‹ Histoire de mon tempsChapitre 48 sur 149 · Chapitre IV · texte numérisé non relu

Chapitre IV

manque à ces génies séditieux qu'un chef pour entreprendre les desseins les plus audacieux et les plus téméraires. Toujours mécontents du présent, ils présument mieux de l'avenir: la régente s'était rendue odieuse à la nation par le penchant invincible qu’elle avait pour le beau Lynar, 5 ce qui contribua effectivement beaucoup à la précipiter; la princesse Élisabeth acquiert les cœurs des gardes Preobrashenski, en leur donnant des témoignages palpables de l’inclination qu'elle avait pour eux, et ceux-là la placent sur le trône. Ces princesses avaient un même goût pour la volupté, Anne était capricieuse et méchante, Élisabeth douce et 10facile, toutes deux haïssaient le travail, toutes deux étaient incapables du gouvernement. — Si les Suédois avaient su profiter des troubles et des divisions qui agitaient Pétersbourg , un grand coup, frappé dans ce moment, abattait ce grand corps qui penchaït vers sa chute, qui se préparait sa ruine à lui-même, et qui malgré toute sa force aurait dans cette

15 crise reçu la loi du plus faible. Mais le destin de la Suède n’était point de triompher de ses ennemis, elle laissa échapper l’occasion, qui est la mère des grands événements. La défaite de Poltawa ne fut pas plus fatale à la Suède que cet engourdissement léthargique dans lequel elle resta ensevelie pendant cette révolution.

20 Dès que l’impératrice Élisabeth se crut assurée sur le trône, elle fit des changements considérables dans les premières charges de l’état, son conseil fut composé de Moscovites, les deux frères Bestushew, Woronzow et Trubetzkoy étaient les membres principaux de ce conseil; son chirurgien Lestocq qui l'avait couronnée avait une part considérable au gouver-

25nement: il était porté pour la France, Bestushew pour l'Angleterre; de là de nouvelles divisions, des haiïnes et des intrigues qui remplissaient toute la cour. L'impératrice ne se sentait de l’éloignement que pour les maisons d'Autriche et de Prusse, qu’elle croyait intéressées au sort du jeune Iwan par le degré de parenté qui était proche. Cette princesse

30 avait renoncé au mariage dont les lois lui paraissaient trop tyranniques pour les voluptueux; pour affermir son gouvernement elle appela son neveu à la succession, et le jeune due de Holstein, élevé à Pétersbourg, devint grand-duc de Russie.

Le monde me soupçonna d'avoir trempé dans cette révolution, on

35 croit que les événements qui tournent à l'avantage des princes doivent avoir été prévus et amenés par leur habileté; la vérité est que je n'eus aucune part à ce détrônement, que j'en fus informé avec le public, et que mon ministre à Pétersbourg n'avait trempé dans rien. Je me souviens seulement d'avoir dit au maréchal de Belle-Isle, lorsqu'il fut dans mon 40 camp, que la conduite peu amiable pour moi du prince Antoine me faisait faire des vœux pour la princesse Élisabeth, le maréchal me demanda si

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œuvresII,

une pareille révolution ne me ferait pas de la peine parce que le jeune empereur était mon neveu, sur quoi je lui répondis que je ne connaissais parmi les princes de parents que ceux qui étaient mes amis.

Berlin était pendant cet hiver le centre des négociations : la France pressait les opérations de mon armée; l'Angleterre insistait sur la con- 5 elusion de la paix; l'Espagne sollicitait notre alliance : le Danemark mes conseils pour changer de parti; la Suède assistance: la Russie mes bons offices ; et tout l'empire germanique soupirait après la paix, et demandait son prompt acheminement.

Les choses ne restèrent pas longtemps dans cette situation; mes 10 troupes n'eurent de repos que pendant six semaines, et les événements m'entraînèrent de nouveau sur ce théâtre, que tant de batailles allaient ensanglanter, et où les vicissitudes de la fortune se firent sentir alternativement aux deux partis qui faisaient la guerre. Mon armée était alors forte de cent six bataillons, cent trente et un escadrons de cavalerie et 15 soixante de hussards, par les augmentations que j'y avais faites. Vous. allez voir l'usage que j'en fis.

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