‹ Histoire de mon tempsChapitre 3 sur 42 · Pierre-Jules Baroche, né en · texte numérisé non relu

Pierre-Jules Baroche, né en

n'avait d'autre but que d'épargner à la France et à l'Europe, peut-être, des années de troubles et de malheurs. Je vous remercie d'avoir constaté officiellement combien cette manifestation était nationale et spontanée. Si je me félicite de cette immense adhésion, ce n'est pas par orgueil, mais parce qu'elle me donne la force de parler et d'agir ainsi qu'il convient au chef d'une grande nation comme la nôtre. Je ne m'abuse pas sur les graves difficultés de ma mission nouvelle; mais avec un cœur droit, avec le concours de tous les hommes de bien qui^ ainsi que vous, m'éclaireront de leurs lumières et me soutiendront de leur patriotisme, avec le dévouement éprouvé de notre vaillante armée, enfin avec cette protection que demain je prierai solennellement le ciel dem'accorder encore, j'espère me rendre digne de la confiance que le peuple continue de mettre en moi. »

Le 1" janvier 1852, le Prince-Président assistait, en effet, à un Te Deum solennel chanté à Notre- Dame et auquel avaient été convoqués les maires des chefs-lieux de tous les départements français. Cette cérémonie qui eût beaucoup d'éclat ne satisfit pas moins le parti catholique que le décret qui, quelques jours auparavant, avait rendu le Panthéon au culte, et celui qui ordonnait la cessation des travaux publics des municipalités et de TËtat le dimanche ainsi que les jours fériés.

L'armée, de son côlé^ ne pouvait qu'être flattée, non-seulement des récompenses dont elle avait été largement l'objet, mais encore des décisions par lesquelles les services militaires à l'intérieur, en cas d'insurrection, étaient assimilés aux services de campagne et qui rétablissaient l'aigle sur les drapeaux. « Avec la forme nouvelle sanctionnée par le suffrage du peuple, la République française, disait le Moniteur, peut adopter sans ombrages les souvenirs de l'Empire et les symboles qui en rappellent la gloire. »

Enfin au banquet de l'Hôtel-de-Ville, dont le Te Deum avait été suivi, le ministre de l'intérieur, M. de Morny, s'adressant aux maires, lesquels avaient montré beaucoup d'enthousiasme, terminait ainsi son allocution : « Dans les événements qui viennent de s'accomplir se montre le doigt de la Providence et la Providence ne fait pas les choses à demi . »

Frappés du sens caché de cette phrase ou lui donnant une signification qu'elle n'avait pas, les représentants des chefs-lieux emportèrent dans leurs départements la conviction qu'ils venaient d'assister à la première des solennités d'un second Empire.

Et il y avait dans ce mot tant de promesses de sécurité et de gloire que leur enthousiasme s'en accrut.

Aucun discours officiel n'avait été prononcé à la réception du corps diplomatique présenté par le nonce du Pape dans la soirée du 31 décembre 1 851 , mais le gouvernement nouveau savait déjà à quoi s'en tenir sur les dispositions des divers cabinets étrangers et connaissait leur pensée sur le coup d'État qui venait de réussir en France.

L'Angleterre (pour commencer par la grande puissance la plus voisine), avait été extrêmement surprise du résultat que Louis-Napoléon venait d'obtenir non-seulement en renversant brusquement la constitution républicaine, mais encore en voyant ratifier cet acte énergique et périlleux par sept millions de suffrages. Toutes les conjectures des journaux anglais se trouvaient ainsi renversées d'un seul coup, et leur polémique trèsviolente recevait des événements un démenti formel. Pour avoir, en quelque sorte, le droit de maintenir leur attitude et pour sauvegarder leur amourpropre, ils s'étudièrent aussitôt à semer dans le public les appréhensions les plus vives au sujet des tendances napoléoniennes. Le fantôme d'une invasion française possible, probable, fut dès lors évoqué par eux et ils parvinrent à jeter la terreur dans les populations, tout en adjurant le gouverne-

ment de prendre d'urgence toutes les mesures capables de parer à une semblable éventualité, de combattre un pareil danger. Ce fut alors que commença à se produire cette agitation pour l'armement des côtes et la défense du sol national qui depuis ce temps a fait des progrès si rapides et coûté si cher à l'Angleterre. Chaque journal avait son plan ; chaque officier de l'armée anglaise formulait et publiait ses idées sur un aussi intéressant sujet et pour nous servir de la spirituelle expression d'un publiciste français de cette époque « les articles de fond des journaux de Londres n'étaient plus que des exercices à feu. »

