SENTIMENTS DES PROVINCES
« toute faveur accordée à d'autres qu'à eux est donc sans « bornes. » Ce tableau était tracé à la fin d'octobre, c'est-àdire moins de cinq mois avant le retour de Napoléon en France.
La ville de Saint>-Quentin, où je m'arrêtai pendant plusieurs jours, fut une de celles où je pus le mieux étudier les dispositions de la classe manufacturière. Il est nécessaire d'observer que cette classe devait le grand développement de son industrie au blocus continental, qui avait désolé les villes maritimes; plus que toute autre mesure, le blocus avait contribué à soulever contre Napoléon la ville de Bordeaux qui s'était jetée dans les bras du duc d'Angouléme. A Saint-Quentin, comme dans les villes de même industrie, les sentiments étaient fort différents. A Péronne, à Amiens, les dispositions étaient meilleures. Lorsque j'entrai en Normandie, le changement fut plus sensible encore. Là, les intérêts du commerce maritime exerçaient une influence très prononcée; la ville du Havre surtout témoignait une grande joie du nouvel ordre de choses, son port se remplissait de bâtiments, et le mouvement commercial y était vif. On ne craignait plus de voir élever des fortifications du côté de la terre. La transformation en une place de guerre est presque toujours un des plus grands dommages que puisse éprouver une place de commerce; les fortifications projetées par le dernier gouvernement auraient exigé le sacrifice des plus belles propriétés des environs, car elles devaient couvrir toute la côte d'Ingouville. Un sentiment, qui s'accordait mal avec les inclinations de la famille royale et du cabinet des Tuileries, dominait les bonnes dispositions de la population havraise, c'était une haine profonde contre l'Angleterre, avivée par le retour des marins prisonniers et par le récit des longues souffrances, des odieux traitements qu'ils avaient endurés sur les pontons anglais.
Je rentrai à Paris, en suivant la vallée de la Seine; je
visitai en passant Louviers, où j'avais plusieurs litiges à concilier; là, l'esprit de la population industrielle était meilleur qu'à Amiens et à Saint-Quentin. A mon retour je remis le résumé de mes observations à Tabbé de Montesquieu; il en parut très frappé, mais quel usage en pouvait-il faire? En supposant qu'il y eût dans le gouvernement de cette époque quelques oreilles pour écouter les avertissements, il n'y avait personne d'assez éclairé pour en tirer les conséquences. J'avais particulièrement insisté sur l'attitude, la situation du clergé et de l'ancienne noblesse. Quant au clergé, son action en apparence était plus prudente que celle de la noblesse, mais le bruit commençait à se répandre que certains prêtres, surtout dans la Picardie, usaient de leur pouvoir dans le confessionnal pour inquiéter les consciences sur la possession des biens provenant de la vente des domaines qui avaient appartenu à des émigrés ou au clergé (i).
Au sujet de la noblesse, voici comment je m'exprimais : « La France, dans ce que j'en ai vu, est monarchique par « ses sentiments pour la personne du Roi, mais elle est « démocratique par ses goûts et ses inclinations. Aussi, loin « que l'ancienne noblesse ait repris la moindre influence, « elle est, au contraire, Tobjet d'une méfiance marquée. « Tant d'intérêts sont actuellement fondés sur l'abolition « des privilèges dont elle jouissait autrefois, sur la possibi- « lité d'arriver à tous les emplois quel que soit le rang « auquel on appartienne, que le préjugé le plus enraciné « est que la noblesse désire voir reparaître les anciens « droits, incompatibles avec la société moderne. Or, il ne « manque pas, parmi les anciens nobles, de gens qui, par
{i) On peut ajouter aux inquiétudes que donnait alors la conduite du clergé, la nouvelle du rétablissement des Jésuites par le Pape. Déjà on les savait furtivement établis en France, notamment en Picardie et dans le diocèse de Lyon; on ne pouvait douter que leur influence dût être fort contraire à tous les intérêts nés de la Révolution.