‹ Histoire de mon tempsChapitre 25 sur 149 · Chapitre Ier · texte numérisé non relu

Chapitre Ier

jonctures les favorisent; aussi les Français avancent-ils à la sape, si je puis m’exprimer ainsi; ils imitent les rivières qui, lorsqu'elles changent leur lit, inondent imperceptiblement l’un de leurs rivages, le minent doucement, jusqu'à ce qu’ enfin elles l’engloutissent et forment leur nouveau 5cours: Voilà pour les affaires d'intérêt et le projet que les Anglais ont pénétré, auquel ils s'opposent constamment en se liant avec les Hollandaïs, la maïson d'Autriche et d’autres voisins de la France qui se trouveraient prégravés par là; car si la maison de Bourbon parvenait à exécuter ce grand dessein, l'Allemagne serait à la discrétion de la France, 10 l'équilibre de l’Europe serait perdu, et l'Angleterre, quoique la dernière, subirait le joug à son tour. Quand aux matières qui ne sont que du ressort de la vanité, on n'a qu'à suivre la conduite que le ministère de Versailles à tenue jusqu’à présent, pour y découvrir les principes de la politique des Romaiïns. Le sénat s'était rendu l'arbitre des rois et des nations 15 étrangères, en s’appropriant insensiblement le droit de décider de leurs différends, il assistait les uns, défendait aux autres de faire la guerre, et prononçait des arrêts sans appel sur leur démêlés: le cardinal fit la paix de 1737 avec l'empereur dont il ne communiqua les conditions à l'Espagne et la Sardaigne qu’ après les avoir réglées selon sa biensé- 20 sance; la France accorda sa protection aux Génois contre les Corses ; elle dicta le traité provisionnel de la Prusse sur le sujet de Juliers et de Bergue dont j'ai parlé dans l'introduction de cet ouvrage, et la médiation de la France ménagea de même le fameux traité de Belgrade, qui fit perdre par deux coups de plume un royaume et de fertiles provinces à la 25 maison d'Autriche. En un mot la France veut gouverner l'univers par ses intrigues; et c’est le second article qui la met en concurrence avec l'Angleterre dont les prétentions et les vues sont les mêmes. La politique de ces deux puissances a, en effet, gouverné l’Europe presque alternativement. On a vu que celle des deux qui, après de lon- 30 gues guerres, avait le plus d'influence à la paix générale, a conservé jusqu'à une nouvelle guerre cette considération que donne la supériorité de conduite et le bonheur des événements. L’Angleterre ne tend point à son agrandissement par des conquêtes, elle se propose d'arriver au même but par une route différente, elle essaie de diminuer le commerce des 35autres nations pour l’absorber elle seule, elle veut posséder le négoce comme un monopole pour augmenter ses ressources et les trésors immenses qui servent d’instrument à son ambition et à sa politique. Les Français veulent vaincre leurs ennemis pour leur imposer leurs superbes lois ; les Anglais veulent acheter des esclaves et assujettir l'Eu- 40 rope par l’appât de corruption et des richesses. Tous deux exagèrent la dangereuse puissance de leurs ennemis; le ministère de Versailles peint

le despotisme de l’empereur et la fierté farouche des Anglais des plus noires couleurs, le ministère de Londres présente en perspective la monarchie universelle à laquelle tend la France, il fait paraître le fantôme de la religion alarmée de son péril et la liberté de l'Europe expirante ; tous deux donnent le change au public, en détournant adroïitement sa vue 5 de leurs propres projets, et le remplissent de terreurs imaginaires pour lui cacher d'autant mieux les débordements de leur ambition et les détours fallacieux de leur politique ténébreuse. —

Je trouve quatre puissances qui se peuvent ranger à la suite de ces premières sous la même classe, à quelque différence près, à cause 10 qu’elles sont à quelques égards toutes quatre dépendantes des deux premières: à savoir l'Espagne qui ne peut faire de guerre qu'au Portugal ou à la maison d'Autriche en Italie, assez puissante pour soutenir le pesant fardeau des dépenses, maïs obligée par la situation locale d'employer le concours de la France dans toutes ses entreprises. La Hollande qui, 15 quoique féconde en ressources, se trouve dans des circonstances à ne pouvoir se passer de secours étranger pour défendre la barrière, lorsque la France entreprend de l’attaquer, et qui se ligue avec la maison d'Autriche, maîtresse du Brabant, et avec l'Angleterre dont les subsides ameutent ses défenseurs. La nécessité oblige cette république à se mêler des 20 troubles qui lui sont étrangers, lorsque le théâtre de la guerre se transporte dans les Pays-Bas: en d'autre cas la neutralité est le parti le plus conforme au maintien de sa liberté, à l'avantage de son commerce et à la nature de son gouvernement. La maison d'Autriche, plus forte par le nombre d'hommes que l'Espagne et la Hollande prises ensemble, mais 25 plus faible par la mauvaise administration des finances, est encore inférieure à ces puissances parce qu'elle n’entretient aucune marine; à force : d'impôts et d'emprunts elle peut fournir à la dépense de quelques campagnes, mais efflanquée et sans haleine au milieu de la carrière, elle ne peut mouvoir ses forces sans des secours étrangers qui la mettent par 30 conséquent dans la dépendance. Ce qui n’en est pas moins vrai, et ce qui paraîtra un paradoxe, c’est que la maison d'Autriche fournira plus longtemps aux frais de la guerre, lorsqu'on l'attaque dans ses pays héréditaires, que lorsqu'elle porte la guerre chez ses voisins, à cause que la défensive se soutient aux dépens de la province envahie, et que l’offensive 35 se fait à ses dépenses, et qu'il faut payer, argent comptant, toutes les provisions et les vivres de l’armée. L’animosité entre la maison d'Autriche et de Bourbon est éternelle pour sa durée, à cause que les plus belles conquêtes des Bourbons sont des provinces démembrées de cette monarchie, que la France travaille sans cesse à son abaïssement et qu’elle sou- 40 tient les libertés germaniques contre sa tyrannie lorsqu'elle n'est pas

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