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Chapitre V

Raisons qui doivent engager l'électeur de Bavière à porter la guerre en Autriche.

»La position du roi de Prusse délivre l'électeur de Bavière d’une partie considérable des forces autrichiennes, le roi contient le maréchal de

5 Neipperg devant lui, ce qui donne à l’armée des alliés toutes les facilités imaginables pour pousser leurs opérations le long du Danube en Autriche. L’électeur, prenant son ennemi au dépourvu, peut se saisir sans peine de Passau, et de Linz et d'Ens qui sont sans défense, et de là il peut se porter sur Vienne sans rencontrer aucun obstacle dans son chemin. La

10 puissance de la maison d'Autriche est coupée par ses racines, si on se rend maître de cette capitale ; la Bohême coupée de tout secours et dégarnie de troupes tombe d'elle-même, et le théâtre de la guerre s'établit en Moravie, en Autriche et en Hongrie. Cette opération est aisée et sûre dans les circonstances présentes, et il est incontestable, qu'elle obligera

15 la reine d'Hongrie d'accepter sans autre délai les conditions de paix qu'on voudra lui prescrire. Si l'électeur diffère plus longtemps de profiter de ces conjonctures avantageuses, les Autrichiens gagneront le temps d’assembler des troupes sur leurs frontières. Ce qui est sûr aujourd'hui deviendra incertain demain, et si l'électeur tourne ses forces principales

20 vers la Bohême, il expose ses propres états aux caprices des événements, et il relève un ennemi dangereux qu’il tenait abattu sous ses pieds.

Mon avis serait de vaincre les Romains dans Rome, c’est à dire de marcher droit à Vienne, de profiter du bénéfice du temps qui ne revient plus, lorsque, au lieu de le saisir avee promptitude, on le laisse échapper

25 par négligence.«

Ce mémoire fut lu et oublié. L’électeur crut avoir de bonnes raisons pour suivre une conduite différente. Khevenhüller profita de ces fautes ; vers la fin de décember 1741, il passa l'Ens en trois endroits. Ségur, au lieu de tomber avec toutes ses forces sur un de ces corps, et de les dé-

sotruire en détail, se retira vers Ens. Il ne s'y crut point en sûreté, et la terreur panique hâta sa fuite jusqu’à Linz où il se fortifia. Khevenhüller vola à sa poursuite, et quinze mille Autrichiens bloquèrent quinze mille Français: tant la capacité du général donne de l’ascendant à ses troupes sur celles de son ennemi.

35 L'électeur de Bavière, vivement touché de ce premier revers, eut recours à mon amitié: il me conjura dans les termes les plus tendres de ne le point abandonner, et de sauver Linz et ses troupes par une puissante diversion. Dès ce moment il appréhenda pour la Bavière, et il désirait que je pénétrasse par la Moravie en Autriche, pour donner à M. de

40 Ségur le temps de respirer.

La position où se trouvait l'armée principale de la reine d'Hongrie

était très judicieuse: elle avait le dos au Danube, sa droite couverte par les marais de Wittingau, sa gauche par Budweis, et son front par Tabor. Les alliés décrivaient un demi-cercle alentour de ces quartiers, de sorte que dans toutes les opérations de ces deux armées, nous avions à faire le tour de l'arc, et les Autrichiens dans notre centre n’avaient que celui de 5 la corde, avantage qui leur donnait le moyen de se soutenir à forces inégales contre la grande supériorité de leurs ennemis ; leurs troupes, rassemblées dans des quartiers serrés et contigus, couvraient leurs opérations de Bavière, tenaient à l'Autriche d’où leur venaient des vivres et des secours, et maintenaient un pied en Bohême, de sorte que par une 10 heureuse campagne ils pouvaient se flatter de reconquérir ce royaume. Pour attaquer ces troupes dans un poste aussi avantageux, il aurait fallu que les alliés de concert fissent un effort général de tous les côtés. C'est à quoi le vieux Broglie ne voulut jamais se disposer.

Quoique ces obstacles me fussent connus, il ne m'était pas moins 15 important de soutenir l'électeur de Bavière à la veille de son couronnement comme empereur. Il n’était plus temps de suivre des partis mitigés, ou il fallait s'en tenir à la trève que les Autrichiens avaient violé de la façon la plus scandaleuse, ou il fallait détromper mes alliés de leur soupçon par quelque coup d'éclat. L'expédition de Moravie me parut la 20 plus convenable à mes intérêts, parce qu’elle me mettait dans une situation à me voir plus nécessaire, et par conséquent plus recherché par les deux partis. Je résolus de la faire avec le plus d'économie possible, c'est à dire d'y mettre peu du mien et beaucoup de mes alliés. Mon plan était de me servir des Saxons qui gardaient les bords de la Sazawa pour se 25 Joindre à un petit corps de mes troupes, de marcher avec ces forces réunies sur Iglau, de pousser jusqu’à Horn en Basse-Autriche, et de prendre mes quartiers d'hiver sur le Danube. Le difficile de cette affaire était d'y faire consenter la cour de Dresde.

Je fis comprendre à Valory l'utilité de cette expédition, et les avan- 30 tages qui en résulteraient pour la France, en ce qu’elle sauverait par ce moyen ses troupes bloquées dans Linz. Valory le conçut, et je le détachai un jour avant mon départ pour me servir de précurseur à Dresde, pour y annoncer ma venue, et pour y préparer les esprits aux propositions que javais à faire. Valory me fit un signe de tête, dont nous étions con-35 venus, lorsque j'arrivais à Dresde, ce qui me fit comprendre que mes desseins réussiraient; dès que j’eus donné à la bienséance des premiers compliments le tribut qu'il faut leur payer, j'entretins Brühl de mon projet.

Ce ministre était au comble de l'embarras, n’osant désobliger par un 40 refus un prince qu'il craignait, et se sentant de la répugnance de remettre

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