‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 167 sur 229 · L'OCCUPATION ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

L'OCCUPATION ÉTRANGÈRE

des souverains allemands, qui s'avançaient de la frontière du Rhin. Les plus grands excès étaient commis par les anciens alliés de la France impériale, par les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois.

On doit cette justice aux Autrichiens, que leur discipline fut constamment meilleure, qu'ils gardèrent beaucoup plus de ménagements et imitèrent en cela l'exemple des Anglais et des Russes, qui ne firent guère peser sur le pays que les maux inséparables du fardeau que leur grand nombre entraînait.

Il semblait que l'Europe entière eût soif de fouler le sol de la France; alors même que le déploiement de tant de forces était devenu d'une complète inutilité, on jugeait cependant à propos de donner à la nation française le spectacle de l'irrésistible puissance sous laquelle il lui était commandé de fléchir. Pas un corps, malgré le rapide succès du duc de Wellington et du général Blucher, malgré l'occupation de la capitale, n'avait suspendu sa marche ; tout ce qui, depuis la frontière jusqu'aux bords du Rhin, portait un fusil, tout ce qui n'était pas indispensable à la garde des Étals et des places fortes, semblait s'être donné rendez-vous sur le territoire de France. Plus de six cent mille soldats, inondant les provinces de l'Est et du Nord, eurent bientôt pénétré jusqu'en Normandie et dans les provinces qui bordent la rive droite de la Loire. L'invasion de 1814 allait donc se trouver de beaucoup dépassée en 1815. C'était au milieu des embarras, des misères de toutes sortes qu'elle devait traîner à sa suite, que le nouveau gouvernement avait à se frayer un chemin.

Le 10 juillet, l'empereur de Russie, l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse arrivèrent à Paris. On avait le droit d'espérer que leur présence aplanirait bien des difficultés et simplifierait beaucoup la marche des affaires; mais cette espérance fut bientôt déçue ; on ne tarda pas à apercevoir, dans leur langage comme dans leurs actions, un parti pris

de temporisation qui faisait supposer beaucoup d'arrièrepensées.

Dans la courte négociation entamée à Haguenau entre leurs plénipotentiaires et ceux du gouvernement provisoire, il avait été stipulé que Napoléon serait remis en leurs mains dès leur entrée à Paris. Sa présence sur le sol français, l'usage qu'il pouvait toujours faire de sa liberté, furent le premier texte de leurs plaintes. Ils déclarèrent qu'aucun pourparler n'était possible tant qu'on ne serait pas à l'abri des tentatives que son audace faisait toujours redouter. Il y avait sans doute un fonds de vérité dans leurs craintes, mais il faut convenir qu'elles étaient un prétexte fort commode pour tous les mauvais vouloirs inavoués. Il est donc vrai de dire que, depuis le premier jour où Napoléon, dans cette triste année, a mis le pied sur le sol français, jusqu'au dernier jour qu'il y a séjourné, il n'y a sorte de périls et de calamités qu'il n'ait attirés sur la tête de ses malheureux habitants. On doit ajouter que s'il avait su, après son abdication, prendre à temps la résolution de fuir en Amérique, on ne saurait dire jusqu'où pouvaient aller les mesures que la crainte de son retour aurait fait prendre aux puissances étrangères.

Le ministère de M. de Talleyrand n'eut pas d'autre vue que de hâter son départ. Ses folles hésitations et la fortune nous ont, en cette occasion, beaucoup mieux servis que les calculs de notre prudence. Tout se trouva au premier moment suspendu, dans l'attente de ce qui allait arriver de son côté, car enfin l'armée, en évacuant Paris et en se retirant sur la Loire, se trouvait placée entre la capitale et lui. Elle était sur un pied fort respectable, et dans l'exaltation où nous l'avions vue au moment de son départ, on pouvait tout attendre et tout craindre de ses résolutions. Qui pouvait répondre que Napoléon, se trouvant à deux ou trois marches de l'armée, ne céderait pas à la tentation de venir se remettre à sa tète, et qu'elle-même n'irait pas au-

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