Chapitre III
pas croire en Dieu, en faisant la guerre à la maison d'Autriche. C’étaient des Titans, disaient ils, qui voulaient escalader les cieux.
| Les nouvelles du Nord n'étaient pas aussi favorables que celles du Sud: un détachement de douze mille Suédois avait été taillé en pièces
5 par les Russes, auprès de Willmanstrand. Cet échec était fort considérable pour ce royaume. La France en fut mortifiée; pour redresser d’un autre côté ce revers, elle voulut que Maillebois, qui commandait Parmée de Westphalie, s'emparât de lelectorat de Hanovre. J’employais tout mon crédit pour la dissuader de ce dessein alléguant que cette con-
10 duite la rendrait odieuse à l'Europe, et révolterait à coup sûr toute l’Allemagne:; qu'il ne fallait pas quitter le plan principal pour des vues moins importantes, et que le plus pressé était sûrement d’écraser la reine d'Hongrie, mes rémontrances arrêtèrent les Français et Maillebois demeura tranquille.
15 Il ne manquait plus à l'alliance que j'avais faite avec la Bavière que la garantie de la France. Valory faisait le difficile sur la principauté de Glatz. II lui arriva de laisser tomber par hasard un billet de sa poche, je le vis et mis le pied dessus, en affectant quelque mauvais prétexte pour me débarrasser de ce ministre. Cette lettre était d'Amelot, secrétaire des
20 affaires étrangères, dans laquelle il recommandait à Valory de ne m'accorder sur Glatz et la Haute-Silésie ce qu'absolument il ne pouvait me refuser sans un plus grand inconvénient. Je fis un si bon usage de ce billet que Valory fut obligé d’en passer par où je le voulus.
Les desseins de la France sur les états de Hanovre avaient éclaté,
25 le roi d'Angleterre en conçut une inquiétude si grande qu'il erût ce malheur d'autant plus inévitable, que les circonstances l’empêchaient d'y apporter remède. Hyndford, qui avait menacé dans les commencements de sa mission, demandait alors ma protection avec humilité. On l’assure
= due j'étais incapable de me venger, que j'en avais à la vérité l’occasion
30 en main, mais que le roi d'Angleterre pouvait s'attendre de moi à des services d'ami et à des procédés généreux. Ce prince ayant perdu la Saxe, son alliée, et voyant que la Russie lui devenait inutile par la guerre qui l'occupait s'employa sérieusement à moyenner ma paix avec la reine d'Hongrie, Hyndford se rendit dans le camp autrichien, et pressa si fort
35 la cour de Vienne qu’elle se résolut à la cession de la Silésie, la ville de Neisse et une lisière de la Haute-Silesie sans autre condition, et sans demander mon assistance.
Je pris cette négociation pour un piége, et pour ne point perdre le temps dans une inaction honteuse, toutes les dispositions se firent pour
10 passer la Neïsse à l’insu de M. de Neïipperg ; l'armée décampa avec beaucoup de secret, on déroba la marche à l'ennemi, nous passâmes la Neisse
auprès de Michelau, le lendemain nous campâmes à Kaltecker, un détachement s'empara d'Oppeln où se fit le dépôt des vivres. Neïpperg, surpris de cette manœuvre, se campa à Oppersdorf. Je me portai sur Friedland, pour tourner ce camp et les Austrichiens marchèrent à Steinau. Ce fut dans ce camp que le lord Hyndford me fit savoir que la négociation 5 avait si heureusement réussi que la reine avait tout accordé, que Neipperg était prêt de m'abandonner la Silesie, pourvu que je voulus déclarer verbalement que je n'entreprendrais plus rien contre la reine. Ces propositions me parurent fort singulières, ce n’était qu’un pourparler qu'on me demandait qui valait une province, et des quartiers d'hiver tran- 10 quilles pour mes troupes fatiguées, et qui avaient opéré onze mois sans | relâche. Je me rendis avec le colonel Goltz à Ober-Schnellendorf, où se trouva le maréchal Neipperg, le général Lentulus et Hyndford.
J'avais réfléchi mûrement sur ce qu'on me proposait. Quoique j'eusse quelques sujets de plainte contre la France, ils n'étaient pas assez im-15 portants pour rompre avec elle. D'un autre côté j'avais lieu de me défier de la cour de Vienne dont la façon de penser m'était connue, je crus done d'agir prudemment, en exigeant des Autrichiens un secret inviolable sur ce que nous allions convenir ensemble, prévoyant qu’ils ne le garderaient pas, et qu'ils répandraient partout le bruit de cette convention pour semer 20 la méfiance entre les alliés, ce qui m'autoriserait à rompre de mon côté cet accord verbal. Milord Hyndford tint le protocol sous la garantie de son maître, après que le secret fut promis. Je retirai parole de Neipperg qu’on n'inquiéterait point mes troupes dans les quartiers d'hiver qu’elles prendraient en Bohême et dans toute la Silésie, et que la ville de Neisse 25 ne tiendrait que pour la forme. Je regardais Neïpperg avec des yeux bien différents à Ober-Schnellendorf que je ne l'avais fait à Berlin: j'étais plein d'estime pour la belle marche qu'il avait faite en entrant en Silésie, et j'appris de lui beaucoup de particularités dont j'ai fait usage dans ces mémoires. 30
Nous nous séparâmes aprés cette conversation: Neïpperg marcha en Moravie, je fis mine de le suivre, mais je me tournai vers Neïsse, qui fut assiégée et prise en douze jours. Les ingénieurs prussiens traçaient déjà les nouveaux ouvrages que la garnison autrichienne n'avait pas évacué la ville, et dès le lendemain je fis commencer à y travailler pour 35 la rendre une de plus fortes places de l'Europe.
La dislocation de l’armée se fit ensuite: une partie marcha en Bohême sous les ordres du prince Léopold, quelques régiments furent employés à bloquer Glatz, les autres prirent leurs quartiers dans les cercles de Künigrätz, Bunzlau, Chrudim et Czaslau, une autre partie de l’armée 40