‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 1 sur 229 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Situation délicate de la monarchie des Bourbons. — A l'intérieur, sourde hostilité entre les officiers et les émigrés; opposition des intérêts ; les biens nationaux. — A l'extérieur, pénible reconstitution de l'Europe; Bernadotte en Suède; Murât à Naples. — Quelle va être l'influence du cabinet français dans le concert des grande?, puissances? — Inquiétudes inspirées par Napoléon. — Organisation des Chambres. — M. Beugnot, directeur de la police; les ordonnances sur l'observation des dimanches et fêtes et sur les processions. — La Légion d'honneur et l'ordre royal de Saint-Louis. — Mutations dans le personnel administratif; l'abbé de Montesquiou s'efforce d'enrayer le mouvement; influence que M. Royer-Collard acquiert sur lui; opinion de ce dernier en 1814. — Esprit des hommes d'État du temps. — Après être resté dans la retraite pendant vingt-cinq ans, M. Dambray accepte le poste de chancelier. — Il réorganise le Conseil d'État. — Le Conseil des ministres prend le nom de Conseil d'en haut; sa responsabilité collective disparaît; chacun des ministres travaille séparément avec le Roi. — Inimitié entre M. de Blacas et l'abbé de Montesquiou; elle divise le ministère en deux camps. — Nouvelle composition du Conseil d'État; suppression de l'auditorat. — On refuse à M. de La Valette le titre de conseiller d'État honoraire ; son inimitié pour les Bourbons en est encore accrue. — M. Pasquier parvient à maintenir au Conseil d'État M. Corvetto. — Composition de la Chambre. — M. Laine en est nommé président; son influence devient considérable.

La monarchie des Bourbons, vaincue dans la journée du 10 août 1792, sacrifiée le 21 janvier 1793, était revenue après vingt-deux ans de république, de gouvernement

directorial, de consulat et d'empire; elle reparaissait, non environnée de gloire, puisque pas une victoire depuis près de vingt ans n'avait été remportée par elle ni en son nom, mais apportant le bienfait d'une paix nécessaire. Paix extérieure, paix intérieure, voilà ce que tout le monde attendait d'elle; mais pour que cette double paix fût solide, il fallait qu'elle fût honorable. On devait renoncer aux rêves ambitieux, à l'éclat des victoires dont la nation française s'était éprise; on devait aussi en respecter le souvenir, ménager les existences, les illustrations, les gloires devenues d'autant plus précieuses que seules elles n'avaient pas péri dans le naufrage. La fatalité, la force des choses faisaient que ces souvenirs, si chers à la grande majorité des Français, étaient pénibles pour le Roi, la famille royale et presque tous ceux qui revenaient avec eux.

La situation était délicate, car presque personne ne pouvait se laisser aller franchement à ses sentiments naturels. Les uns, malgré les ménagements commandés par la politique, se sentaient nécessairement amoindris. Accoutumés depuis quinze ans à tenir le premier rang à la cour comme dans l'armée, ils étaient obligés de partager le pouvoir avec des hommes qui, pour la plupart, avaient été jusqu'alors inconnus, et qui, tout d'un coup, prenaient une attitude où la supériorité se marquait avec une aisance qui n'appartient qu'à une longue et antique possession. Il n'était pas rare que les plus illustres entre les généraux entendissent demander leurs noms dans les salons des Tuileries. Ces noms, qui avaient si souvent retenti dans les bulletins de la Grande Armée, on les connaissait à Vienne, à Berlin, dans les nombreuses capitales qu'ils avaient traversées en vainqueurs. D'autre part, ceux qui leur faisaient, dans leur propre pays, dans leur propre capitale, cet affront involontaire, s'indignaient intérieurement des égards, des ménagements qui leur étaient commandés et qui toujours leur paraissaient aller au delà de la nécessité.

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