NAPOLÉON A L'ILE D'ELBE
(levaient flatter le plus son imagination, il lui fallait attendre que ces divisions eussent fait explosion. Sa résolution a été prise avec une précipitation et une soudaineté qui portent à penser qu'il lui est surv^enu, pour agir ainsi, quelque motif déterminant. Il avait beaucoup de moyens de savoir ce qui se passait à Vienne, ne fût-ce que par les envoyés de Murât, si vivement attaqué par la France. Il a dû chercher de nouveau à faire cause commune avec lui. Ce qu'il y a de sûr c'est que, quand la nouvelle du départ de l'île d'Elbe arriva à Vienne, M. de Metternich, dans son dépit et môme dans son effroi, ne put s'empêcher d'adresser de vifs reproches au général de Pozzo, qu'il accusa d'avoir amené ce désastreux événement, de l'avoir même rendu presque inévitable par l'indiscrétion de ses paroles et la violence de ses propositions, dont Napoléon avait été nécessairement instruit, et qui avaient dû le pousser aux dernières extrémités. M. de Pozzo se défendit, en disant que ce qui était arrivé ne pouvait manquer de survenir, tm peu plus tôt, un peu plus tard, et que mieux valait à présent parce que le mal était moins irrémédiable.
Toujours est-il certain que la conduite tenue à l'égard de Napoléon avait été souverainement malhabile et imprudente. Le gouvernement de France surtout, et c'était le plus intéressé dans cette affaire, avait fait une faute inexcusable; je veux parler de celle déjà relevée par l'empereur Alexandre dans sa conversation avec M. de Talleyrand et sur laquelle il paraît que l'Angleterre s'était aussi expliquée avec humeur. On avait jugé à propos de ne payer aucune des sommes annuellement dues à Napoléon et à sa famille, d'après le traité du il avril. Le roi de France l'avait cependant accepté. Si l'on méditait de changer sa résidence, de la transporter au loin, on devait s'appliquer à l'entretenir dans une complète sécurité et remplir scrupuleusement toutes les conditions du traité.
Si j'ai suffisamment fait connaître la marche du gouver-
nement royal pendant les neuf mois qui viennent de s'écouler, je ne dois pas avoir besoin de m'étendre beaucoup sur les conséquences des fautes qu'il avait commises. Comme tous les pouvoirs faibles, il avait voulu, en les caressant, ménager tous les intérêts et n'avait pu cependant éviter d'en sacrifier un assez bon nombre de ceux mêmes qu'il aurait dû respecter le plus. Dominé par le besoin de certaines préférences, il avait cru sortir d'embarras en multipliant les abus qui mécontentent toujours plus de gens qu'ils n'en satisfont. C'étaient surtout les amours-propres qu'il avait irrités au plus haut degré; la cour ne s'était refusé aucune maladresse. Les femmes de l'ancien régime avaient beaucoup trop laissé voir à celles qui venaient partager leur rang et leurs honneurs, que ce partage leur paraissait assez peu séant, et que de certaines distances ne peuvent jamais être franchies. La première Révolution avait cependant montré quelle redoutable influence ces froissements, en apparence légers, peuvent exercer en France.
Malgré tous ces torts, le gouvernement de Louis XVIII, on ne pouvait le méconnaître, n'avait pas été seulement très débonnaire, il avait encore fait luire sur la France des jours heureux. Les personnes ainsi que les propriétés avaient été respectées, et on lui devait les douceurs, inconnues depuis de longues années, d'une complète liberté. Elle régnait dans les discours, dans les écrits, dans les actions; mais c'était un bien dont on jouissait sans en savoir gré au prince qui le procurait, qu'on acceptait comme l'usage d'un droit que le gouvernement subissait. La grande plaie du gouvernement royal était dans la petite idée qu'il avait donnée de sa force et de son habileté, et nulle part cette idée n'était plus établie que dans l'armée. Pour qui la connaissait, il n'y aurait pas lieu de s'étonner si, à la première circonstance favorable, on voyait surgir de ses rangs des projets et des tentatives hostiles. Bien peu de personnes.