Si nous avons mentionné d'abord les tendances de l'esprit public en Angleterre, c'est que l'opinion générale y pèse toujours d'un poids immense sur les pensées comme sur les actes du pouvoir. Le gouvernement anglais ne partageait pas, lui, les craintes des journaux de Londres et des populations britanniques , non pas seulement à cause des assurances pacifiques que le cabinet de l'Elysée s'était empressé de lui transmettre comme aux autres gouvernements européens, mais parce que la plupart des hommes politiques qui le composaient avaient personnellement connu le Prince-Président pendant les années qui avaient précédé les événements de 1848, à l'époque où Louis-Napoléon prenait part aux fêtes de l'aristocratie anglaise et

vivait au milieu d'elle. Quelques-uns d'entre eux et des plus considérables, avaient cru remarquer chez l'hôte du peuple anglais des tendances trèsfavorables à l'Angleterre. Ces sympathies s'étaient même manifestées à plusieurs reprises en dépit des impressions que pouvaient naturellement évoquer dans l'esprit du prince les douloureux souvenirs de la conduite du gouvernement anglais à l'égard de Napoléon P"". Mais le cabinet dans lequel se trouvaient réunis lord Palmerston et lord John Russell tout en ne partageant pas les terreurs plus ou moins vives des feuilles de Londres, tout en blâmant parfois l'aigreur de leur polémique, ne se réservait pas moins d'utiliser au profit de sa popularité et quand il le jugerait opportun le mouvement d'opinion provoqué par les journalistes désappointés dans leurs hypothèses politiques et mécontents de la chute du régime parlementaire en France.

Les événements du 2 décembre devaient cependant désunir les deux hommes d'État que nous venons de citer et cela par suite d'un curieux incident qui prouve ce que nous disions plus haut des convictions et des espérances qu'avait fait naître chez certains membres du ministère leur intimité antérieure avec Louis-Napoléon Bonaparte :

Le 3 décembre, lord Normanby, représentant de la Grande-Bretagne à Paris, expédiait une dépêche à Londres et demandait des instructions. Les

ministres partirent aussitôt pour Windsor et, après le conseil, lord Palmerston répondit à lord Normanby : « Mylord, j'ai reçu et mis sous les yeux de la reine la dépêche, n"* 365, de Votre Excellence en date du 3 de ce mois, dépêche par laquelle vous demandez des instructions relativement à la situation présente de la France. J'ai ordre de Sa Majesté de vous dire qu'il ne faut rien changer à vos relations avec le gouvernement français. Le désir de Sa Majesté est que son ambassadeur à Paris ne fasse rien qui ait l'apparence de la moindre intervention dans les affaires intérieures de la France.» Cette dépêche de lord Palmerston portait la date du 5 décembre.

Le 6^ dans la matinée^ lord Normanby se présentait chez M. Turgot, ministre des affaires étrangères^ et rinformait qu'il avait reçu l'ordre de n'apporter aucun changement dans ses relations avec le gouvernement français par suite de ce qui s'était passé. « S'il y a eu quelque retard dans cette communication, ajouta-t-il, cela tient à des circonstances toutes matérielles qui n'impliquent aucune espèce d'hésitation. — Ce retard a d'autant moins d'importance, dit M. Turgot, que déjà, depuis deux jours, j'ai appris de M. Walewski que lord Palmerston lui a exprimé son entière approbation de l'acte du Président et lui a déclaré que , dans sa conviction, le Président ne pouvait pas

agir autrement qu'il ne Ta fait. — Je n'ai aucune connaissance d'une telle communication, répondit lord Normanby, et mes instructions se bornent à reproduire cette invariable règle de notre politique qui consiste à ne rien faire qui puisse avoir l'apparence d'une immixtion quelconque dans les affaires intérieures de France, mais j'ai eu souvent occasion de prouver, dans des circonstances trèsdiverses^ que, quels que fussent les actes du gouvernement français, j'attachais toujours la plus haute importance au maintien des relations les plus amicales entre les deux pays. » Et il se retira.

