Chapitre XII
que je n'aurais tiré ni chevaux ni chariots ni vivres de ce duché, si ce corps de troupes n'avait purgé la Silésie des Hongrois qui l'infestaient. et qui auraient toujours pénétré plus en avant: les détachements de Du Moulin et de Lehwaldt avaient le même but, sentend d’assurer les con- 5 vois des vivres, si un de ces convois m’eût manqué, j'étais obligé dès le lendemain de quitter la Bohême, parce que nous n’étions point en avance avec les farines qui arrivaient toujours de cinq jours en cinq jours, et n'apportaient que ce que nous pouvions consumer pendant ce temps-là. On a dit que je devais quitter la Bohême et me retirer en Silésie, plutôt 10que de risquer une bataille, mais cette retraite précipitée y aurait attiré la guerre de nouveau, et les hasards que je courrais en Bohême n'étaient pas d'aussi grande conséquence que ceux que je pouvais courir en Silésie ; d'ailleurs les fourrages que l’armée consumait en Bohême ôtaient la subsistance aux ennemis et épargnaient autant ceux de la Silésie. — J'attri- 15 bue le gain de cette bataïlle au terrain étroit et resserré que l'ennemi avait choisi et qui lui faisait perdre l'avantage de la supériorité, en ce qu'il ne pouvait me présenter un front plus large que celui que j'avais à lui opposer. Cette multitude de soldats devenait inutile au prince de Lorraine préssés les uns sur les autres, en tant de lignes {?) sans distance et sans 20 la faculté de se mouvoir, ce qui communiquait la confusion à toute l'armée, dès qu’elle s'était mise dans une de ses parties: mais les bévues des ennemis ni les miennes n'ont pas décidé de cet événement, la fortune qui me seconda fut la valeur de mes troupes, elle répara mes fautes et punit les ennemis des leurs.
25 Pendant que mon armée était occupée à se battre pour la gloire, les hussards de Nadasdy pillaient mon camp par avidité et par intérêt; on n'avait pas eu le temps dans cette surprise de songer aux bagages. Nadasdy et Trenck s’en prévalurent;"je perdis avec tous ceux qui étaient du quartier général tout ce que nous avions. Mais comment s’embarrasser
30 de ces bagatelles, lorsque l'esprit est occupé de ces moments décisifs de plus grands intérêts, des intérêts devant lesquels tous les autres doivent se taire, je veux dire du soutien de l’état et de la gloire de la nation. Le général de Lehwaldt, attiré par le bruit du combat, vint encore à temps pour sauver les équipages de la droite, et mettre fin aux cruautés affreu-
35ses qu'une troupe effrénée de cette milice barbare exerçait sur quelques malades et sur quelques femmes qui étaient restées dans mon camp. De pareilles actions révoltent l'humanité, et couvrent d'opprobre et d'infamie ceux qui les font et ceux qui les tolérent. Je dois dire à la louange du soldat prussien qu'il est vaillant sans être cruel, qu'il est généreux envers
40les ennemis vaincus, et qu'on a vu faire à des hommes du commun en différentes occasions des actions magnanimes et pleines de grandeur
d'âme, dignes d'être proposées comme des exemples à suivre aux personnes que la naïssance et la fortune élèvent au dessus du vulgaire.
