‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 2 sur 229 · HOSTILITÉ DES PARTIS · texte numérisé non relu

HOSTILITÉ DES PARTIS

On exigeait d'eux, sans nulle transition, d'honorer, de reconnaître pour leurs égaux ceux dont ils n'avaient, pendant tant d'années, prononcé le nom qu'avec haine ou dédain. On voulait leur faire accepter des illustrations acquises dans un si court espace de temps et en servant la cause la plus injuste à leurs yeux, comme égales à celles qui avaient traversé les siècles et qui s'étaient associées à toutes les gloire^, à tous les triomphes de la monarchie. Il y avait là des incompatibilités insurmontables. Ces concessions qu'il fallait faire, on les obtenait avec peine, mais enfin on les obtenait dans les rangs les plus élevés de la société. Là, on pouvait comprendre les nécessités de la politique et se résigner à quelques sacrifices; mais à mesure qu'on descendait, les susceptibilités devenaient plus vives, plus tenaces. Entre cette foule d'officiers qui avaienj, acquis leurs grades dans les guerres de la Révolution, et les anciens gentilsliommes de tout âge qui se hâtaient de reprendre leurs vieilles épaulettes ou de s'en procurer de nouvelles, l'animadversion était constante et mal dissimulée.

Bien des intérêts devaient aussi se heurter. Rien de mieux sans doute que de consacrer, comme on l'avait fait par la Charte, toutes les ventes de domaines nationaux, de les déclarer inattaquables; mais si la question était par là tranchée législativement, elle ne Tétait pas socialement, et on allait voir en face Tune de l'autre deux classes de propriétaires dont l'une avait dépossédé l'autre. Ce n'était sans doute pas une position complètement nouvelle en France, puisqu'elle durait depuis la rentrée des émigrés autorisée par Napoléon; mais il y avait cette immense différence que sous le règne précédent les émigrés n'avaient été reçus qu'à titre de grâce et conmie pardonnes, tandis que sous les Bourbons ils arrivaient en vainqueurs, et que ce qu'on leur avait imputé comme un crime, devenait évidemment un mérite. Comment oser, en effet, faire de

rémigration un sujet de reproche à qui que ce fût, alors qu'elle reprenait possession du trône? Le principe qui avait replacé la couronne sur la tête des anciens souverains ne devait-il pas s'appliquer à ceux qui n'avaient perdu leurs biens que pour être restés fidèles à ce principe? Il était naturel que les uns se crussent des motifs d'espérer, et les autres des raisons pour craindre. Ils se regardaient d'un œil inquiet et jaloux, et l'inimitié qui était au fond de leurs cœurs semblait n'attendre qu'une occasion pour éclater. Tout cela était inévitable; c'était la conséquence d'une restauration. Mais on pouvait avec plus ou moins d'habileté tempérer ces dispositions, les modifier, sous peine de compromettre la paix intérieure dont la nécessité était si évidente.

A l'extérieur, les difficultés ne devaient pas manquer, et elles n'étaient pas moins graves. Les grandes puissances ont des partages à faire, tant pour elles que pour les États qui viennent à leur suite : il faut équilibrer leurs forces; l'Europe tout entière est k organiser, et malheureusement l'esprit qui semble présider à cette organisation nouvelle est un esprit de haine contre la France. L'oppression subie dans les dernières années fournit aux anciennes rivalités des prétextes dont elles ne peuvent manquer de profiter, et il est fort h craindre qu'on ne veuille s'obstiner à voir dans la France de Louis XVIII celle qui naguère frappait aux portes de toutes les capitales de l'Europe. Dans le congrès qui a été décidé par le traité de Paris et qui doit se tenir h Vienne, de grandes difficultés pourront être soulevées en dehors de celles qu'amèneront les partages.

Des deux soldats sortis des rangs de l'armée française pour monter sur le trône, l'un règne encore dans le midi de l'Italie, l'autre attend, sous le titre de prince héréditaire, le moment peu éloigné oii la couronne de Suède doit lui échoir. Celui-ci fait partie de la coalition ; il a combattu de

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