Mais, dans la même journée, deux de ses collègues lui firent connaître que la dépêche de M. Walewski, renfermant le récit de sa conversation avec lord Palmerston, leur avait été lue, afin de leur montrer que l'Angleterre s'était prononcée avec décision sur les événements.

Lord Normanby expédia aussitôt une dépêche à lord Palmerston pour l'informer de ces particula rites et lui en demander l'explication, mais il ne reçut aucune réponse. Il écrivit de nouveau et, insistant sur la conversation du ministre anglais avec l'ambassadeur de France à Londres, n'hésita pas à dire : « Comme il s'est écoulé une semaine sans que Votre Seigneurie se soit expliquée sur ce point, je dois conclure de ce silence que le rapport de M. Walewski est exact. Dans ce cas, je sais bien

ir SIÎRIE. — I.

qu'il ne m'appartient pas de faire des observations sur les actes de Votre Seigneurie. Toutefois il doit m'être permis de parler de ceux qui affectent ma position personnelle. C'est dans cette limite de mes devoirs que je viens, avec toute la déférence qui vous est due, vous faire observer que, si Votre Seigneurie^ comme ministre des affeiires étrangères, tient un certain langage dans Downing-street sans m'en donner aucun avis, et me prescrit ensuite de prendre une attitude différente, par exemple d'éviter tout ce qui aurait l'air d'une immixtion dans les affaires de France, je me trouve nécessairement placé dans une situation fausse. Si le langage tenu dans Downing-street est plus favorable au nouvel ordre de choses que les instructions d'après lesquelles j'ai ordre de me diriger sur les lieux mêmes, il est clair que, par le fait de Votre Seigneurie, je me trouve exposé à des remontrances et à des soupçons, lorsque je m'acquitte exactement du mandat officiel à moi transmis par vous-même de la part de Sa Majesté. Tout ceci a d'autant plus d'importance pour moi que, comme je Tai déjà dit, plusieurs de mes collègues du Corps diplomatique ont reçu communication de la dépêche de M. Walewski, et en ont tiré cette conclusion que, si la dépêche est exacte, votre langage a été celui d'une satisfaction sans réserve. »

Lord Norm^nby était parfaitement dans son

droit en écrivant ces ligiies. De son pôté, lord John Russell s'était ému en apprenant indirectement quelle avait été l'attitude de son collègue vis-à-vis du représentant de la France dès les premiers mots que ce dernier lui avait dits concernant le coup d'État du 2 décembre. La rumepr officielle, sourde d'abord, grossit bientôt; elle arriva jusqu'au prince Albert* si franc, si loyal, si sûr dans toutes les questions délicates de la politique; elle parvint donc jusqu'à la reine qui, le 13 décembre, appela lord John Russell à Windsor pour lui demander des explications sur ces bruits dont la valeur et la portée n'étaient pas encore bien définies. Lord John, déjà fort indisposé contre son collègue, le devint bien davantage encore lorsqu'après avoir écrit au vicomte Palm ers ton il en reçut copie de la dépêche de lord Normanby et d'une réponse que lord Palmerston avait faite à ce dernier sans en ^voir donné connaissance aux autres membres du cabinet, sous le prétexte que cette réponse avait le caractère d'une explication privée. Elle se terminait ainsi : « Que mon opinion soit juste ou non, elle seiuble confirmée par beaucoup de perso »? nés ayapt des intérêts en france, autant, du moins, qu'une soudair^e et forte h^-usse dans les fonds publics et daps toutes les autres valeurs peut être

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