La postérité verra sans doute avec étonnement qu'une armée, victorieuse dans deux batailles rangées, remportées en moins de six mois sur l'ennemi, se retire devant l’armée vaincue, et ne recueille aucun fruit de 5 ses victoires. J’avoue que cela serait incompréhensible dans tout autre pays que dans la Bohême, mais la nature de ce pays et la nature des troupes dont l'armée autrichienne était composée fournissent la solution à ce problème. À grande peine faisais-je voiturer la farine à mon armée, les montagnes qui séparent la Silésie de la Bohême forment tant de défi- 10 lés que les corps nombreux d'Hongrois qui étaient dans l’armée autrichienne auraient pu facilement nous serrer la gorge, s'ils s'y étaient bien pris pour enlever un convoi entier. Ce pays de montagne est peu abondant, et les fourrages qu'il avait produits étaient consumés par les deux armées. De Glatz à Pardubitz et de Nechanitz à Schatzlar, il n’y avait 15 pas de quoi nourrir dix mille hommes. Comment aurait-on donc pu faire’ arriver outre les farines des fourrages par chariots à l'armée? En suppo-
sant même que j'eusse établi mes troupes en quartier d'hiver en Bohême,
J'aurais été obligé de les nourrir et de les fournir de tout, les paysans de ces contrées, ruinés par la guerre, manquant du nécessaire. De plus en 20 Bohême les villages sont petits, les villes rares, petites et sans défense. On se serait vu obligé de surcharger ces bicoques de soldats pour mettre les quartiers hors d’insulte, ce qui aurait ruiné l’armée, et l'aurait consumée par la misère. J'avais d’ailleurs des avantages réels. En quittant la Bohême, n'ayant pas dessein d'y faire des conquêtes, je pouvais recru- 25 ter l’armée, la remonter et l'équiper facilement, je lui procurais des quartiers tranquilles, je la nourrissais dans l'abondance, ce qui me mettait en état de pouvoir l’employer le printemps d'après, en cas que la guerre continuât. Je peux ajouter à ces raisons qu'il y avait tout lieu de croire après la bataille de Sohr, que la reine d’Hongrie accéderait à la conven- 30 tion d'Hanovre, et se rendrait aux pressantes sollicitations du roi d’Angleterre.
Après avoir Campé par honneur cinq jours sur le champ de bataille de Sohr, j'amenai mon armée à Trautenau, pour m'approcher insensiblement de la Silésie. Le prince de Lorraine se trouvait encore à Ertina 35 où il avait un pied à l’étrier, prêt de retourner a Küniggrätz à la première nouvelle de mon approche.
Le 30 de septembre avait été funeste aux Autrichiens en plus d'un endroit. Nassau défit le même jour un corps de Hongrois auprès de Léobschütz, et leur fit cent soixante-dix prisonniers. Fouqué fit enlever 40 quatre cents hussards entre Grulich et Habelschwerdt dont la plupart
furent menés prisonniers à Glatz. Warnery qui était commandé avec trois cents chevaux à Landeshut, ayant appris qu'un nouveau régiment de hussards autrichiens, nommé Léopold Palffy, était marché à Bôhmisch-Friedland, résolut de les surprendre. Les gens du pays favori- 5saient mes troupes, les paysans enseignèrent à Warnery des routes inconnues aux ennemis; par un Chemin détourné il leur vint en dos. les surprit, dispersa tout le régiment, et fit huit officiers et cent quarante hommes prisonniers de guerre.
Quelque bonne que soit une armée, les succès ne se suivent jamais 10 sans quelque interruption. Chasot avait été commandé avec trois cents chevaux par le général Du Moulin pour enlever des fourrages et des vivres que les ennemis avaient amassés à Marschendorf. La cavalerie ne pouvait marcher qu’à deux, tout était défilé, et cette expédition aurait plutôt convenu à l'infanterie. Chasot fut attaqué et battu après une assez 15 belle résistance, et se retira en bon ordre, ayant fait la perte de quatrevingts dragons tant morts que prisonniers.
