Chapitre VII
j'avais à me plaindre de la mauvaise foi et des opérations molles des
Français, de la mauvaise volonté et des trahisons du ministère de Saxe.
Avec de pareils griefs, il était aussi aise de faire son apologie que diff-
cile d'en ménager les expressions. Voici la lettre que j'écrivis au cardi- 5 nal de Fleury. !
»Monsieur mon cousin. — Il vous est connu que depuis le moment où nous avons pris des engagements ensemble, j'ai secondé avec une fidélité inviolable, et en tout ce qui a dépendu de moi les desseins du roi, votre maître; j'ai détaché les Saxons du parti autrichien; j'ai donné ma voix
10ù l'électeur de Bavière; j'ai accéléré son couronnement; j'ai entré dans vos vues pour contenir le roi d'Angleterre; j'ai engagé celui de Danemark dans vos intérêts; en un mot, et par mes négociations et par mon épée je vous ai rendu tous les services dont j'étais capable, quoique ces services se soient toujours trouvés au: dessous du désir que 15 j'avais d’être utile à mes alliés. — Lorsque mes troupes épuisées par les fatigues d’une campagne, qui avait duré pendant tout le cours de l’année 1741, demandaient le repos qui leur semblait être dû, je ne pus refuser aux pressantes sollicitations du maréchal de Belle-Isle de les employer en Bohême au besoin que les alliés en avaient. Mes troupes entrèrent 20 de même en Moravie pour faire une diversion au maréchal Khevenhüller, dès que j'appris qu'il pérétrait en Bavière, mon zèle pour la cause commune me transporta en Saxe; j’agitai tout, je pressai, je priai, et à force d'importunité j’obtins du roi de Pologne le consentement nécessaire pour que ses troupes, agissant de concert avec les miennes, opérassent une 25 diversion en Moravie. Ce dessein aurait eu les suites les plus heureuses, si M. de Ségur que je voulais sauver ne se fût perdu lui-même, et si le maréchal de Broglie eût été en force sur la Wottawa pour seconder mes efforts; mais la précipitation de l’un, la faiblesse de l’autre, la mauvaise volonté des généraux saxons, et la négligence du maréchal de Schwerin 30 à pourvoir aux subsistances des troupes; toutes ces raisons firent avorter mon dessein. Je fus obligé de quitter un pays où les Saxons ne voulaient ni se battre ni prendre des villes, et où l’armée aurait enfin couru le risque de périr de misère. C’est à la guerre où se remarque le plus, combien le petit détail influe sur le grand, combien les fautes des subal- 35 ternes retombent sur le chef, et quel est le pouvoir de ces espèces de hasards ou d'événements qu’on ne saurait prévoir, qui naissent par des combinaisons subites et inattendues, et qui renversent les projets les mieux digérés: et si cette diversion en Moravie n'eut pas tout le succès qu’on en devait attendre, je vous en ai expliqué les raisons, on ne m'en saurait faire aucun reproche, du moins puis-je dire à ma propre satis- 40 1) 10 juin 1742.
faction que mon cœur y eût plus de part que mes intérêts: aucune des offres éblouissantes que me fit la reine d'Hongrie, aucun avantage que ses amis me firent envisager ne purent me retenir, et je volais au secours de mes alliés, poussé par aucun autre motif que celui de la générosité.
»C'est par ce même principe que j'ai marché à la rencontre du prince 5 de Lorraine pour sauver la ville de Prague qu’il aurait assiégé, si la journée de Czaslau ne l’eût obligé de changer de route; j'ai poursuivi ce prince autant que mes moyens me l'ont permis, et j en appelle aux mânes illustres des Turenne et des Condé si, manquant de subsistance, il eût été prudent d'engager mon armée victorieuse dans un pays difficile et 10 stérile où les Autrichiens, les Français et les Saxons ont hiverné, où le prince de Lorraine avait passé deux fois, et que ses troupes ont totalement abîmé dans leur retraite.
»Mes succès encouragèrent le vieux Broglie à faire lever au prince de Lobkowitz le siége de Frauenberg, la cavalerie française battit l'ar-15 rière-garde autrichienne à Sahay, ce qui obligea le prince de Lobkowitz de reprendre son ancien camp de Budweïs. Averti de la marche du prince Charles vers Tabor, je conseillai au maréchal de Broglie de défaire Lobkowitz avant que le prince Charles l’eût joint, ou de reprendre son camp de Pisek avant que l’armée autrichienne en force ne l’obligeât à 20 faire une retraite précipitée. Broglie, au lieu de prendre ce parti, partagea toutes ses troupes par détachement; il anéantit par là sa faible armée, et fit prévoir à tout homme de guerre ce qui devait lui arriver. Non content des avis que j'avais donnés à ce maréchal, je lui envoyai l'itinéraire du prince de Lorraine, et ce fut par là qu’il évita d’être entière- 25 ment surpris. Vous êtes informé de la perte de Frauenberg, et de ce qui arriva ensuite à cette armée qui est à présent sous le canon de Prague.
»Maintenant la Bavière est entièrement coupée de la Bohême, et les Autrichiens, qui se sont emparés de Pilsen, privent le maréchal de Broglie 30 de tous les secours qu'il pouvait tirer de la France, les Saxons auraient pu redresser ces affaires, mais malgré les promesses qu'ils ont faites au maréchal de Belle-Tsle, leurs troupes ne marchent point, j'apprends même que les Saxons les plus avancés en Bohême se retirent sur leurs frontières. Je ne dissimule point les soupçons que me donne la conduite des Saxons, 35 et je les crois sur le point de s’accommoder avec la cour de Vienne. Dans cette conjoncture où il n’y à aucun secours à attendre des Français, rien à espérer des Saxons, encore moins de l’armée du comte Harcourt, trois batailles ne suffiraient pas même pour assurer à l'empereur la conquête de la Bohême: je ne vois dans l’avenir qu’ une guerre longue et ruineuse 40 dont tout le poids s'appesantirait sur mes épaules. Car comment résister