PROTESTATION DE L'ANCIENNE MAGISTRATURE
en possession de son existence et de sa position dans la société. Mon père contribua beaucoup à ce résultat par la manière dont il fit le rapport, et il y trouva quelque dédommagement à tout ce qu’avaient de pénible les fonctions qu'il remplissait. Elles cessèrent enfin; le nouvel ordre judiciaire fut installé et la chambre des vacations fut dissoute : sa disparition compléta celle du Parlement.
L'Assemblée nationale, en prononçant la dissolution de cette chambre, ne put s’empècher de rendre hommage à la conduite qu’elle avait tenue et de reconnaitre les services qu’elle avait rendus.
Mais avant de se disperser, dans le dernier moment où ces magistrats se trouvaient réunis, lorsqu'ils formaient pour ainsi dire la marche des funérailles de cette antique et honorée magistrature française, devait-on se séparer en silence? Ce fut chez M. de Rosambo, président de la chambre, qu'on délibéra. M. de Malesherbes, beau-père de M. de Rosambo, fut consulté.
11 ne fut d’abord question que d’une déclaration, d’une sorte d’adieu de l’ancienne magistrature de France aux Français, d’un témoignage qu'elle croyait avoir le droit de se rendre publiquement, qu’en remettant le dépôt sacré de la justice, elle le remettait pur et intact, tel qu’elle l'avait reçu de la puissance souveraine, ne craignant pas de souhaiter pour le bonheur public que ceux auxquels il serait dorénavant confié n’en fissent jamais un plus mauvais usage.
11 y eut plusieurs rédactions conçues dans ce sens; je les ai toutes vues; il y en avait de fort belles. Cependant, de rédaction en rédaction, la déclaration changea de caractère. On en vint à penser qu’une protestation était plus convenable, était même indispensable, qu'on ne pouvait consacrer, par un acquiescement sans réserve, un acte aussi exorbitant que celui de la destruction complète de ces parlements qui avaient, pendant si longtemps, défendu presque
MASSACRES ET PILLAGES. Le
un autre, en date du 9 février, toutes les propriétés des émigrés furent frappées de séquestre.
Les 23 et 24 janvier, les épiciers de Paris avaient été abandonnés à la populace, qui pilla impunément les boutiques, et j'ai vu, dès le 11 février, les Tuileries traversées par une députation de pillards qui marchait vers l’Assemblée, le bonnet rouge en tête. C’était la première fois que ce signe révolutionnaire apparaissait en public.
Le députation fut reçue, et elle félicita les législateurs sur leurs heureux travaux. Les législateurs répondirent aux félicitations qu’ils avaient reçues en laissant, peu de jours après, massacrer le maire d’Étampes dans l'exercice de ses fonctions, en décrétant l'impunité du chef des assassins d'Avignon, Jourdan, surnommé Coupe-téte, et en proclamant une amnistie en faveur de tous les crimes et délits commis pour faits de révolution.
Il n’y avait alors qu’une municipalité, dont les séances se tenaient à l'Hôtel de ville et dans laquelle se célébraient tous les mariages. Celui d’un prisonnier pour cause de suspicion devait avoir lieu à la même heure que le mien. On lui avait accordé la permission de sortir de prison accompagné de deux gardiens, pendant le temps nécessaire pour la cérémonie. Il avait apparemment de fortes raisons pour tenir autant à engager sa foi, et la première de toutes était peut-être la prévoyance de sa fin prochaine. Sans connaitre aucun détail de sa situation particulière, elle n’en était pas moins très touchante, et nous fit une vive impression. Cette cérémonie était un lugubre accompagnement pour notre hymen, qui fut, comme on voit, entouré de peu de pompe; il avait fallu le celer avec autant de soin qu’on en aurait mis, en d’autres temps, à dissimuler une mauvaise action.
La bénédiction nuptiale nous fut donnée par l'abbé Salamon, conseiller clerc au parlement de Paris. Il était originaire du comitat d'Avignon, et avait reçu secrètement de la Cour de Rome les pouvoirs de la nonciature. Il nous donna les dispenses dont nous avions besoin, attendu le degré de parenté qui nous unissait déjà. Je restai avec ma femme à Champigny. cachant de notre mieux notre modeste bonheur.