‹ Histoire de mon tempsChapitre 59 sur 149 · Chapitre VI · texte numérisé non relu

Chapitre VI

la position où il s'était mis, et il ne convenait point à mes intérêts que les Autrichiens eussent le moindre avantage avant que la paix ne fût signée. J'avisai Broglie des mouvements .que faisait le prince de Lorraine pour se joindre à Lobkowitz, en lui représentant que s’il ne voulait point 5 tomber sur le corps de ce dernier, comme il le pouvait, avant l’arrivée du prince de Lorraine, que la prudence demandait au moins qu'il ravitaillât Frauenberg, et qu'il se retirât à Pisek, avant que les ennemis en force ne l’obligeassent de faire cette manœuvre en leur présence qu'il ne pour- rait exécuter qu’ avec une grande confusion. Soit bêtise ou caprice, 10 Broglie ne suivit pas mon avis, il resta à Frauenberg. Les Autrichiens lui enlevèrent un détachement à Tein : ils passèrent la Moldau, pillérent tout le bagage des Français. Broglie s'enfuit alors à Pisek, de là à Beraun d’où trois mille Croates le chassèrent, et le poursuivirent jusqu’à Prague.

Lorsque j'appris toutes ces mauvaises nouvelles, j'expédiai incontii5nent un courrier à Breslau pour hâter la signature des préliminaires, le courrier me les rapporta, pour les ratifier, tant Podewils avait été expéditif. Ces préliminaires contenaient la cession que la reine d’Hongrie fit à la Prusse de la Haute- et Basse-Silésie et du comté de Glatz, à l'exception des villes de Troppau, Jaegerndorf et des hautes montagnes situées 20 au delà de lOppa. La Prusse se chargea du paiement d’un million sept cent mille écus hypothéqués aux Anglais sur ce duché: les autres articles étaient relatifs à la suspension d'armes, à l'échange des prisonniers, au maintien de la religion catholique et au commerce.

C’est ainsi que la Silésie fut réunie à la couronne de Prusse. Deux

25 années de guerre, faite sans interruption, suffirent pour la conquête de cette province : elle fut achetée au prix de vingt mille hommes qui périrent ou désertèrent en différentes rencontres, il en coûta au delà de cinq millions de faux frais. Le bénéfice des conjonctures et des événements seconda cette entreprise; il fallait que la France se laïissât entraîner 30 dans cette guerre, que la Russie fût occupée ailleurs, que les Hanovriens et les Saxons demeurassent par timidité dans l’inaction, et que le roi d'Angleterre devint, en enrageant, l'instrument de mon agrandissement et de mon bonheur. Il fallait trouver une armée que vingt et deux ans de discipline avaient rendue supérieure au militaire de toutes les autres 35 puissances : des généraux habiles, braves et fidèles, et des ministres laborieux, adroïits et incorruptibles. Si je ne dis rien de la providence,

c'est que mes droits, mes différends, ma personne, et tout l’état me pa-,

raissent de trop faibles objets pour l’intéresser: les querelles frivoles et puériles des humains ne sont pas dignes de l’occuper, et je pense qu’elle 4one ferait pas des miracles pour que la Silésie fût plutôt dans la maïn des

œuvres II,

Prussiens, que de la maison d'Autriche, des Sarmates ou des Arabes; ainsi je n’abuse point d’un nom aussi saint dans un sujet aussi profane.

Après l'échange des ratifications, je retirai mes troupes de la Bohême, une partie repassa par la Saxe pour rentrer dans mes anciens états, et l’autre partie marcha en Silésie pour la garde de cette nouvelle 5 conquête.

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