Chapitre V
les troupes de son maître entre les mains d’un voisin qu'il avait voulu dépouiller de ces états trois mois auparavant; de plus il se prêtait à contre-cœur à l'agrandissement de l'électeur de Bavière, auquel il enviait la dignité impériale. Après que ces divers sentiments se furent com-
5 battus dans son esprit, la peur l'emporta, et il me remit les troupes saxonnes par timidité.
L'après -midi il y eut conférence chez moi, où se trouva Brühl, le comte de Saxe, Valory et Rutowski. Je leur exposai par un petit discours les périls des Français et des Bavaroïs, et les moyens qu’on pouvait
10 employer pour les secourir. J’expliquai le projet de mon expédition sur une carte de la Moravie. Mon dessein était de tomber de toutes parts sur les Autrichiens dans leurs quartiers. Pour cet effet Broglie devait attaquer le prince Charles de Lorraine, qui avait pris le commandement des Autrichiens, par Frauenberg avec ses trente mille Français, pendant que
15 nous l’attaquerions dans son flanc par Iglau. Ce qui aurait à coup sûr donné de l'air à la garnison de Linz. On m’objecta que le corps de Broglie ne faisait à peine que seize mille hommes, et que l'expédition d'Iglau manquerait faute de fourrages et de subsistances. La première objection était sans réplique, pour la seconde je m’engageaiïs de la lever, d'aller à
20 Prague, et de me concerter pour les vivres des Saxons avec Séchelles, intendant de l’armée française.
Sur ces entrefaites, le roi de Pologne entra. Je voulus du moins lui faire l'honneur de lui communiquer quel usage on voulait faire de ses troupes; Brühl avait vitement plié ma carte, je le lui redemandaiï, et je
25 revendis un peu d'orviétan à ce bon roi, appuyant sur ce qu'il n'aurait jamais la Moravie, s’il ne la prenait. Le roi répondait oui à tout avec un air de conviction admirable. Brühl que cet entretien impatientait, l'interrompit pour nous avertir qu'il était temps d'aller à l'opéra. Dix royaumes à conquérir n’eussent pas retenu le roi, la voix de la Faustine lui
30 plaisait mieux que ma charlatanerie ; nous courumes à l'opéra, et j'obtins malgré tous ceux qui s’y opposaient une résolution finale, et l'on me confia les troupes saxonnes.
Il fallait brusquer l'aventure comme on prend une place l'épée à la main, sans quoi il n’y avait pas espérance de réussir. Le lendemain à
35 sept heures du matin, je donnai le café au père Guarini; je lui parlaiï d'une façon à lui faire croire que je ne voulais réussir que par lui: sa finesse fut la dupe de son orgueil, et ma conversation fit un effet admirable. Cet Italien, sous une humilité apparente, cache une ambition démesurée dont les branches embrassent et le monde et l’église, comme
40 favori du roi il aspire à une partie de l’autorité d’un ministre, comme apôtre de la Saxe il postule le chapeau de cardinal. Guarini alla joindre
le roï pour le confirmer dans sa résolution, et je me préparaï à lever les scrupules du comte Brühl par des arguments solides et munis de bonnes preuves. — Brühl faisait les objections d'un sot, c’est à dire celles qu'on lève d’abord; mais le comte de Saxe qui briguait le duché de Courlande, et qui avait lu sur le visage du roi son frère la peine qu'il avait à 5 me donner ses troupes, le comte de Saxe dis-je m'était le plus contraire. Je l'emportai cependant, et je partis pour Prague, afin de mettre la dernière main à l'exécution de cette importante affaire.
Linz tenait encore, lorsque j'arrivais à Prague; mais le comte Tôrring s'était fait battre par son inconsidération avec un corps de 10 Bavaroiïis par les Autrichiens. Je fis encore quelques tentatives auprès de maréchal de Broglie pour lui faire goûter mon projet, mais inutilement. Les subsistances des Saxons furent arrangées avec une facilité merveilleuse par Séchelles, et je partis de Prague pour la Moravie. Je visitai en chemin mes quartiers de Bohême ; en ce temps nous étions déjà maîtres 15 de la ville de Glatz et nous bloquions le château.
Je concertai mes opérations avec le chevalier de Saxe et Polastron à Landskron où je leur avais donné rendez-vous. De là je partis pour Olmütz que Schwerin occupait avec mes troupes, et où je voulais établir mes magasins. Schwerin avait eu ordre d'amasser des vivres dans cette 20 ville, il n’y avait point satisfait, mon séjour fut trop court à Olmütz pour que je pus obvier à ces inconvénients. Je ne sais par quel travers ce maréchal négligea encore dans la suite si impardonnablement ce soin qu'il pensa perdre mon armée, faute de subsistance.
Pendant que j'étais à Olmütz, un certain Fitzner, conseiller du grand 25 duc, me fut envoyé de Vienne pour me faire quelques propositions. Je fis dans cette négociation une faute essentielle, que tous ceux qui ont à : traiter d'affaire doivent éviter: sans lui donner le temps de s'expliquer, je parlai tout seul, sans mettre ni point ni virgule dans mon discours; je lui fis un résumé de toutes les infractions que la reine avait faites à la trève 30 d'Ober-Schnellendorf, je conseillai à la reine de s’accommoder avec les, alliés pour éviter par la paix les malheurs qui la menaçaient encore. Fitzner m'apprit la capitulation flétrissante que Ségur avait faite à Linz, ce qui me fournit un nouvel argument pour engager cêtte princesse de profiter de ce succès pour que les conditions en devinssent meilleures, 35 d'autant plus que les Anglais, n'ayant en vue que les intérêts de leur commerce ne se serviraient d'elle qu'un temps qu’elle pourrait concourir à ce but, et la sacrifieraient à la fin pour augmenter leurs avantages particuliers. Je finis par l'offre de ma médiation en cas que la reine voulût me confier les conditions auxquelles elle voulait s'accommoder avec ses 40 ennemis. Fitzner ravala tout ce qu'il avait à me dire; il partit pour