Chapitre XII
La cavalerie me devenait dès lors inutile à ma droite, les ennemis n'en avaient plus à lui opposer. Le régiment de Buddenbrock demeura en bataille sur la hauteur de la batterie pour protéger les blessés contre les hussards ennemis ; et les gendarmes, Prusse, Kyau et Rottembourg
5 se transportèrent à la gauche pour y renforcer les vingt escadrons de cavalerie qui la formaient. En même temps le centre et la gauche de ma ligne d'infanterie attaquèrent l'ennemi, tandis que ma droite prenait la gauche de l’armée autrichienne en flanc; et la menait battant devant elle en la repliant sur sa droite. Les gardes qui avaient leur poste vers la
10 gauche de l’armée attaquérent les Autrichiens sur une montagne couverte de bois et dont l’abord était si escarpé qu'ils avaient toutes les peines du monde à s’y soutenir, cependant après quelques efforts les Autrichiens furent obligés de plier. Le prince Ferdinand de Brunsvic se distingua beaucoup dans cette occasion, et mena lui-même le régiment des gardes
15 à la charge. Ce n’était que fonds et montagnes où nous nous battions, ce qui engageait à tout moment de nouveaux combats, où l'attaque nous coûtait, et où la fuite était meurtrière pour les Autrichiens. A mesure que les ennemis abandonnaïent une hauteur, ils se reformaient sur une autre derrière celle-là, jusqu'à ce que la confusion se communiquant à
20 toute leur armée réduisit leur retraite en fuite, et cette fuite en déroute complète. Il n’y avait plus de bataillons ni de pelotons qui restassent ensemble. La terre était couverte d'hommes que la peur avait séparés, et dont la terreur précipitait les pas, tandis que mon infanterie victorieuse avançait toujours en poursuivant l'ennemi.
25 Les cuirassiers de Bornstedt, qui étaient à l'aile gauche, enveloppèrent le régiment de Damnitz et un bataillon de Kolowrat, leur prirent dix drapeaux et firent dix-sept cents prisonniers. Le reste de ma gauche ne put atteindre la cavalerie autrichienne, qui se refusait au choc et se retira assez bien dans la forêt de Silva. Nous nous arrêtâmes dans notre pour-
30 suite au village de Sohr, dont la bataille porte le nom. Je ne trouvais à propos de pousser l'ennemi plus loin, puisque la forêt de Silva commence à mille pas de l’autre côté de ce village, et qu’en poursuivant avec trop de chaleur, je risquais de perdre mal à propos les avantages que j'avais obtenus, et il me semble que c'était assez qu'un corps de dix-huit
35 mille hommes en eût battu trente-six mille, sans que l'on pensât encore à détruire l’armée battue supérieure du double à la victorieuse.
A cette bataille périrent le prince Albert de Brunswic, le général de Blanckensee, les colonels Buntsch, Bredow, Blanckenbourg, Dohna, Ledebur: les lieutenants-colonels Lange et Wedell des gardes et mille sol-
40 dats: victimes illustres qui sacrifièrent leur vie au salut de l’état et àla gloire de leur nation. Il y avait d'ailleurs plus de deux mille blessés
dans l’armée. Vingt-deux canons, dix drapeaux et deux étendards furent pris sur l'ennemi, trente officiers et deux mille soldats furent faits prisonniers en tout. Le prince Léopold se distingua beaucoup cette journée; mais c’est surtout au général Goltz qu'est dû le gain de cette bataille et la gloire peu commune de battre avec douze escadrons cinquante esca-5 drons des ennemis.
Malgré la grandeur et la beauté du projet que le prince de Lorraine avait formé contre moi, il me semble qu'on peut lui reprocher quelques fautes dans son exécution. N’aurait-il pas dû étendre la cavalerie de sa gauche au delà du chemin de Trautenau et en dos de mon armée, qui 10 n'aurait pu se former en bataille vis-à-vis de l’autrichienne sans prêter le flanc droit à sa cavalerie ainsi postée? N’aurait-il pas dû m'attaquer avec touté sa cavalerie le moment qu’elle arriva sur le champ de bataille, ce qui aurait mis un désordre et une confusion affreuse dans mon camp, et aurait peut-être empêché mes soldats, qui dormaient dans leurs tentes, 15 de se défendre? C’était le moment de se procurer une victoire certaine. On m'a dit depuis que le prince de Lorraine attendit sur l’arrivée du duc d’Aremberg, qui avec sa colonne s'était égaré pendant la nuit et s’était formé à rebours, tournant le dos à mes troupes. Si je suppose même que le prince de Lorraine ne pût m’attaquer dans ces premiers moments, 20 — qui l’'empêcha dans la suite d’ordonner à son aile gauche de cavalerie de fondre du haut de sa montagne sur mon armée, dont une partie était occupée à se former, et dont l’autre défilait encore ?
Il faut que j'arrache à mon tour le bandeau de l’amour-propre; et que je sois aussi juste envers moi que sévère envers le due de Lorraine. 25 La plus grande faute que j'aie à me reprocher est celle de m'être exposé contre ma volonté dans un combat désavantageux et inutile. La position de mon armée aurait été plus avantageuse, si j'avais occupé avec le camp la montagne, sur laquelle les Autrichiens posèrent leur grande batterie de la gauche; j'en étais certainement le maître [en étendant ma droite 30 de ce côté-là. J’aurais aussi dû être averti de l'approche de l’armée autrichienne, mais leurs troupes légères étaient si supérieures en nombre
aux miennes que je n’osai à peine envoyer hors du camp les cinq cents
hussards qui me restaient après tous les détachements que j'avais faits de ce corps. 35
On peut me faire d’autres reproches, mais il ne sont pas fondés, à savoir que je m'étais trop affaibli par des détachements. Je puis faire premièrement une évaluation du corps de Gessler, qui joignit le prince
d'Anhalt, au corps des Saxons que le due de Weissenfels amena à Leip-
sig; le détachement du général Nassau pour la Silésie était si nécessaire 40