Dès que l’armée eut achevé de consumer le peu de subsistances qu'il
y avait aux environs de Trautenau, je pris des arrangements pour la reconduire en Silésie, prenant le premier camp à Schatzlar. De toutes les 20 gorges de ces montagnes et de tous les défilés de la Bohême, les plus mauvais sont entre Trautenau et Schatzlar: ils demandent de la part du général qui les passe, soit en avançant, soit en faisant la retraite, beaucoup de prudence et de circonspection. Le petit ruisseau de Trautenbach coulait en ligne parallèle derrière notre camp. Des montagnes couvertes 25 de bois et escarpées en formaient l’autre bord. Pour rendre la marche des troupes plus légère, dès le 14, je fis prendre le devant aux bagages sous une bonne escorte, et le 15, cinq bataillons passèrent le ruisseau, et se postèrent sur les montagnes qui protégeaient notre marche. Ce corps était destiné en même temps à faire l’arrière-garde de la colonne que je vou- 30lais conduire. L'armée décampa le 16, et se mit en marche sur deux colonnes. Le prince Léopold conduisait celle de la gauche qui passait par Trautenbach, et il arriva au camp de Schatzlar, sans voir d’ennemis. La cavalerie forma la tête de ma colonne, et toutes mes troupes passèrent le ruisseau.avant que l'ennemi fût averti de ma marche. Franquini, 35 Trenck et Nadasdy accoururent avec huit mille hommes, et s’aftachèrent d'abord à mon arrière-garde, quoique toutes les hauteurs fussent occupées par l’infanterie. Les progrès de la marche obligeaient l’arrière-garde de quitter successivement ces postes, et les pandours profitaient de ces moments pour s'emparer de ces hauteurs abandonnées, afin de tirer du haut 10 en bas sur nos gens. La tiraillerie commença à huit heures du matin et
continua jusqu'à six heures du soir. Comme les fusils des pandours por- Frédéric Il., hist. de mon temps. 26
tent jusqu’à huit cents pas, ils me tuèrent trente hommes, un capitaine, et blessérent quatre-vingts soldats et quelques officiers, et si je ne m'étais pas servi du corps de Du Moulin, pour couvrir le dernier défilé qui mène
à Schatzlar par une vallée, j'aurais assurément fait des pertes plus considérables. Du Moulin se retira ensuite par sa droite, et rentra dans mon 5 camp par une route que je lui avais ménagée.
Les ennemis n’eurent aucune raison de se glorifier de cette affaire d’arrière-garde : ils y perdirent près de trois cents hommes, j'avais profité des moindres plaines, pour les faire attaquer par les hussards, ceuxlà leur causérent les plus grandes pertes, beaucoup de pandours furent 10 taillés en pièce. Une troupe de pillards et de vagabonds mal disciplinés se rebute facilement lorsqu'elle est obligée de combattre au lieu de butiner.
L'armée séjourna à Schatzlar jusqu'au 19, qu’elle vint camper à Liebau sur le territoire de Silésie. J'employais le corps de Du Moulin à former la chaîne des quartiers d'hiver qui devaient couvrir cette partie de la 15 Silésie. Le reste de mes troupes entra en quartiers de cantonnement, ayant Rohnstock à sa droite, Schweidnitz à sa gauche, et occupant un terrain de deux milles d'Allemagne. Le soldat se trouvait au large, moyennant le grand nombre de villes et de villages qui rendent cette contrée une de plus florissantes de l'Europe, et je pouvais rassembler 20 toute l'armée en six heures de temps, si la nécessité le requerrait. Ce fut dans cette position que je trouvais à propos d'attendre la dislocation de l'armée autrichienne, avant que de séparer mes troupes, pour les faire entrer en quartiers d'hiver. Nassau, qui pensait de son côté à assurer ses quartiers d'hiver, surprit un corps d'Hongrois qui était revenu à Hultschin, 25 et chassa le maréchal Esterhazy d'Oderberg ; les hussards de Wartenberg se distinguëèrent encore dans cette occasion: ils battirent les dragons de . Gotha, leur prirent un étendard et cent onze prisonniers. Après quoi Nassau marcha à Pohruba, et les Hongrois s’enfuirent à Teschen et de là à Jablunka. Fouqué, qui n’aimait point à demeurer oisif à Glatz, ft30 enlever deux cents hussards qui s'étaient imprudemment enfermés dans la ville de Nachod. Cet habile officier donna pendant le cours de cette guerre dans toutes les occasions des marques de son génie et de son intelligence. Comme les petits détails ne sont pas du ressort de cette histoire, je me contenterai de dire que des quarante partis que fit sa gar-35 nison pendant cette campagne, pas un ne fut malheureux, et quelle fit au delà de six cents prisonniers sur les ennemis. |
Je restais à l’armée jusqu’au 24 d'octobre que le prince de Lorraine sépara son armée en trois corps. Je supposai qu'il ne tarderait pas à les élargir, vu que la saison des opérations était écoulée. Je donnai mes 40 ordres au prince Léopold, pour qu'il ne séparât point l’armée, avant que