Chapitre VI
de plus le village de Chotusitz n'avait que l'apparence d'un poste, dans le fond, il n’était pas soutenable, et c'était mal connaître le génie des troupes prussiennes que de les réduire à la défensive. La principale faute du prince Léopold fut de pousser l’incrédulité au point de n’ajouter
5 foi aux avis qu'on lui donnait que les ennemis approchaïent, que, lorsqu’il vit que leurs colonnes commençaient à se déployer, il n’était plus temps alors de faire de bonnes dispositions. La valeur de l’armée triompha des ennemis, comme des obstacles du terrain et des fautes de ceux qui la commandaient, de pareilles troupes sont capables de tirer un gé-
10 néral d’embarras, et j'eusse en faire l’aveu que je leur ai plus d’une obligation en ce genre.
Les Autrichiens ne s’arrêtèrent qu’à trois milles de Czaslau après leur défaite, et ils prirent un camp fort sur la croupe d’une montagne auprès du village de Habr. Le prince de Lorraine reçut un renfort de
15 quatre mille hommes, en même temps que Derschau joignit mon armée avec six mille hommes qui venaient de la Haute-Silésie. Je marchais en avant, fortifié de ce secours, résolu de faire décamper le prince de Lorraine. Mon avant-garde se campa à une courte lieue de Habr, et la nuit même les Autrichiens firent leur retraite à travers les bois pour gag-
20 ner Teutsch-Brod.
Pendant que le prince de Lorraine vint se faire battre en Bohême, Lobkowitz passa la Moldau avec sept mille hommes, et mit le siége devant Frauenberg, dont le château pouvait tenir huit jours.!) Broglie que Belle-Isle avait joint, ayant reçu un renfort de dix mille Français, se mit
25 en devoir de secourir Frauenberg, il passa avec tout ce corps par un seul défilé auprès de Sahay, village que Lobkowitz avait garni de quelques troupes. Les premiers escadrons français qui débouchèrent, sans autre ordre ni disposition, attaquèrent les cuirassiers de Hohenzollern et de Bernis qui faisaient l’arrière-garde du prince Lobkowitz, et les culbu-
30tèrent. Les Autrichiens avaient à dos un bois où ils se rallièrent par trois différentes reprises; mais les Français les enfoncèrent, et les dissipèrent enfin, ce qui hâta la marche de Lobkowitz qui ne se crut en sûreté qu’ auprès de Budweiïs. — Autrefois la cavalerie autrichienne avait une très grande réputation; ses cuirassiers passaient pour les piliers de
35 l'Allemagne, les batailles de Krozka et de Mollwitz en détruisirent presque l'espèce, les officiers furent mal remplacés dans ces corps ; ils tiraient à cheval ou ils attaquaient à la debandade ; les pernicieuses suites de cette méthode leur ôtèrent la confiance qu'ils avaient en eux-mêmes, et cet instinct audacieux qui est l’âme des actions brillantes.
40 1) Je tiens cette relation de Wylich qui s’y trouva.
Les Français firent valoir leur affaire de Sahay comme si c’ eût été l'action qui décidât de la guerre; à Paris on en parlait comme du temps de César on discourait à Rome de la bataille de Pharsale. La faiblesse du cardinal de Fleury avait besoin de confortatifs pour soutenir la constance dans la continuation de la guerre, et les deux maréchaux qui5 s'étaient trouvés à ce choc voulaient donner un nouveau relief à la réputation de leurs troupes.
Le danger de Lobkowitz pressa la retraite du prince de Lorraine,
il se hâta avec son armée, encore étonnée de sa défaite, d'arriver à Budweis, j'en fus instruit et j'en donnaiïis incontinent avis au maréchal de 10 Broglie.
Le maréchal de Belle-Isle, ivre de la gloire de ses négociations qui avaient donné un empereur à l'Allemagne et de la victoire de Sahay, vint dans mon camp, pour sonder mes pensées sur la situation présente des affaires, et pour se concerter avec moi sur le choix des moyens pour tirer 15 les Saxons de leur engourdissement. Je n'étais pas dans des dispositions favorables pour seconder ses vues; car il m'était revenu différentes anecdotes sur la politique du cardinal qui m’avaient ôté la confiance que j'avais en lui. La Chétardie avait proposé à l’impératrice de Russie un moyen singulier pour rétablir l’union entre elle et la Suède qui con-20 sistait d'indemniser cette dernière puissance des frais de la guerre, en la rétablissant dans cette partie de la Poméranie que la Suède avait cédée au feu roi. L’impératrice !) refusa cet expédient, et en communiqua le contenu à mon ministre. À Rome le cardinal Tencin avait déclaré, par ordre de sa cour, que le pape ne devait point s'embarrasser de la puis- 25 sance prussienne, qu’ en temps et lieu le roi de France y saurait bien mettre des bornes. Mais ce qui nourrissait le plus mes soupçons sur la conduite ténébreuse du cardinal, c'était le séjour qu'un certain Dufargis, son émissaire, faisait à Vienne. Le cardinal était homme à me sacrifier sans scrupule, il fallait donc gagner sur lui de vitesse. Toutes ces raï- 30 sons, jointes ensembles, m'avaient porté à hâter mon accommodement avec la reine d'Hongrie. Le jour de la bataille, Podewils qui était à Breslau reçut mes pleins-pouvoirs pour que rien n'arrêtât la conclusion des articles de paix qu'il négociait avec le lord Hyndford. Dans ces conjonctures il aurait été imprudent à moi de m'engager avec le maréchal 35 de Belle-Isle dans de nouveaux projets, et je me contentai de m'expliquer avec lui dans des termes extrêmement vagues, de sorte que nos négociations ne se tournaient qu’en éloges et en compliments. Cependant j'appréhendaïs qu'il n’arrivât quelque malheur au maréchal de Broglie dans
1) Voyez l'archive, Relation Mardefeld. 40