‹ Histoire de mon temps. Mémoires du chancelier Pasquier (volume 3)Chapitre 39 sur 229 · M. DE TALLEYRAND ET ALEXANDRE · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND ET ALEXANDRE

agitant comme je ne lui avais jamais vu faire, et d'une manière qui m'a rappelé le passage qui termine YÉloge de Maro-Aurèle^ il a crié plutôt qu'il n'a dit : « Voilà Theure du « spectacle, je dois y aller, je l'ai promis à l'empereur, on « m'y attend. » Et il s'est éloigné ; puis, la porte ouverte, revenant à moi, il m'a pris le corps de ses deux mains, il me l'a serré en me disant, avec une voix qui n'était plus la sienne : « Adieu, adieu, nous nous reverrons. »

« Dans toute cette conversation, dont je n'ai pu rendre à Votre Majesté que la partie la plus saillante, la Pologne et la Saxe n'ont pas été nommées une seule fois, mais seulement indiquées par des circonlocutions; c'est ainsi que l'empereur voulait désigner la Saxe en disant : « Ceux qui ont « trahi la cause de l'Europe. » A quoi j'ai été dans le cas de répondre : « Sire, c'est là une question de date »; et après une légère pause j'ai pu ajouter : « et l'effet des ema barras dans lesquels on a pu être jeté par les circon- « stances. »

« L'empereur, une fois, parla des alliés ; je relevai cette expression comme je l'avais fait à la conférence, et il la mit sur le compte de l'habitude. »

Il serait difficile de dire ce qui, dans cet écrit, est plus curieux, des demandes ou des réponses. On voit que sur beaucoup de points l'empereur avait sur la France des données qui n'étaient malheureusement que trop justes. Quant aux réponses de M. de Talleyrand, si elles ne sont pas toutes également sincères, elles sont toujours précises, adroites, telles que la situation les lui commandait. Mais je me trompe fort, ou il est permis de trouver que la scène du lambris, et le récit de ses attitudes de tète, que ses gestes sentent trop le comédien. Je ne puis m'empècher d'y trouver un manque de gravité tout à fait regrettable ; ce n'est pas ainsi que se révèlent les caractères élevés dans la discussion des grandes affaires.

La relation de M. de Talleyrand se terminait ainsi :

« Votre Majesté voit que notre position ici est difficile : « elle peut le devenir chaque jour davantage. L'empereur a Alexandre donne à son ambition tout son développement; « elle est excitée par M. de La Harpe et par le prince Czar- € tory ski; la Prusse espère de grands accroissements; « l'Autriche pusillanime n'a qu'une ambition honteuse , a mais elle est complaisante pour être aidée : et ce ne sont « pas là les seules difficultés. Il en est d'autres encore qui « naissent des engagements que les cours autrefois alliées « ont pris dans un temps où elles n'espéraient point abattre a celui qu'elles ont vu renverser, et où elles se promettaient « de faire avec lui une paix qui leur permît de l'imiter.

« Aujourd'hui que Votre Majesté replacée sur le trône « y a fait remonter avec Elle la justice, les puissances au « profit desquelles ces engagements ont été pris ne veulent « pas y renoncer , et celles qui regrettent peut-être d'être « engagées ne savent comment se délier. C'est, je crois, « le cas de l'Angleterre, dont le ministre est faible. Les a ministres de Votre Majesté pourraient donc rencontrer de « tels obstacles qu'ils dussent renoncer à toute autre espé- « rance qu'à celle de sauver l'honneur; mais nous n'en « sommes pas là. »

Tout cela a été écrit le 4 octobre; il n'y a pas une des expressions de cette dépêche qui ne mérite d'être soigneusement pesée. On trouve dans leur ensemble l'exposé de la situation générale des afi'aires, et une indication fort claire de toutes les vues auxquelles M. de Talleyrand comptait s'attacher, que sans doute il avait fait adopter au Roi avant son départ de Paris.

La note aux plénipotentiaires des quatre cours alliées leur avait probablement causé quelque embarras, caria conférence annoncée n'eut point lieu au jour indiqué ; elle fut remise plusieurs fois de suite. Pour sortir du défilé dans lequel on se trouvait engagé, sans rompre avec personne, on adopta, comme cela arrive presque toujours, un

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