‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 179 sur 229 · POURSUITES CONTRE LES BONAPARTISTES · texte numérisé non relu

POURSUITES CONTRE LES BONAPARTISTES

de rexagération dans le nombre et de l'esprit qui avait présidé aux désignations.

Quel avait été le but de M. Fouché en procédant ainsi? Il est assez difficile de le pénétrer. J'incline cependant h croire qu'il voulait rendre la mesure vaine, même ridicule, en la portant au delà de toutes les bornes. Quoi qu'il en soit, il n'y eut qu'un cri sur la nécessité de les restreindre. Chacun, de son côté, demanda les retranchements dont la nécessité le frappa davantage ; après trois ou quatre heures passées dans ce débat, les listes furent réduites au nombre qui se trouve porté dans l'ordonnance du 24. C'est-à-dire dix-huit pour les individus renvoyés sur-le-champ devant les conseils de guerre, trente-huit pour ceux réservés au jugement des Chambres.

Sur la première liste, le maréchal Ney et le général La Bédoyère figurèrent en première ligne; puis ceux qui, revenus de l'île d'Elbe avec Napoléon, avaient attaqué la France à main armée; ceux enfin qui, après le 20 mars, avaient pris parti avec le plus d'ardeur contre la maison de Bourbon, qui s'étaient signalés dans le Midi, en marchant <:ontre le duc et la duchesse d'Angoulême, les généraux Clausel et Grouchy. M. de La Valette et le duc de Rovigo fermaient la liste. Le choix de ces dix-huit noms s'imposait. On doit observer que la rigueur de la décision était fort tempérée par la circonstance qu'un seul excepté, tous les hommes ainsi frappés étaient loin de la main de la justice, que plusieurs étaient entièrement hors de ses atteintes. La conséquence la plus probable était donc que tous allaient immédiatement sortir du royaume. Ce résultat était le plus désirable ; s'il ne suffisait pas pour calmer les esprits emportés par la passion politique, il devait au moins satisfaire ceux qui voulaient la paix publique avant tout.

J'ai dit qu'un seul homme, entre ceux compris dans la liste des dix-huit, se trouvait déjà sous la main de la jus- T. m. 24

tice. C'était M. de La Valette : voici comment sa réclusion avait eu lieu. Le Roi était à peine rentré dans la capitale que déjà M. de La Valette était poursuivi par des accusations passionnées. On ne faisait aucun doute, dans le parti royaliste, qu'il n'eût été un des agents les plus actifs du retour de Napoléon et que la correspondance qu'il avait entretenue avec Fîle d'Elbe y eût puissamment contribué. On sait l'affection que j'avais pour lui, l'intimité, la confiance de nos relations, je savais mieux que personne combien ces allégations étaient fausses, mais mon opinion ne pouvait rien contre le sentiment général; l'amitié qu'on me savait pour lui rendait mon témoignage suspect. Je sentais mon impuissance, et, persuadé du danger qu'il courait, je le conjurai à plusieurs reprises de s'éloigner de Paris, au moins pour quelque temps. N'ayant pu le persuader, j'eus recours à Mme de Vaudémont; je savais qu'elle avait beaucoup d'influence sur son esprit. Tout fut inutile, il persista à rester à Paris, Dans la conviction où il était de son innocence, il alla jusqu'à écrire, le 14 juillet, à M. le président du conseil, une lettre dans laquelle il demandait à se constituer prisonnier et réclamait hautement des juges. M. de Talleyrand, ainsi provoqué, ne crut pas pouvoir repousser cette demande; la police eut ordre de le faire arrêter (i). Il fut conduit à la Conciergerie où il subit, le 18 et le 19 juillet, deux longs interrogatoires sur le fait de sa participation au retour de Napoléon.

Telle était sa situation lorsque M. Fouché le porta sur la

(1) Entre le moment où cet ordre fut donné et celui de son exécution, je le fis encore de nouveau supplier de s'éloigner ; enfin les agents de police qui furent chargés de l'arrêter se présentèrent chez lui à sept heures du matin. Ayant appris qu'il était au lit, ils se retirèrent, en disant qu'ils reviendraient à onze heures. On ne se dissimulait pas le motif qui les amenait; c'était clairement l'engager à faire ses réflexions. Il déjeunait tranquillement, quand ces hommes revinrent à l'heure dite.

Page 1