‹ Histoire de mon tempsChapitre 29 sur 149 · Chapitre IT · texte numérisé non relu

Chapitre IT

dait sa gloire sur des principes plus justes et plus solides; uniquement occupé à rendre son pays florissant et heureux, son militaire discipliné et nombreux, il évitait avec soin tout ce qui pouvait le distraire de ses sages arrangements, et dans les dernières années de sa vie sa santé étant

5 détruite, son ambition n'aurait jamais consenti à ce qu'il eût donné le commandement de ses troupes à qui que ce pût être. C’étaient-là en abrégé les véritables raisons qui rendirent son règne tranquille et pacifique.

Si la mauvaise opinion que l'Europe avait du roi n’eût été qu'une er-

ivreur spéculative, le mal n’aurait pas été grand, car la vérité triomphe toujours à la fin de l'envie; mais la persuasion était si forte, et l'on présumait si mal de son caractère que ses alliés avaient aussi peu de ménagement pour lui, que ses ennemis. Marque de cela, l'empereur et la Russie avaient pris des mesures avec le roi pour placer le prince de Por- 15 tugal sur le trône de Pologne; ils se déclarèrent ensuite subitement pour le prince de la Saxe, sans prévenir le roi sur le sujet et sans lui rendre compte d'un changement aussi inopiné qu’ extraordinaire. Charles VI ne daigna pas même remplir la chétive convention qui fit marcher les dix mille Prussiens au Rhin en 1734. Le roi d'Angleterre témoignait un mé- 20 pris marqué pour le roi. Les officiers prussiens, exposés à mille avanies, étaient devenus l’opprobre du genre humain, ils enrôlaient des recrues dans les villes impériales, selon le droit qu’en ont les électeurs, on les arrêtait et les traînait dans des cachots et des prisons: les moindres princes se plaisaient à faire insulte aux Prussiens, jusqu’à l'évêque de 25 Liége donnait des mortifications au roi. La seigneurie de Herstal, s'étant révoltée contre la Prusse, se mit sous la protection de cet évêque, le roi envoya le colonel de Kreytzen à Liége, pour accommoder sur cette affaire, et l’évêque eut l'impudence de le laisser attendre trois jours dans la cour de son château, quoique cet officier fût muni de créditif et de let- 30 tres du roi. —

Ces événements et bien d’autres encore que j'omets par brièveté me firent connaître qu'un prince ne doit rien avoir de plus au cœur que sa réputation: qu'il est des vertus que des hommes d'état ne sauraient pratiquer à cause de la corruption du siècle; et qu'il était important, pour le

35 bien de mes peuples, que je me conduisisse avec fermeté pour effacer les idées du passé, et obliger mes voisins par la crainte de changer la conduite singulière que la douceur du feu roi leur avait tolérée.

Ajoutez à tout ceci que Frédéric I‘ en érigeant la Prusse en royaume, n'avait point acquis d'augmentation de puissance, que ce n’était

40 qu'un germe d'ambition pour sa postérité, un aiguillon perpétuel qui devait l’'animer à rendre cette dignité solide et réelle; en effet l’état était

une espèce d’hermaphrodite qui tenait plus de l'électorat que du royaume, et la décision de cet être me parut un ouvrage digne de toute mon application.

Quand même l’entreprise sur le duché de Berg n’eût pas été aussi hérissée d'obstacles qui la rendaient impraticable, cette acquisition était 5 en elle-même si mince qu'elle ne pouvait jamais mener au but que je m'étais proposé. Ce qui fit que je tournai mes vues sur la mort de l’'empereur, dernier prince de la maison de Habsbourg, qui laissait à sa fille une succession litigieuse et dans l'empire le trône des Césars vacant. Cet événement ne pouvait manquer de m'être favorable, par le rôle distingué 10 que J'étais en état de jouer en Allemagne, par les dissensions que causeraient les différents candidats à l'empire et par les projets du démembrement des provinces de la maïson d'Autriche, que la Saxe, la Bavière, et la France même ne manqueraient pas de former après la mort de Charles VI. 15

Cet événement ne se fit point attendre, l'empereur mourut à la Favorite, le 26 d'octobre 1740. J'étais malade, lorsque je l’'appris, mais le désir de guérir me rendit la santé. Je conçus d’abord le dessein de revendiquer les principautés de la Silésie sur lesquelles ma maïson avait des droits fondés en justice, et je pris des mesures pour soutenir mes 20 prétentions par la voie des armes. (C’était un moyen immanquable d’augmenter la puissance de ma maison, et d'acquérir de la réputation, au cas que la fortune secondât mes entreprises; avant que de déclarer mes intentions je résumai d'un côté les hasards qu'il y avait à courir, et d’un autre les fortunes qu'il y avait à espérer, et après avoir mûrement dis- 25 cuté et pesé les matières, je résolus la guerre.

Les objections que je me faisais roulaïent sur les ressources de la maison d'Autriche, qui ont toujours surpassé ce qu’on en pouvait attendre, la fille de l’empereur ne pouvait pas manquer d’alliés: le roi d'Angleterre, la Hollande. et l'empire même avaient garanti la pragma- 30 tique sanction. Le duc de Courlande qui gouvernait la Russie était vendu à la maison d'Autriche; la jeune archiduchesse pouvait attirer la Saxe dans ses intérêts, en lui abandonnant quelques cercles de la Bohême, situés à sa bienséance. Dans ce qui regardait le détail de cette entreprise, j'avais contre moi la stérilité de l’année qui devait rendre la subsi- 35 stance des troupes difficile. Les risques qu'il y avait à courir étaient grands, tant à l'égard du nombre que de la nature des ennemis qu'il y avait à combattre ; je n'avais point d’alliés, la vicissitude des armes et le malheur d’une bataille perdue pouvait me jeter dans les plus cruels embarras, et d’ailleurs il fallut être plus que téméraire pour opposer des 40 troupes qui sortaient, pour ainsi dire, de l’école de la théorie aux vieux

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