‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 177 sur 229 · LES ADJONCTIONS · texte numérisé non relu

LES ADJONCTIONS

sieurs étaient à peine arrivés dans des départements tout nouveaux pour eux, et où ils ne connaissaient encore personne. N'auraient-ils pas, pour la plupart, la main forcée par les royalistes ardents dont ils étaient déjà entourés? Ne risquerait-on pas de tomber dans un excès dont les conséquences pourraient être dangereuses? S'il était à désirer que la France envoyât au Roi une Chambre royaliste, il ne fallait pas pourtant que cette Chambre fût composée de manière à lui imposer, sous couleur de royalisme, le joug de ses passions.

J'avais déjà des renseignements certains sur ce qu'on devait attendre des dispositions des esprits. Je n'hésitai donc pas à rejeter la proposition de Labiche. Mais un scrupule me vint, et je crus devoir en rendre compte au conseil des ministres, en lui soumettant mes raisons. Le conseil, pour cette première fois, les adopta sans nulle hésitation. Malheureusement, Labiche avait aussi communiqué son idée à M. de Barante, secrétaire général du ministère de l'intérieur, et celui-ci avait été impressionné d'une tout autre manière que moi. Il en parla à M. de Talleyrand, auquel il fit assez facilement partager sa manière de voir. Je fus donc prié de rapporter l'affaire devant le conseil. On la discuta pendant deux jours; les avis furent partagés, le mien resta le môme. M. de Talleyrand décida que la question serait soumise au Roi dans le premier conseil. Le Roi, après nous avoir entendus de part et d'autre, se prononça pour l'avis de M. de Talleyrand, et je n'eus plus qu'à rédiger l'ordonnance qui prescrivait les adjonctions et qui conférait aux préfets le soin de les réaliser. Voilà comment fut adoptée cette mesure dont les résultats ont fait si grand bruit, puisqu'elle a donné à la France la Chambre introuvable de 1815.

On peut noter comme une des singularités de cette époque, que ce soient M. de Barante et M. de Talleyrand qui aient fait prévaloir une mesure si contraire aux opi-

nions dans lesquelles ils se sont si vivement engagés depuis.

Chaque jour l'occupation étrangère nous causait de nouvelles difficultés, de nouvelles humiliations; les Prussiens commirent à Orléans l'acte le plus odieux, le plus insolent. Ayant trouvé chez le préfet quelque résistance à leurs exactions, ils n'hésitèrent pas à l'enlever de vive force de son hôtel; puis, le jetant dans une chaise de poste, le dirigèrent sur la Prusse, pour l'enfermer dans la citadelle de Magdebourg. Or, ce préfet était le comte de Talleyrand, cousin germain du premier ministre du roi de France.

Le même jour, ils en faisaient autant dans la ville du Mans, sur la personne de mon frère, préfet du département de la Sarthe. Lui aussi avait refusé de leur livrer les caisses publiques, et de les aider à mettre la main sur deux ou trois individus qu'ils prétendaient arrêter comme bonapartistes, comme fauteurs de la révolution du 20 mars. Il y avait dans ces deux faits une intention d'insulte évidente. Outre la brutalité d'un tel procédé, on ne pouvait s'empêcher de remarquer qu'il tombait sur deux administrateurs parents de deux ministres du Roi. Nous fîmes d'énergiques protestations adressées au roi de Prusse, à ses ministres et à son général en chef. Sous prétexte de renseignements à prendre, en se renvoyant la plainte de l'un à l'autre, ils trouvèrent moyen de gagner assez de temps pour que mon frère et le cousin germain de M. de Talleyrand fussent l'un et l'autre conduits jusqu'en Prusse. Ils ne revinrent que lorsque les coalisés eurent remis entre les mains du gouvernement du Roi l'administration pleine et entière des provinces occupées par leurs troupes. En attendant cette époque, on crut cependant qu'il était à propos de témoigner publiquement et d'une manière éclatante l'intérêt que le Roi ne pouvait s'empêcher de prendre aux deux préfets, et l'approbation qu'il donnait à leur conduite. M. de Talleyrand fut nommé conseiller d'État, et mon frère maître des requêtes.

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