‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 2)Chapitre 3 sur 30 · LES · texte numérisé non relu

LES

présente que si deux ou trois cents années s'étaient écoulées.

Cela est vrai même pour le temps de l’Empire, dont on ignore les mœurs, les idées; on n’en a retenu que les batailles, et encore imparfaitement. La Restauration, qui est si près, d'où est sorti le régime constitutionnel, a laissé seulement le souvenir des ordonnances de Juillet et des trois journées qui ont amené sa chute; faut-il donc s'étonner que les dernières années de Louis XV et le règne de Louis XVI tout entier soient si complètement inconnus?

Je suis né en 1767, dans une situation qui semblait présager une douce existence el une grande fortune que je nai jamais recueillie; les soins qui furent donnés à mes premières années se ressenlirent de l'engouement inspiré par les méthodes enseignées par Rousseau; j'en ai beaucoup souffert. Sous prétexte de m’aguerrir aux intempéries, pendant deux hivers rigoureux (j'étais dans ma quatrième et ma cinquième année), on me menait aux Tuileries fort légèrement vêtu; là je devais, assurait-on, me réchauffer en faisant de l'exercice; on me disait de courir, le froid n'en ôtait la force; le résultat de ce procédé a été de me laisser l’un des êtres les plus frileux qu’on puisse rencontrer.

Il était puissant et sans doute excusable l'entrainement que l’éloquence passionnée du citoyen de Genève faisait subir alors aux imaginations, à celle des femmes surtout. J'ai su depuis que ma mère n'avait pu résister au désir très naturel de voir d’un peu près ce Jean-Jacques si célèbre et si extraordinaire. Elle s’était servie pour arriver jusqu’à lui du prétexte généralement usité, celui de lui porter de la musique à copier. Ma mère était spirituelle, et l'attrait de sa conversation fut assez vif pour que le prétendu philosophe témoignät le désir de la revoir. L’exil du Parlement, qui survint en 1774, mit fin à ces relations.

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