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Etat de l'Europe à la mort de Frédéric-Guillaume. Caractères des princes et de leurs ministres et des généraux, avec l'idée des forces, des resources et des revenues des puis- 2 sances principales.

5 À la mort de Frédéric - Guillaume, roi de Prusse, toute l'Europe œuvres II, était en paix, si j'en excepte l'Angleterre et l'Espagne qui se faisaient la 2 guerre au nouveau monde et dépensaient des centaines de millions pour un objet de commerce peu considérable. L'empereur Charles VI venait de faire sa paix avec le Turc par la médiation de Villeneufve, ministre 10 de France: Charles VI cédait à l'empire ottoman le royaume de Servie, une partie de la Valachie et l’importante ville de Belgrad, c'était acheter une trève bien chère. Les dernières années du règne de ce prince avaient été si malheureuses qu'il s'était vu dépouiller par les Espagnols, les Français et le roi de Sardaigne du royaume de Naples, de la Sicile et 15 d’une partie du Milanais; il avait cédé à la France par la paix de 1737 la duché de Lorraine que la maison ducale de son gendre avait possédée d’un temps immémorial. Par ce traité l'empereur donnait des provinces et la France de vaines garanties, car la France promettait sous toute sorte de restrictions et d'exceptions de tenir la main à l'exécution de cette 20 loi domestique, faite par l'empereur et si connue en Europe sous le nom de la pragmatique sanction, loi par laquelle la succession impériale était dévolue sans partage quelconque à l’aînée des archiduchesses au défaut des héritiers mâles de Charles VI. La France étendait cette garantie sur la duché de Toscane à son nouveau possesseur, le due de Lorraine, qui 25 l'avait reçue en équivalent de son patrimoine.

On a lieu d'être surpris, en voyant la fin du règne de Charles VI si 3. différente de son commencement, et tant d'infortunes succéder à tant de prospérités: cependant, en examinant les causes de la décadence de la

maison d'Autriche, on trouve le principe de ses malheurs dans la perte 30 d’un grand homme, et dans l'incapacité de ceux qui dans sa caducité et après sa mort se sont partagé les dépouilles de son pouvoir. Charles VI

avait reçu de la nature toutes ces sortes de qualités qui font le bon ci- Frédéric Il., hist. de mon temps. 13

toyen; mais il n’en avait aucune de celles qui font les grands hommes: il était né généreux, doué de bon sens, sans pénétration, il avait de l’application maïs point de génie, possédant bien le droit germanique, parlant bien toutes les langues, et passant même pour se servir avec choix des bonnes expressions de la Latinité, bon père, bon mari, mais superstitieux 5 et bigot, comme tous les ‘princes de la maison d'Autriche. On lavait élevé, pour qu'il obéît à ses ministres, et non pas qu'il leur commandât. Ses ministres l'occupaient à juger les procès du conseil aulique, et à s'asservir à la pointilleuse observance de l'étiquette de la maison de Bourgogne: et tandis que leur maître portait le joug de cette gêne péni- 10 ble, ils étaient libres dans leurs départements de régler les finances, le militaire et la politique en souverains despotiques.

La fortune de Charles VI avait amené à son service {Eugène de Savoie, prince dont les qualités brillantes surpassaient l'avantage que lui donnait son illustre naissance. Eugène avait été abbé, Louis XIV lui re-15 fusa un bénéfice, et voyant en France toutes les portes de la fortune fermées pour lui, il quitta madame de Soissons, sa mère, il offrit ses services à l’empereur qui le fit colonel, et lui donna un régiment, il se fit connaître à force de mérite, il obligea, pour ainsi dire, la fortune de lui être favorable:; ses services signalés, et sa grande capacité, et sa supériorité de 20 génie surtout, l’élevèrent bientôt aux premiers grades militaires, il devint chef de l’armée, président du conseil de guerre, et enfin le premier ministre de l’empereur Charles VI.

Eugène était non seulement maître de l’armée, il dirigeait encore en partie les finances, il gouvernait les pays héréditaires et l'empire, et, 25 pour le dire en un mot, Eugène était empereur. Starhemberg dans le département des finances, et Sinzendorff pour les affaires étrangères travaillaient sous lui. |

Tant que l'esprit de ce grand homme fut en sa vigeur, la maison d'Autriche gagna des batailles et ses négociations prospérèrent, mais le 30 déclin de sa vie ne ressembla point à son aurore. Les infirmités de l’âge affaiblirent son esprit, et cette tête qui avait si longtemps pensé pour le bonheur de la maison d'Autriche, se trouva à la fin dans un épuisement affreux. Quelle humiliation pour la vanité de l'esprit humain de voir les plus grands hommes, un prince de Condé, un Eugène, un Marlborough, 35 tomber à la fin de leur vie dans une espèce de démence! Le feu prodigieux que la nature leur avait donné, pour en faire des héros dans leur jeunesse, les consuma peut-être trop vite; peut-être que les ressorts du cerveau, à force d'être tendus, perdent leur ton et la faculté de faire librement les fonctions auxquelles ils sont destinés. 10

Lorsque l'esprit du prince Eugène commença à baisser, les ministres

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