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Chapitre Ier

assez forte pour lui arracher le diadème des empereurs. La Prusse est, ce me semble, la quatrième de ces puissances, moins formidable que la maison d'Autriche, mais assez forte de rein, pour fournir d'elle-même à la dépense d'une guerre ni trop onéreuse ni trop longue. La situation de ses 5 provinces qui tiennent depuis l'Orient jusqu'à l'Occident septentrional de l’Europe, toujours entrecoupées entre elles, occupent un terrain qui multiplie ses voisins à l'infini; sa politique pour les finances et pour l'industrie lui permet de saisir les conjonctures, de tirer avec vivacité parti des occasions, mais sa prudence doit l'arrêter lorsqu'elle veut l'abandonner

10 trop loin: à cause de ce grand voisinage et de l’éparpillement de ses provinces elle ne peut agir sans l'alliance de la France ou de l'Angleterre.

A la suite de ces puissances je range le roi de Sardaigne, le Danemark, le Portugal, la Pologne et la Suède; ils ne peuvent se mouvoir qu'à l’aide des subsides étrangers, c’est pourquoi je les regarde comme

15 entièrement subordonnés aux grandes monarchies, et incapables par euxmêmes de donner le premier branle à ces ressorts qui agitent et meuvent l'Europe, qui troublent la paix, et dont l'impétuosité porte la guerre avec véhémence et rapidité d’un pôle à l’autre.

La Russie et l'empire ottoman qui appartiennent moitié à l'Europe

20 moitié à l'Asie doivent avoir ici leur place. Ce sont des machines de la politique’ européenne que la France et l'Angleterre font agir dans le besoin. La France lâche les Tures contre l'empereur des Romains lorsqu'’ elle veut lui donner de l'occupation ailleurs, et l'Angleterre fait une montre d'ostentation de la Russie, soit pour abuser l’Europe par un secours

25 illusoire, soit pour contenir 1É Nord ou pour procurer à l'empereur des secours réels contre les infidèles. L'influence véritable de la Russie ne s'étend que sur les Polonais et les Suédois, ses plus proches voisins, parce que l'entretien peu coûteux de ces troupes dans ses provinces lui devient excessivement onéreux chez les étrangers.

30 Thamas-Chouli-Kan, cet usurpateur heureux, tient même à la politique de l'Europe; lorsque la France se sert des Turcs pour faire une diversion en Hongrie ou sur les terres moscovites, les empereurs allemands et russes emploient les Persans pour faire une diversion dans l'Arménie qui, suscitant des embarras aux infidèles, les empêche de

35 troubler la paix des chrétiens; la France emploie alors les intrigues et

les corruptions pour réunir les forces de ces Asiatiques contre les cours

de Pétersbourg et de Vienne. —

Je ne nie point qu'il n’y ait souvent des exceptions à faire à ces idées que je propose, c’est le propre des systèmes: il y a toujours quelque 40 chose qui leur convient et quelque chose qu'on y ajuste, comme l’on peut.

J'accorde qu'il peut arriver souvent par la mauvaise politique, par les Frédéric IL., hist, de mon temps. 14

préjugés, les faux raisonnements, les corruptions des ministres, qu'ils séloignent pour un temps des intérêts stables et permanents des états qu'ils gouvernent; mais je soutiens que ces égarements ne sauraient être de durée, que l'inconséquence même de leur conduite servira à la rectifier, et à les remettre dans leur assiette naturelle, comme les différentes 5 liqueurs, qu'on verse dans le même verre, se brouillent pour un moment, et se mettent promptement dans leur équilibre, l'eau se précipitera au fond du verre, et formera la couche d'en bas, tandis que l'huile montera par-dessus, et nagera sur sa superficie. —

De toutes ces vérités que je viens d'établir, il en résulte que les10 deux premiers rôles de l'Europe sont pour la France et pour l'Angleterre, que les princes que la passion de leur agrandissement flatte se rangeront dans l’occasion du côté de la France, et que ceux qui préfèrent les richesses à la gloire s’attacheront à l'Angleterre.

Ces puissances avaient presque toutes garanti la pragmatique sanc- 15 . tion, savoir la France, l'Angleterre, la Hollande, la Sardaigne, la Saxe et le saint-empire romain. La Prusse l'avait aussi garantie par une convention que l'empereur Charles VE avait rompue, et qui par bonheur le délivra de cet engagement.

Telle était la situation de l'Europe, lorsque Frédéric-Guillaume vint 20 à mourir: il n’était allié à personne, mais ses finances étaient dans un ordre merveilleux, ses coffres bien remplis, et soixante et seize mille hommes de troupes bien disciplinées étaient prêts d'agir au premier signal.

La succession de Juliers et de Berg, dont le cas était prêt à exister, faisait alors l’objet principal de ma politique, et m’obligea à négocier, 25 dès que je fus parvenu à la régence avec l'empereur, la France et l'Angleterre, pour voir quelle de ces puissances serait la plus disposée à favoriser mes prétentions; je les trouvais toutes trois également froides, ce qui me réduisit à m'en tenir à l'accord provisionnel que le feu roi avait fait avee la France, par lequel une lisière du duché de Berg devait m'échoir 30 en partage, cette loi que le cardinal de Fleury avait imposée etait bien dure, — L'empereur avait garanti, à la vérité, toute la possession de ce duché au feu roi, mais il n'avait pas trouvé à propos de s’en tenir à cette garantie, il en avait donné une pareille à la Saxe; le prince de Lichtenstein, pendant son séjour à Paris, en avait ébauché une semblable avec 35 la maison palatine, et ee manque de foi de la maison d'Autriche me dévageait de la garantie de la pragmatique sanction à laquelle le feu roi s'était obligé conditionnellement.

Il ny avait donc d'autre parti à prendre que d’opter entre le traité provisionnel que le feu roi avait fait, ou de renvoyer la décision de cette 40 affaire à la voie des armes. Ces raisons me firent résoudre l’augmen-

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