PREMIÈRE ÉDUCATION
J'ai été inoculé à une époque où très peu de personnes l’étaient. Un médecin anglais nommé Horloch, dont la venue à Paris précéda celle des Suton, fut appelé pour l’un des frères de ma mère, atteint de la petite vérole; on désespérait de le sauver; il le tira d’affaire. Ma mère étant dans un état de grossesse fut atteinte de cette cruelle maladie; son médecin, le célèbre Bouvard, avait déclaré qu’il fallait se résigner à perdre la mère ou l'enfant. Horloch, appelé de nouveau, sauva l’une et l’autre. Après un pareil succès, il proposa de me vacciner. Mon père accepta pour moi, mais ne put obtenir pour ina sœur le consentement de ma mère. Bientôt après, ma sœur prit la petite vérole, en fut très malade et en est restée marquée.
Cette résistance s’expliquerait difficilement si on ignorait qu’à cette époque, parmi les personnes d’une haute dévotion, et ma mère était de ce nombre, il n’en manquait pas qui disaient que c'était tenter Dieu que de donner à une créature humaine une maladie qui ne lui serait peutêtre pas venue naturellement. Une notable partie du clergé abondait dans ce sens.
Mon éducation devait porter la double empreinte des vieilles idées, des usages d’un monde qui allait disparaitre et aussi de l’esprit philosophique, irréligieux et essentiellement novateur qui s'était développé depuis cinquante ans. Celui-à n'avait qu'un médiocre succès dans l’intérieur de ma famille où étaient fortement enracinées les tendances opposées de l’ancienne magistrature dont mon grand-père, qui mourut en 1783, était le fidèle représentant.
Condisciple de Voltaire, avec lequel il avait fait sa rhétorique, sous le plus célèbre des professeurs du grand Collège des Jésuites, le Père Porée, il n'avait point subi les entrainements de l'école voltairienne et encyclopédique dont l'influence avait échoué contre sa ferme raison, contre ses principes bien arrètés en matière de religion.