‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 38 sur 229 · M. DE TALLEYRAND ET ALEXANDRE · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND ET ALEXANDRE

tendaient s'arroger les quatre puissances qui s'attribuaient seules le titre d'alliées. •

Le jour même où M. de Talleyrand expédia cette note fut celui de sa première conférence avec l'empereur Alexandre ; il en adressa aussitôt le récit au roi de France. Ce récit, quoique arrangé, sans aucun doute, pour faire valoir le négociateur et flatter Louis XVIII et la famille royale, doit cependant être considéré comme exact quant au fond des choses :

« L'empereur en m'abordant, m'a pris la main, mais son air n'était point affectueux comme à l'ordinaire, sa parole était brève, son maintien grave, et peut-être un peu solennel. J'ai vu clairement que c'était un rôle qu'il allait jouer. « Avant tout, m'a-t-il dit, comment est la situation de votre « pays? — Aussi bien que Votre Majesté a pu le désirer, et « meilleure qu'on n'aurait osé l'espérer. — L'esprit public? « — Il s'améliore chaque jour. — Les idées libérales ? — « Il n'y en a nulle part plus qu'en France. — Mais la liberté « de la presse? — Elle est établie, à quelques restrictions « près, commandées par les circonstances; elles cesseront « dans deux ans, et n'empêcheront pas que jusque-là, tout « ce qui est bon, et tout ce qui est utile ne soit publié. — Et a l'armée? — Elle est toute au Roi : cent trente mille hommes « sont sous les drapeaux, et au premier appel, trois cent • « mille pourraient les joindre. — Les maréchaux? — « Lesquels, Sire? — Oudinot? — Il est dévoué au Roi. — « Soult? — Il a eu d'abord un peu d'humeur; on lui a a donné le gouvernement de la Vendée, il s'y conduit à « merveille; il s'y est fait aimer et considérer. — Et Ney? « — Il regrette un peu ses dotations ; Votre Majesté pourrait « diminuer ce regret. — Les deux Chambres? lime semble « qu'il y a de l'opposition I — Comme partout où il y a des « assemblées délibérantes : les opinions peuvent différer, a mais les affections sont unanimes; et, dans la diffé- « rence d'opinions, celle du gouvernement a toujours une

tr grande majorité. — Mais il n'y a pas d'accord? — Qui « a pu dire de telles choses à Votre Majesté ? Quand après « vingt-cinq ans de révolution, le Roi se trouve en quel- « ques mois aussi bien établi que s'il n'eût jamais quitté « la France, quelle preuve plus certaine peut-on avoir que « tout marche vers un môme but? — Votre position per- « sonnelle? — La confiance et les bontés du Roi passent « mes espérances. — A présent, parlons de nos affaires; il a faut que nous les finissions ici. — Cela dépend de Votre a Majesté : elles finiront promptement et heureusement, si « Votre Majesté y porte la même noblesse et la même gran- « deur d'âme que dans celles de la France. — Mais il faut « que chacun y trouve ses convenances. — Et chacun ses (( droits. — Je garderai ce que j'occupe. — Votre Majesté « ne voudra garder que ce qui sera légitimement à Elle. — « Je suis d'accord avec les grandes puissances. — J'ignore « si Votre Majesté compte la France au rang de ces puis- « sances. — Oui sûrement; mais si vous ne voulez point que « chacun trouve ses convenances, que prétendez-vous? — « Je mets le droit d'abord et les convenances après. — Les « convenances de l'Europe sont le droit. — Ce langage, « Sire, n'est pas le vôtre; il vous est étranger, et votre cœur « le désavoue. — Non; je le répète, les convenances de « l'Europe sont le droit. » Je me suis alors tourné vers le lambris près duquel j'étais; j'y ai appuyé ma tête, et frappant la boiserie, je me suis écrié : « Europe I Europe! « malheureuse Europe! » Me retournant du côté de l'empereur : « Sera-t-il dit, lui ai-je demandé, que vous l'aurez « perdue ? » Il m'a répondu : « Plutôt la guerre que de « renoncer à ce que j'occupe. » J'ai laissé tomber mes bras, et dans l'attitude d'un homme affligé, mais décidé, qui avait l'air de lui dire : « La faute n'en sera pas à nous ». j'ai gardé le silence. L'empereur a été quelques instants sans le rompre; puis il a répété : « Oui, plutôt la guerre. » J'ai conservé la même attitude. Alors, levant les mains et les

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