par diverses étapes, en s'échelonnant, pour appuyer, s'il en était besoin , le mouvement de cavalerie qu'allait exécuter le général Yusuf au delà de cette localité.
Pendant les cinq premiers jours de marche à travers des plaines couvertes de hautes herbes, accidentées de loin en loin par les amas de pierres sèches qui servent de cabanes aux misérables habitants de ces contrées , ou par des fragments de tombeaux antiques, nos troupes s'avancant au milieu d'un paysage de la plus désespérante mo-
notonie, ne virent leur marche interrompue par aucune rencontre^ par aucun incident.
Le 27, elles s'approchaient de Kustendjé, après avoir quitté Mangalia^ et campaient près du lac de Pallas, lorsque , dans la soirée , le général Espinasse reçut l'avis que « les avant-gardes du général Yusuf avaient des cosaques devant elles ; que trois régiments russes étaient dans les environs; que le général marchait à leur rencontre avec douze cents zouaves, quatre pièces de canon et sa cavalerie, et qu'il le priait de venir à lui avec sa division ; cette détermination du général Yusuf de prendre une vigoureuse initiative avait été provoquée par un engagement heureux des Bachi-bouzouks avec la cavalerie russe^, engagement qui avait eu lieu dans la matinée et durant lequel ils avaient bravement défendu et sauvé le capitaine du Preuil , frappé de neuf coups de lance.
Les instructions du général Espinasse lui enjoignaient d'obéir au général Yusuf ^ si ce dernier l'appelait à lui. C'est ce qu'il fit. Le 28^ à Karnasani^ un nouveau combat de cavalerie eut lieu entre les cosaques et les Bachi-bouzouks commandés par MM. de Sérionne et Magnan. Le général Yusuf crut pouvoir surprendre par une marche de nuit les Russes massés dans les environs de Babadagh et^ à six heures du soir, il donna l'ordre du départ Alors se produisit une scène navrante :
au moment de prendre les armes plus de cinq cents homjnes du corps d'avant-garde ne purent se lever de ce sol maudit, où ils se tordaient dans les atroces souffrances du choléra asiatique. Deux heures plus tard, près de la moitié avaient déjà succombé. La division du général Espinasse, qui s'était portée à Kargalik, était en même temps atteinte par le redoutable fléau. Les hommes , terrassés par la douleur, tombaient littéralement comme les épis sous la faux et, chose affreuse à penser, c'étaient des mourants qui s'efforçaient d'ensevelir les morts, car des compagnies entières étaient frappées à la fois, et le sol, entr'ouvert pour recevoir les cadavres, laissait lui-même échapper des miasmes putrides. Rien ne saurait donner l'idée d'un pareil spectacle, et la nuit du 30 juillet 1 854 n'a peut-être pas eu sa pareille dans l'histoire militaire d'aucun peuple. Non-seulement, il n'y avait plus à marcher en avant, mais il fallut songer à retourner immédiatement sur ses pas. L'avant-garde du général Yusuf , emportant ses malades sur les chevaux de la cavalerie, rebroussa vers Kustendjé. La colonne du général Espinasse en fit autant et les deux troupes passèrent Tune à côté de l'autre sans s'arrêter, car, toute agglomération d'hommes étant considérée comme fatale, c'eût été préparer au fléau une proie plus facile. Le 31 juillet on atteignit Kustendjé et le
bâtiment à vapeur le Pluton recevait les malades^ allégement momentané de la malheureuse colonne. Ce même jour le général Canrobert^ transporté à Kustendjépar le Cacique^ rejoignait sa division et, muet d'émotion^ les larmes dans les yeux, la contemplait telle que le fléau la lui avait faite. Le P'" août on reprit le chemin de Varna, après avoir dirigé sur Kustendjé un nouveau et nombreux convoi de cholériques et de fiévreux. Ce jour-là et le lendemain la maladie fit de rapides et si terribles progrès que les transports ordinaires ne suffisant plus, on mit en réquisition les chevaux et les mulets des officiers de tout grade. Pour comble de malheur les vivres vinrent à manquer, et Ton se vit contraint d'en envoyer demander au général Yusuf qui marchait en avant et touchait déjà Mangalia. C'était sur ce point du littoral que, le mouvement de retraite étant commencé, le général Ganrobert avait fait demander , par le bâtiment qui enlevait les malades, qu'on déposât les vivres qu'il prendrait en passant. Il fallait donc que le général Yusuf, faisant rétrograder vers l'épidémie sa tête de colonne, composée pour la majeure partie de Bachi-bouzouks, fît transporter, sur les chevaux de cette cavalerie peu disciplinée, les rations qu'il allait trouver àMangalia; entreprise difficile, dont il s'acquitta cependant en s'adressant aux Bachibouzouks eux-mêmes, et en leur dépeignant la
funeste position de la division Ganrobert en des termes oui les considérations religieuses se mêlaient habilement à l'élan humanitaire. Six cents chevaux furent envoyés à Mangalia pour y être chargés , et l'on fit ensuite^ en retournant en arrière^ six lieues à pied^ la bride en main^ pour joindre la division affamée, épisode curieux et touchant de cette expédition déplorable.
