Chapitre IL
10 Raisons de faire la querre à la reine d'Hongrie après la mort de l'empereur Charles VI. Campagne d'hiver en Silésie.
À la mort du feu roi (1740), l’acquisition du duché de Bergue faisait œuvres II, lobjet principal de la politique de la maison de Brandebourg. L'accord 30. provisionnel que ce prince avait fait avec la France ne satisfaisait ni mes
15 intérêts ni l’envie que j'avais d'acquérir de la réputation; mais les difficultés étaient insurmontables de gagner par la force ce qu’on n'avait pu obtenir de bon gré, à eause de l'envie des puissances voisines et de la situation des provinces dépendantes du gouvernement prussien, entrecoupées par d’autres états et si alongées dans leur étendue, qu'il est dif-
20 ficile d'accourir à la défense des unes sans dégarnir les autres, ce qui ne favorise guère les princes dans le dessein d’une guerre offensive.
En considérant la situation de ces provinces, on trouve leur étendue près de cent quatre-vingt milles d'Allemagne sur peu de largeur: à l'Orient la Prusse touche presque à la Russie, la Pologne sépare ce ro-
25 yaume de la Poméranie, l'électorat de Brandebourg confine avec les états de l'empereur par Crossen, et du côté du Midi avec la Saxe, au Septentrion Anclam touche à la Poméranie suédoise, vers le Sud l'électorat de Hanovre coupe la principauté de Minden du duché de Magdebourg, l'évêché de Münster sépare les duchés de Clèves et de la Marche des pro-
30 vinces du Weser, enfin le duché de Clèves touche à la Hollande, et celui de Gueldre est limitrophe du Brabant. Un nombre aussi considérable de voisins, la plupart mal intentionnés, et la disposition locale de ces provinces Ôtait absolument l'espérance de réussir dans l’entreprise que l’on pouvait former sur le duché de Berg, auquel la Saxe prétendait égale-
35 ment, que l'Angleterre et la Hollande ne voulait point voir réuni à la
Prusse, dont l'empereur avait assuré la succession au prince de Sultzbach, et où il fallait heurter de front toutes les forces de la monarchie française pour en acquérir la possession, la France ayant garanti ce duché au prince de Sultzbach, pour obtenir la neutralité de l'électeur palatin pendant la guerre de 1735. 5
Ce n'auraient pas été ces simples garanties des puissances qui auraient anéanti mes desseins, la plupart de ces garanties sont des paroles, données dans un temps, et que l’équivoque d’un mot ou une phrase, susceptible d’une double interprétation, dispense les princes d'accomplir ; mais dans cette affaire la politique de la France s’opposait de toute sa 10 force à ce que les barrières de l'empire tombassent entre les mains des princes qu'il faudrait combattre, elle voulait soutenir des voisins faibles qu'elle pouvait corrompre. L'empereur Charles VI, au lieu de remplir les engagements qu'il avait pris avec le feu roi, touchant cette succession, promit la liberté à Seckendorff détenu dans les prisons de Grätz, à con- 15 dition qu'il lui remit tous les papiers par lesquels il avait été autorisé de . donner au feu roi les assurances les plus solenneles de l'assistance de son maître dans la poursuite de ses droits sur le duché de Berg. Toutes ces différentes raisons, bien diseutées et bien débattues, me déterminèrent de m'en tenir à l’accord provisionnel fait avec la France. 20
D'un autre côté de puissantes raisons m'obligeaient de donner au commencement de mon règne des marques de vigueur et de fermeté, à fournir au militaire des moyens d'acquérir de la gloire, et à faire respecter ma nation de l'Europe. Tous les bons citoyens avaient le cœur ulcéré des déboires que le feu roi avait eus dans les dernières annés de son 25 règne et de la flétrissure qu'on attachait au nom prussien; comme ces choses passées influèrent beaucoup sur ma conduite, il est bon de répandre quelques éclaircissements sur cette matière.
Le monde imputait à faiblesse cette conduite circonspecte et prudente, par laquelle le feu roi évita toujours d'entrer en guerre avec ses 50 voisins; en 1727, il eut quelques brouilleries avec les Hanovriens dont il sortit par un accord; peu de temps après il eut des démêlés avec la république de Hollande qui furent terminés amiablement. De ces deux exemples de modération ses voisins et ses envieux conclurent qu'on pouvait l'insulter impunément, qu’au lieu des forces réelles il n'avait que l’appa- #5 reil de la puissance, des militaires pédants au lieu d'officiers aguerris, et des mercénaires à la place des soldats affectionnés. Ces discours, à force d'être répétés souvent, s'accréditèrent, le monde est superficiel et léger dans ses jugements, des personnes sensées les adoptèrent même comme le peuple; car que ne peuvent pas les préjugés sur l'esprit humain ?40 Dans le fond le roi n’aspirait point aux lauriers des conquérants, il fon-