‹ Histoire de mon tempsChapitre 47 sur 149 · Chapitre IV · texte numérisé non relu

Chapitre IV

traint de ramener ses troupes dans leurs quartiers, après les avoir fatiguées infructueusement.

Les Français, impatientés de ce que les Autrichiens les inquiétaient dans leurs quartiers, auraient bien voulu que les Prussiens se missent

5 en avant pour les couvrir; il fallait être trop bon pour souscrire à de pareilles propositions. Valory hurlaïit dans les rues de Berlin comme un mâtin qui aboie à la lune, il demandait mes troupes, mais lassé luimême de ses importunités, il se tut, et mes troupes restèrent tranquilles.

Il semblait que ce n'était pas assez de tant d’ennemis pour accabler

10 la maison d'Autriche, l'Espagne se déclara aussi contre la reine d'Hongrie, et l'Italie se vit menacé de la guerre. La reine d'Espagne formait des prétentions sur le Parmesan et le Plaisentin, elle appelait ces provinces son cotillon, son intention était d'y établir son second fils Don Philippe. Vingt mille Espagnols passèrent dans le royaume de Naples

15 sous Les ordres du duc de Montemar, et Don Philippe prit le chemin du Dauphiné avec un autre corps pour pénétrer en Lombardie par la Savoie. Ainsi ce feu qui n’était dans son origine qu'une étincelle en Silésie, se communiqua de proche en proche, et enfin l'embrasement devint universel en Europe.

20 Pendant que tant d'armées s’entre-détruisaient pour savoir qui l’'emporterait des Bourbons ou de la maison d'Autriche, la diète de l’empire, assemblée à Francfort sur le Main perdait son temps en frivoles délibérations: au lieu de donner un chef à l'Allemagne, elle disputait sur les pourpoints et les dentelles d’or que les seconds ambassadeurs

25 électoraux prétendaient ainsi que les premiers. La diète était partagée entre les partisans fanatiques de la reine d'Hongrie, et entre ses ennemis outrés. Les premiers voulaient élever le grand-duc à la dignité suprême, et les autres voulaient placer l'électeur de Bavière sur ce trône vacant. La fortune favorisait les armes de la France, et son parti devint bientôt

30le plus fort.

Le pays d'Hanovre était environné des Français, un ordre de Versailles eût rendu le maréchal de Maïllebois maître de tout cet électorat ; le roi d'Angleterre trembla pour ses possessions d'Allemagne, il s’accommoda aux conjonctures, il fit le suppliant, Hardenberg son ministre vint

35 à Versailles pour y signer un traité de neutralité. Le cardinal de Fleury me demanda ce que je pensais de cette négociation, je lui écrivis qu'il était dangereux d’'offenser un ennemi à demi. Le cardinal devint comme je le prévis le dupe de son traité, et de ses ménagements qui rejetaient les résolutions décisives et hardies, et il ne croyait rien donner à hasard,

aoen maintenant les choses en suspens. Cette conduite mitigée a souvent perdu les affaires de la France.

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Malgré la supériorité des alliés, la diète de Francfort n’avançait guère. Pour comprendre d’où provenait cette lenteur déplacée, il est bon de se faire une idée de ce que c’est qu'une diète de l'empire. La bulle d'or est la loi fondamentale de l'Allemagne, les princes choisissent les docteurs les plus habiles en cette loi, et les plus pédants pour les en- 5 voyer à l'assemblée générale. Ce sont des jurisconsultes vétilleux qui discutent sur la coutume et sur la forme d'une affaire, sans rien conclure, qui sont enivrés de leur représentation, et qui s’arrogent chimériquement dans ces temps corrompus l'autorité que cet auguste corps avait du temps de Charles de Luxembourg, un de leurs talents principaux est de faire 10 naître de nouvelles difficultés, ils se plaisent à tirer la diète en longueur, et dans celle-ci le dernier de décembre 1741, après cinq mois de déliberations, ils n'avaient encore rien avancé, et l'empire était sans chef. Le moindre avantage des Autrichiens aurait fait changer de face aux affaires de la diète, et le parti de grand-duc serait ressorti de dessous les cendres 15 plus fort et plus puissant que jamais, les conjonctures pressantes demandaient qu'on brusqua l'élection pour ne point perdre la supériorité de voix dont on était assuré, et pour arracher une bonne fois la couronne impériale de la maison d'Autriche où elle allait devenir héréditaire. Pour cet effet je proposai un expédient qui était de fixer un terme pour le jour 20 d'élection, on l'approuva et la diète choisit pour ce grand acte le 24 de janvier de l’année 1742.

L'esprit était fixé partout par de grands événements, la Russie change de domination, une révolution subite place la princesse Élisabeth sur le trône qui occupait un monarque au berceau. Un chirurgien français 25 Lestocq, un musicien, un gentilhomme, des gens obscurs, et cent gardes Preobrashenskii, corrompus par l'argent de la France, conduisent Élisabeth au palais impérial, ils y surprennent les gardes, le jeune empereur, son père et sa mère sont arrêtés, les troupes s’assemblent, reconnaissent l'impératrice Élisabeth, et lui prêtent serment, la famille malheureuse 30 est conduite aux prisons de Riga. Münnich et Osterman, après avoir essuyé des traitements ignominieux sont exilés en Sibérie, et la France qui espéra de profiter de cet événement qu’elle avait fait naître, vit bientôt s'évanouir toutes ses espérances.

Le dessein de la France était de retirer la Suède des embarras où 35 l'avait plongé cette guerre; un nommé d’Avennes porta l'ordre verbal de la cour de Versailles au marquis de La Chétardie, ambassadeur à Pétersbourg, d'employer tous les moyens possibles pour culbuter la régente. Ce qui paraît impraticable dans tout autre pays peut s’exécuter en Russie par les moyens les plus simples: l'esprit inquiet et remuant de cette 40 nation l’a portée de tout temps aux mutineries et aux révolutions, il ne

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