Le 7 août le général Ganrobert publia un ordre du jour, destiné à remonter le moral de ses troupes , et dans lequel il leur disait avec beaucoup d'à-propos : « A l'exemple de vos pères, à Jaffa, vous avez montré devant le choléra le même front serein qui rendit les glorieux vainqueurs des Pyramides et de Monthabor encore plus grands devant la peste qu'ils ne l'avaient été devant l'ennemi. » De nombreux bâtiments, envoyés à Mangalia, enlevèrent ensuite tous les malades, y compris le général Espinasse, qui avait été lui-même atteint par la terrible épidémie ; puis on se remit péniblement en marche et on gagna Varna où étaient déjà rentrées la première et la seconde divisions éprouvées, elles aussi, mais à un degré beaucoup moindre, par les pestilentielles influences des plaines mortelles de la Dobrutscha.
A Varna le choléra avait également sévi , mais dans des proportions heureusement beaucoup moins grandes. L'air était vif et pur sur les plateaux de Franka et c'est là qu'on avait établi les ambulances et hôpitaux où tous les secours étaient prodigués^ d'ailleurs ;, par une véritable armée d'infirmiers et de sœurs de charité que le maréchal de Saint-Arnaud avait appelée à son aide dans les circonstances suscitées, comme il l'écrivait luimême, par ce Dieu qui nous frappe dans notre orgueil en envoyant un fléau plus fort que la résistance humaine, w Ces hôpitaux^ installés sous de vastes tentes, furent promptement encombrés du reste ; les malheureux, que les bâtiments envoyés à Kustendjé et Mangalia ramenaient chaque jour^ les envahirent bientôt et Varna présenta à son tour un lamentable spectacle auquel vint s'ajouter encore (car cette malheureuse armée parut un instant abandonnée de la Providence) l'horreur d'un incendie qui^ le 10 août, détruisit les trois quarts delà ville et menaça pendant quelques heures d'atteindre les magasins à poudre renfermant huit millions de cartouches. Un moment, le maréchal désespéré fut sur le point de faire sonner la retraite et d'abandonner la ville^ mais les efforts intelligents
des deux armées , le sang-froid des chefs , Ténergique courage de tous, empêchèrent la catastrophe attendue, imminente, et le corps expéditionnaire échappa à un désastre qui Teût anéanti tout entier. La perte, pour les Anglais comme pour nous, fut grande, mais enfin elle fut limitée , ce qui était le point essentiel. Cette perte consista en magasins et en dépôts de régiments.
Cependant le maréchal de Saint-Arnaud, hrisé par tant d'émotions de toute nature, et dont la santé s'altérait de plus en plus , éprouvait aussi, plus que jamais, l'irrésistible et fiévreux besoin d'action, de mouvement, de diversion violente aux souffrances qui le minaient. L'expédition de Crimée, résolue en principe, ne devait plus , suivant lui et en dépit des circonstances défavorables, être retardée d'un seul jour. Il fallait, à tout prix, que l'armée quittât le milieu pestilentiel où elle fondait pour ainsi dire, et il est bien évident qu'un séjour plus prolongé à Varna était désormais impossible. Retourner vers Constantinople ou passer en Crimée, telle était l'alternative obligée de cette situation et, du moment oii l'on avait transporté sur ce point des forces aussi considérables , il est également certain que la temporisation et l'inaction militaire qui, dans d'autres conditions, eussent été une force et une habileté n'étaient vraiment plus admissibles.