‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 21 sur 229 · M. PASQUIER EN INSPECTION · texte numérisé non relu

M. PASQUIER EN INSPECTION

alors manqué de terminer le jour même. Je crois cependant pouvoir dire que l'administration des ponts et chaussées ne fut pas, à beaucoup près, celle où cet inévitable inconvénient se fit le plus sentir.

Le conseil des ponts et chaussées était composé d'hommes généralement capables; en écoutant les discussions, il m'était presque toujours aisé de prendre le meilleur parti, bien que je n'eusse sur l'art proprement dit aucune connaissance technique. Il est, sur ce sujet, une vérité difficile à crofre, que j'ai cependant vue bien nettement avouée par les ingénieurs de premier mérite : c'est qu'un ingénieur, quel que fût son talent, serait un mauvais directeur général des ponts et chaussées. Trop facilement entraîné par le désir de s'illustrer, par le plaisir de se livrer à de belles et grandes entreprises, les choses vraiment utiles en souffriraient et les dépenses seraient rarement dans une juste et sage proportion avec les résultats. .11 n'y a pas de corps, d'ailleurs, dans lequel ne se rencontrent des haines, des divisions, des rivalités. Le directeur ingénieur serait nécessairement d'un parti; il aurait des amis, des adversaires, et ne pourrait guère s'empêcher de favoriser les premiers aux dépens des seconds.

Je commençai ma tournée d'inspection par les rives de la Seine, de la Marne et de l'Oise, dans la partie qui avait été le théâtre de la guerre. Je donnai sur les lieux tous les ordres nécessaires pour la réparation des ponts rompus, et qui n'avaient encore été remplacés que par de très frêles moyens de passage ; puis je me décidai à aller visiter le canal de Saint-Quentin et les ports de la Manche, depuis Dunkerque jusqu'au Havre, Mon voyage en Champagne et en Flandre me donna lieu de reconnaître combien les souvenirs du gouvernement impérial étaient vivaces. Soit à cause de l'esprit militaire qui régnait dans ces provinces, soit à cause des intérêts manufacturiers qui dominaient tous les autres, il est certain qu'on sentait partout de mau-

vaises dispositions et de grandes méfiances contre le gouvernement royal. Les fabricants redoutaient la concurrence anglaise dont ils se croyaient menacés; ils voyaient avec un grand dépit leurs débouchés en Belgique et au delà du Rhin complètement fermés.

Les militaires, rentrés en grand nombre dans leurs foyers, inspiraient un très vif intérêt, toutes leurs doléances étaient accueillies avec une extrême sympathie; cette dernière disposition était générale, partout je la trouvai sur mon chemin. Voici comment je m'exprimai à ce sujet dans ma note remise à l'abbé de Montesquiou : « Il est une a remarque importante à faire, surtout lorsqu'on a connu « l'esprit qui régnait en France il y a huit ou dix mois; a l'armée, qui était autrefois la terreur des familles, est « devenue sympathique et populaire depuis que les mises a en retraite, les congés, la désertion ont ramené dans « leurs familles un nombre considérable d'officiers et de « soldats qui ne cessent de célébrer sa valeur et ses hauts « faits, qui racontent sans relâche ses dangers et ses souf- « frances. Elle est devenue l'objet d'un très vif sentiment « d'admiration, même d'afi'ection. On ne cesse de parler « de ses droits; toutes les faveurs qui tombent sur des « hommes n'en ayant pas fait partie semblent lui être a dérobées. On s'associe à sa gloire qui devient une pro- « priété nationale : chaque jour on s'y attache davantage; « à ce sentiment vient se joindre une profonde animadver- « sion contre les étrangers. » (Ce dernier trait s'appliquait surtout aux provinces du Nord que j'avais parcourues.) a Par une inconséquence extrême, on sent tous les biena « de la paix et on raisonne comme si on voulait la guerre. « Les militaires, ainsi flattés dans leurs passions, en « deviennent plus difficiles à manier et à contenter, ils se a plaignent amèrement pour le moindre sujet, trouvent « sans cesse qu'on leur manque de parole, qu'on ne leur « donne pas tout ce qu'on leur a promis. Leur jalousie sur

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