INCURIE DU GOUVERNEMENT
cependant, allaient jusqu'à croire que le danger fût prochain.
On apprit le 5, dans la matinée, le débarquement de Napoléon dans la baie de Cannes en Provence. Je ne redirai pas ce qui est écrit partout sur les circonstances de son départ de l'île d'Elbe, de sa traversée en mer, de son arrivée sur la côte de France, de sa marche si audacieuse et si rapide dans l'intérieur, à la tète d'une poignée de soldats. L'histoire n'a guère conservé le souvenir d'une entreprise à la fois plus téméraire, plus habilement exécutée et couronnée d'un plus étonnant succès. Mais en même temps, jamais succès n'a accusé plus complètement l'incurie, le défaut de toutes précautions de la part de ceux qui auraient dû, sans cesse, avoir les yeux fixés sur le péril qui pouvait à tout moment s'avancer de ce côté. Ainsi, la police ne savait rien de ce qui se préparait dans l'île d'Elbe, elle n'avait pris aucune mesure pour en être informée. Le ministre de la marine n'avait pas su organiser une croisière entre cette île et la côte française. Le ministère de la guerre avait négligé de placer dans les villes des officiers généraux, choisis parmi ceux qui étaient le plus compromis avec Napoléon. Sous leurs ordres, il eût été facile de mettre des troupes choisies avec soin et pouvant inspirer confiance au gouvernement. Tout cela était si simple, si clairement indiqué, qu'on ne saurait comprendre l'excès d'insouciance qui avait fait négliger les plus simples précautions. Il faut croire que ceux auxquels il appartenait de les prendre n'avaient pas cru à la possibilité d'une tentative aussi désespérée. On y avait si peu songé, en elfet, qu'on n'avait pas craint de former un corps de troupes dont le quartier général devait être à Grenoble, composé avec la même incurie que s'il se fût agi de l'envoyer sur les bords du Rhin ou sur la frontière de la Belgique. On a voulu supposer, à cet égard, des intentions perfides de la part du maréchal Soult, mais je n'ai
m MEMOIRES DU CHANCELIER PASQUIER.
aucune raison pour y croire. Le rassemblement avait été formé sur la demande de M. de Talleyrand, dans la vue d'appuyer les démarches qu'il faisait à Vienne contre le roi Murât, et afin que la France fût en mesure, s'il le fallait, d'agir pour le détrôner. C'était le 19 février que M. de Talleyrand avait formé cette demande, qu'il justifiait par les mouvements militaires de Murât en Italie; elle avait été renouvelée dans une seconde dépêche par le général Ricard, en date du 23. Le rassemblement, qui devait d'abord s'opérer assez secrètement, devait être fait ostensiblement, avec un certain éclat, afin de détruire l'opinion que M. de Metternich affectait de répandre sur la nullité des forces militaires de la France. Le maréchal Soult est, à mon sens, suffisamment justifié sur ce point, ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse remarquer que l'une des premières conséquences du mouvement qu'il fit exécuter, fut de porter à Grenoble le régiment de M. de La Bédoyère qui, comme on sait, passa le premier du côté de Napoléon (1).
Le premier effet que produisit, à Paris, la nouvelle du débarquement de Napoléon fut de la stupéfaction; puis on chercha à se dissimuler l'étendue du danger; il fallait si peu d'efforts, se disait-on, pour déjouer une tentative appuyée sur de si faibles moyens 1 On fut surtout fort heureusement impressionné par le départ de Monsieur pour Lyon. Il s'était mis en route dans la nuit du 5 au 6, suivi de M. le duc d'Orléans. Un ordre fut expédié au maréchal Macdonald pour qu'il allât prendre le commandement des troupes dans cette ville et y organiser la défense, si par impossible l'ennemi s'avançait jusque-là. Mais bientôt les illusions se dissipèrent, la situation apparut dans son
(i) Avec un peu plus de soin de s'enquérir des sentiments des offîciers auxquels on accordait des préférences, on aurait su que M. de La Bédoyère, dans ses conversations un peu libres, montrait en faveur de Napoléon une exaltation qui allait jusqu'au fanatisme.