‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 166 sur 229 · EXCÈS DES ARMÉES D'OCCUPATION · texte numérisé non relu

EXCÈS DES ARMÉES D'OCCUPATION

réunissent dans un lieu où se pourraient établir des conférences générales. Les souverains allaient arriver incessamment dans la capitale, on devait attendre patiemment jusqu'à cette époque et étudier les questions qu'on aurait à traiter avec eux. A vrai dire, on n'aurait dû avoir à discuter que les conditions d'une occupation militaire subordonnée d'abord à la présence de Napoléon sur le teiTitoire français, puis combinée avec les garanties que les puissances pouvaient justement réclamer contre le danger de son retour. On pouvait aussi s'attendre encore au règlement d'indemnités pour les dépenses qu'avaient occasionnées le mouvement des troupes et la guerre, quoique bien courte, dans laquelle les souverains s'étaient trouvés engagés. Or, une telle question est toujours difficile, (|uand elle se traite du fort au faible; il n'est pas aisé de prévoir où elle conduira.

On eut dans les premiers moments de fort tristes indices dans les procédés de plusieurs généraux et des troupes sous leurs ordres. Les Prussiens surtout, qui formaient l'avant-garde de la coalition, manifestaient des dispositions qui permettaient de tout craindre. Partout, jusque dans Paris, ils s'établissaient comme en pays conquis, démentant ainsi, autant qu'il dépendait d'eux, une proclamation et un ordre du jour publiés par le duc de Wellington, au moment où les troupes sous son commandement avaient mis le pied en France. Dans ces deux pièces, le général anglais avait formellement promis de se considérer et de se conduire comme en pays ami, dans tous les lieux où on ne lui opposerait pas de résistance, et où, abandonnant la cause de l'usurpateur, on se rangerait sous l'autorité du souverain légitime.

Le maréchal Blucher ne l'entendait pas ainsi. On a vu combien il avait été difficile de l'amener à traiter de la capitulation de Paris ; on a vu son empressement à occuper le jardin et toutes les avenues du château des Tuileries.

Bien que le Roi fût venu y établir sa résidence, il n'avait pas cru devoir lui épargner le spectacle d'un bivouac prussien installé sur la place du Carrousel; il y est demeuré pendant plusieurs semaines, ayant ses canons braqués sur les grilles du palais. Sans Tintenention de M. de Humboldt, le célèbre voyageur, frère du ministre le plus en faveur alors auprès du roi de Prusse, un autre bivouac aurait été établi dans le Jardin des Plantes et aurait, en deux jours et deux nuits, complètement détruit ce magnifique établissement, où tous les savants de l'Europe viennent suivre et compléter le cours de leurs études.

A l'extrémité de Paris, le beau pont récemment construit en face de l'École militaire était menacé d'une prochaine destruction. Il avait le tort do s'appeler poni d'Iéna, de consacrer ainsi la mémoire d'une des plus mémorables défaites de l'armée prussienne. Déjà la mine était creusée sous deux de ses piles; il devait être renversé le lendemain, lorsque Louis XVIII autorisa M. de Talleyrand à déclarer qu'il irait de sa personne se placer au-dessus de cette mine; qu'on pourrait ainsi, si on le jugeait à propos, le faire sauter avec le pont.

Sans donner l'apparence d'une concession, une ordonnance, qui fut datée de la veille, restituait aux édifices publics de Paris leurs anciens noms; les plus récents recevaient des noms nouveaux. Ainsi, le pont des Tuileries reprenait le nom de pont Royal ; celui d' Austerlitz, le nom de pont du Jardin du Roi ; celui d'Iéna, le nom de pont de l'École militaire. Grâce à la belle attitude du Roi, à ces prudentes concessions et à l'arrivée des souverains, l'affront qu'on redoutait fut évité.

Mais on avait à déplorer des maux plus graves ; à chaque minute, nous recevions des détails désolants sur les vexations et les pillages qui se commettaient dans tous les lieux où les troupes prussiennes étaient cantonnées. On ne tarda pas à savoir que ce triste exemple était suivi par les troupes

Page 1